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jeudi 27 novembre 2025
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Face à l’ornière productiviste, ouvrir la possibilité d’une paysannerie émancipatrice

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Les mobilisations qui se sont déroulées récemment dans plusieurs régions de France à l’appel des principaux syndicats agricoles dénoncent une crise, celle d’un monde agricole qui n’existe pas si ce n’est sous la forme d’une pluralité de pratiques. Alors que les plus techno-centrées d’entre-elles sapent les tentatives d’amorcer un autre rapport à la terre, c’est notre culture de l’agriculture qu’il faut transformer.

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De manifestations de tracteurs en salons de l’agriculture, une alerte semble se répéter en boucle, le monde agricole serait en crise. Mais lorsqu’une crise se répète, se prolonge, devient chronique, ce n’est plus une crise, ce n’est plus un évènement, c’est un processus.

Et ce processus a un nom : nous assistons avec une certaine indifférence à la destruction progressive des possibilités paysannes au profit d’une vision techno-centrée et agro-managériale de l’agriculture. Il existe de nombreux chiffres pour documenter cet état de fait, à l’instar de celui des 100 000 fermes qui ont disparu ces dix dernières années, qui illustre à lui seul l’ampleur du phénomène. Mais aucun des chiffres disponibles ne peut nous rendre suffisamment sensibles à l’innommable situation dans laquelle se retrouvent plongés ceux qui tiennent, malgré tout, jusqu’à ne plus pouvoir. Celles et ceux, paysannes et paysans, qui chaque jour mettent à l’épreuve leurs convictions devant la cruelle réalité d’un système qui les broie. L’expression « sacrifice des paysans[1]» n’est pas trop forte, elle est peut-être même en deçà de la violence du système productiviste-modernisateur.

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Violence contre la terre, contre le vivant, contre les travailleuses et travailleurs de la terre, contre leur dignité. Le monde agricole n’est pas en crise, aussi parce que le monde agricole n’existe pas, ce dont nous avons à faire c’est à une pluralité de modalités de vivre en agriculture, traversée par une conflictualité irréductible. Il faut savoir le dire, le voir, le constater : certains se font écraser par d’autres, certains se font exploiter par d’autres, certains se font invisibiliser par d’autres, c’est la grande leçon léguée par les pionniers paysans-travailleurs[2]. Et ce que l’on appelle trop vaguement le « système productiviste » n’est rien d’autre que l’une de ces modalités lorsque celle-ci régente toutes les autres. C’est pourquoi il n’y a pas d’un côté le monde agricole et de l’autre la société qui l’oppresse (les demandes sociales), le contraint (le bouc émissaire des normes), le critique (le fumeux agribashing). Les mondes agricoles s’autodétruisent.

Ni les demandes sociales, y compris lorsqu’elles sont contradictoires, ni les normes, ni les critiques ne sont à l’origine de la catastrophe écologique et sociale dans laquelle se retrouve l’agriculture. Le problème n’est pas que l’agriculture doit être plus forte face à la société – vieux mythe fondateur du corporatisme agricole – le problème vient des destructeurs, des accapareurs, des accumulateurs qui dominent aujourd’hui toutes les modalités d’existence agricole, et qui savent tirer à leur profit, faire bon usage de ces demandes sociales, de ces normes, de ces critiques. Ceux-là même qui déplorent la situation de « crise du monde agricole » en sont les principaux vecteurs, des pompiers-pyromanes qui ont mené́ l’agriculture au bord du précipice.

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Ce qui se construit déjà hors productivisme

 La destruction des mondes paysans n’est pas seulement la destruction d’une catégorie sociale au profit d’une autre (les agro-managers qui remplaceraient les paysans), c’est avant tout la destruction de possibilités. Possibilité d’un ailleurs du productivisme, possibilité de faire alliance avec le vivant, possibilité de s’émanciper des pièges tendus par la modernisation agricole (grandir, investir, s’endetter), possibilité de sortir du corporatisme agricole. Ce sont ces possibilités que nous avons le devoir de visibiliser et penser, car malgré tout quelque chose résiste, ce sont les germes d’une paysannerie émancipatrice. Face au rouleau compresseur du productivisme agricole, plusieurs fronts ont été ouverts ces dernières décennies : partir de la réalité des nombreuses alternatives agricoles et alimentaires existantes, les amplifier, les valoriser et souhaiter leur généralisation. Agir sur les politiques publiques pour changer les règles du jeu par le combat syndical ou législatif. Saboter, désarmer ou ralentir les empires agro-industriels et leurs alliés, reprendre la terre aux machines, au béton, au capital, à l’instar de ce que cherche à faire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre. La composition entre ces différentes voies est très certainement l’un des horizons souhaitables pour imaginer la possibilité d’une bifurcation.

Face à la convergence catastrophique, il s’agit d’opposer une convergence stratégique qui n’oppose plus les expérimentations concrètes, les multiples initiatives pour créer d’autres mondes dans ce monde, aux différentes formes de lutte. Ce mouvement de convergence est en cours, et le précédent victorieux de la ZAD de Notre-Dame-les-Landes en est une étape importante, là où la reprise de territoire par l’expérimentation de nouvelles façons d’habiter, de travailler, de décider, d’être au monde parmi les vivants s’est conjuguée à une lutte syndicale, politique et citoyenne. Là où militer ne veut plus simplement dire que l’on souhaite convaincre que d’autres mondes sont possibles mais consiste aussi à créer les conditions, ici et maintenant, des possibilités concrètes de ces autres mondes. Ces précédents donnent de l’élan, tout comme les très nombreuses initiatives paysannes et citoyennes – fermes collectives, tiers-lieux nourriciers, … – qui tentent de réinventer nos façons de produire et de manger. La possibilité d’une paysannerie émancipatrice se loge dans ces réalités, comme autant de ferments qui viennent contrarier la fin annoncée des paysans.

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S’émanciper des pesticides, c’est s’émanciper de toute une façon de penser l’agriculture

Le récent débat autour de la loi Duplomb, qui vise notamment à ré-introduire certains pesticides, nous offre un belle occasion de modifier notre façon de penser la suite des mondes paysans, dans cette perspective émancipatrice. Les impacts négatifs sur la biodiversité et la santé humaine de l’usage des pesticides sont désormais bien documentés. S’en émanciper est devenu un enjeu vital, tant pour les travailleurs de la terre que pour la terre elle-même. Mais il y a un piège à penser l’alternative à ces béquilles pétrochimiques en des termes seulement techno-solutionnistes qui consisterait à affirmer, ou infirmer, qu’il existe des méthodes de remplacement efficaces. Bien sûr qu’il existe des alternatives, elles s’expérimentent tous les jours sur des milliers de fermes et ceci depuis des décennies, partout dans le monde, l’agriculture biologique en est l’illustration. Mais l’agriculture biologique n’est pas l’agriculture conventionnelle sans la chimie de synthèse.

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Ce que l’on peut rassembler plus largement sous le vocable d’agro-écologie paysanne, c’est d’abord une autre façon de penser l’agriculture, une autre culture de l’agriculture. C’est pourquoi, s’émanciper des béquilles techno-solutionnistes imposées par l’agro-industrie avec la complicité d’une infime partie du monde agricole, c’est donc avant tout penser, accompagner et expérimenter un autre rapport de l’agriculture à ce qui lui permet d’exister (la terre, le vivant, le travail, les savoirs, les outils de production, la technique) et ce pourquoi elle a une utilité sociale (l’alimentation, le territoire, le soin aux paysages).

S’émanciper des pesticides, c’est finalement s’émanciper de toute une façon de penser l’agriculture, c’est changer de paradigme pour embrasser la possibilité d’une paysannerie émancipatrice. Plus largement, il ne faut pas seulement changer de modèle agricole, comme si la question n’était qu’organisationnelle ou technique, comme si nous n’avions qu’à comparer l’efficacité relative de chaque modèle, ce dont nous avons besoin c’est de changer plus fondamentalement notre culture de l’agriculture. Ce qui s’ouvre alors n’est plus la perspective piégeuse d’une agriculture duale, où productivisme et alternatives cohabiteraient pacifiquement sous la contrainte silencieuse du marché, mais une multiplicité de devenirs paysans qui ne répondent plus à des modèles mais à des expériences toujours situées et qui construisent progressivement les contours d’une agriculture émancipatrice.

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Une autre culture de l’agriculture

Ce qui se joue alors est de l’ordre de l’établissement lent et progressif des conditions culturelles et matérielles du changement souhaité. Conditions culturelles d’abord parce que sans changement de nos imaginaires, de nos récits, de nos pratiques, de nos façons d’être au monde et aux autres, alors nos coopérations d’opportunité comme nos compromis politiques sont condamnés à n’être que les rouages nécessaires à la continuité du système que l’on combat – comme nous l’enseigne l’histoire des mouvements sociaux. Ce qui se produit lorsque l’agriculture ne se pense plus en vase clos, c’est aussi et avant tout des décalages culturels où sont requestionnés, par exemple : la place des femmes dans l’agriculture pour aller vers un éco-féminisme paysan en rupture avec la culture pétro-masculiniste qui domine l’agriculture[3] ; le rapport à la mécanisation pour sortir du solutionnisme technologique en pensant des techniques proportionnées ; le rapport à la propriété et à la capitalisation pour sortir l’agriculture du fardeau de la patrimonialisation qui bloque les transmissions et contribue à l’agrandissement ; les conditions sociales d’exercice du métier de paysan en sortant du mythe libéral du petit « chef d’exploitation » faussement indépendant pour explorer les potentialités d’un salariat paysan coopératif au sein de structures collectives où la propriété (des moyens de productions) et l’usage sont différenciés.

Il s’agit bien de ré-encastrer culturellement la paysannerie dans un projet de société émancipateur dont elle est l’un des souffles. Conditions matérielles ensuite, car même si demain avait lieu une redistribution massive du foncier agricole en faveur de l’agroécologie paysanne, même si demain se mettait en place une sécurité sociale de l’alimentation, aucune de ces victoires n’auraient de sens sans qu’elles soient accompagnées, renforcées, portées par des pratiques déjà existantes, des lieux de vie qui expérimentent tout autant qu’ils éprouvent, des savoir-faire qui se transmettent et s’enrichissent.

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Pour se représenter la force que représente le projet d’une paysannerie émancipatrice, et les déjà-là qui commencent à lui donner une forme, nous n’avons trouvé meilleure métaphore que celle utilisée par le philosophie François Jullien : « La force véritable est la force contenue, impliquée, et non celle qui, pour se montrer, doit se raidir et, se raidissant, est portée à se briser, ou du moins à s’user; autrement dit, la force véritable n’est pas la puissance étalée, mais la puissance du potentiel : en stratégie, celle du potentiel de situation qu’illustre l’eau accumulée[4] ».

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NDLR : Léo Coutellec a récemment publié Devenirs paysans. Pour une paysannerie émancipatrice, Éditions Le Bord de l’eau.

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Léo Coutellec, Philosophe et paysan , Membre de la coopérative agri-culturelle « Ferments communs »

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Notes

[1]Pierre Bitoun, Yves Dupont, Le Sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique, L’Échappée, 2016.

[2]Bernard Lambert, Les paysans dans la lutte des classes, Éditions du centre d’histoire du travail, 2003.

[3]Cara New Dagget, Pétromasculinité, Wildproject, 2023.

[4]François Jullien, Traité de l’efficacité, Grasset, 1997.

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