Essai
Sam Altman, Peter Thiel, Curtis Yarvin… Ces milliardaires «techno-fascistes» qui programment la fin de la démocratie
Dans «Apocalypse Nerds», les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet analysent le projet autoritaire des patrons de la Tech, entre haine de l’Etat et les délires transhumanistes.
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La Silicon Valley est-elle de droite ou de gauche ? Bastion progressiste ou terreau d’idées réactionnaires ? Pour les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, qui publient Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, la région a clairement basculé du côté obscur. Et constitue, à présent, le berceau d’un groupe de nerds techno-fascistes qui s’attachent à saper les fondements des sociétés démocratiques et l’Etat de droit.
Ces as de la Tech peuvent avoir des aspirations divergentes, mais se rejoignent dans leur détestation des démocraties libérales et leur volonté de les remplacer par des structures autoritaires. Ils rêvent d’une forme de féodalité technologique, constituée de cités-Etats gouvernées autoritairement à la manière des start-up. Par des chefs dont le pouvoir ne peut être mis en cause, mais également par des machines et des algorithmes, bien entendu infaillibles. La plupart de ces techno-fascistes sont adeptes des théories libertariennes et ont été biberonnés à la science-fiction, à laquelle ils se réfèrent régulièrement. Leur idéologie est également raciste et eugéniste, plaçant bien évidemment le mâle blanc en haut de la pyramide. Les délires transhumanistes tiennent également une bonne place dans leurs croyances.
Une bonne partie des milliardaires de la Tech partagent leurs idées, allant de Sam Altman, patron d’Open AI (chatGPT) à Marc Andreessen, qui dirige l’un des principales sociétés d’investissement de la Silicon Valley. Mais également Sam Bankman-Fried, ancien gourou et sorte de Bernard Madoff des cryptomonnaies, finalement condamné à vingt ans de prison pour fraude.
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Ecraser et exploiter les humains
Selon Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, l’élection de Donald Trump est en grande partie la victoire de ces techno-fascistes, et le vice-président J.D. Vance est l’un des leurs. Ce dernier s’est nourri des idées et du portefeuille de Peter Thiel, son mentor et mécène. Ce milliardaire de la Silicon Valley, fondateur de la société de «big data» Palantir, fournit notamment des logiciels de surveillance généralisée au Service de l’immigration et des douanes (ICE) de l’administration Trump pour qu’elle l’utilise dans sa traque et ses expulsions de migrants. Peter Thiel, mobilisant la pensée du juriste Carl Schmidt, fait figure d’«intellectuel» aux obsessions choisies : outre sa détestation de la démocratie, un profond racisme et une technolâtrie, une fascination pour l’Apocalypse et le personnage de l’Antéchrist. Inspiré par le penseur René Girard (1923-2015), il estime que l’existence de boucs émissaires est nécessaire à une société.
Peter Thiel comme d’autres techno-fascistes est très proche du gourou du trumpisme Curtis Yarvin, qui s’attache depuis près de vingt ans à diffuser ses idées autoritaires et à recruter de nouveaux adeptes. Ce serait lui qui aurait inspiré l’idée à Trump de détruire Gaza pour la rebâtir façon Riviera.
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Différentes idéologies peuvent cohabiter chez ces techno-fascistes, explique Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet. Les théoriciens de «l’altruisme efficace» pensent que pour le bien de l’humanité future, on peut se permettre d’écraser et d’exploiter des humains d’aujourd’hui. Pour les accélérationnistes, il faut favoriser par tous les moyens toute forme de progrès technique. Dans la continuité de Curtis Yarvin, l’écrivain Nick Land a publié le manifeste des Lumières sombres, pamphlet antidémocratique, anti-égalitariste et anti-humaniste. L’adoption par Elon Musk au moment de l’élection de Donald Trump d’une posture revendiquée de «Dark Maga», représentée par le port d’une casquette noire siglée «Maga», est selon les auteurs du livre, une référence à ces lumières sombres.
Abattre l’Etat-providence
L’un des moyens d’abattre la démocratie ? Ronger les structures existantes, à la manière de termites. C’est ce qui éclaire, selon les deux auteurs, l’action de Musk pendant les quelques mois passés à la tête du Doge. Cette agence était, en théorie, censée augmenter l’efficacité gouvernementale. Elle s’est, en réalité, surtout efforcer de casser tout ce qu’elle pouvait, en bonne logique techno-fasciste. Outre la démocratie, l’ennemi à abattre est bien entendu l’Etat- providence, qu’il s’agit de remplacer par des structures purement privées.
Finalement, du point de vue des idées, rien de tellement nouveau sous le soleil : le libertarianisme existe au moins depuis Ayn Rand (1905-1982) et son roman la Grève de 1957, source d’inspiration de nombreux conservateurs américains. Les références apocalyptiques existent depuis le début de la colonisation américaine. Les délires technolâtres datent presque de la révolution industrielle. L’eugénisme pseudoscientifique et le fascisme datent du début du XXe siècle au moins.
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En revanche, ce qui est nouveau, c’est probablement l’adhésion de nombreux milliardaires à ce genre de thèses, disposant des moyens techniques permettant de les diffuser à grande échelle. Ainsi que l’arrivée de ces idéologies à la Maison Blanche.
L’un des principaux outils de ces nerds d’extrême droite pour propager leurs idées ? Les cryptomonnaies. Même si ces dernières n’ont, en dix-sept ans d’existence, jamais réussi à supplanter les monnaies gouvernementales et que leur usage se borne essentiellement à la spéculation, la fraude fiscale, l’escroquerie ou la corruption. La bulle des NFT (non fungible tokens) excroissance des cryptomonnaies par lesquels les techno-fascistes comptaient beaucoup pour diffuser leurs idées, s’est effondrée en moins d’un an en 2021. Aujourd’hui, c’est au tour des IA d’être considérées comme outils de propagation du techno-fascisme. Pas franchement de quoi rassurer.
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Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, de Nastasia Hadjadji et d’Olivier Tesquet (Divergences, 200 pp., 17 €).