Valeria Golino, l’art de sa joie
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L’actrice italienne qui incarne à l’écran l’écrivaine anticonformiste Goliarda Sapienza, cultive loufoquerie et insolence.
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Valeria Golino ne ressemble pas du tout à Goliarda Sapienza, davantage à une jeune prof de la Sorbonne toute proche. L’actrice italienne est à Paris pour promouvoir Fuori, film inspiré d’un récit de l’écrivaine. En 1980, après avoir dérobé les bijoux antiques d’une «amie», celle-ci est incarcérée à la prison de Rebibbia, à Rome. Quelques jours qui déclenchent chez Sapienza un reset total. Affranchie du joug bourgeois qui l’enchaînait au-dehors, elle découvre une liberté nouvelle.
Poignée de main d’anthologie, longue, chaude, incarnée. Que ce soit clair : à 18 heures, prévient Golino, elle prend l’avion pour Vérone, elle va rejoindre un tournage sur le lac de Garde. Elle se dirige vers le bar désert de l’hôtel Grand Cœur latin, vin blanc très sec. Elle vient souvent à Paris, elle aimerait y trouver un appartement rive gauche comme ses copains. Vincent Lindon avec qui elle devait dîner, mais l’avion, Vérone, etc. Ou Valeria Bruni-Tedeschi, «ma meilleure amie, nous avons déjeuné ensemble à midi». Elle enlève ses lunettes teintées, le regard bleu Méditerranée vous percute. Une beauté italienne, même sans le «nuage moelleux de cheveux blonds et bouclés» (Sapienza, l’Université de Rebibbia, p.56) qui est sa «signature». Fouille dans un sac, ouvre une trousse, vapote. «Si ça sent le caca, c’est pas moi, c’est le truc que je fume.» Surgit dans le bar un autre ami, l’écrivain Arrigo Lessana, bonjour Arrigo, «il m’accompagne à Vérone, il va écrire son livre pendant que je tourne».
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Valeria a rencontré Sapienza en 1985, en prenant chez elle des cours de diction. Elle avait 20 ans et tournait son troisième film, Storia d’Amore. Pour corriger son accent napolitain, le réalisateur l’a envoyé chez Sapienza, alors enseignante au Centre expérimental du cinéma à Rome. Cette dernière n’a pas encore publié l’Art de la joie, son best-seller planétaire. «Trois fois par semaine j’allais travailler chez elle, dans ce même appartement où quarante ans plus tard, j’ai tourné Fuori». Via Denza, dans le quartier de Parioli, à Rome, dans un palazzo des années 50 avec hall d’entrée en briques multicolores, le petit appartement a été conservé tel quel par le veuf de l’écrivaine. Saturé de livres, avec un balcon voguant au-dessus des frondaisons. On peut regarder Fuori comme un petit road movie dans une Rome d’été, la place Euclide, l’arrêt de métro Roma-Viterbe, le décor 70 d’une cafétéria…
La femme de lettres anticonformiste enchante Valeria Golino par son intelligence, sa curiosité, son absence de jugement, son mari de vingt-deux ans plus jeune qu’elle. Cheveux en bataille, l’écrivaine la bourre de café et de chocolat. Résultat, à la Mostra, première coupe Volpi pour une Golino qui n’a pas 22 ans. Elle l’a reçue deux fois, rare privilège qu’elle ne partage qu’avec Isabelle Huppert et Cate Blanchett. «Elle te regardait droit dans les yeux, les mains sur les hanches. J’ai conservé son geste, mais je ne voulais pas l’imiter comme le font les acteurs américains dans les biopics.»
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Valeria Golino a eu sa période Hollywood, elle a tourné avec Tom Cruise, Dustin Hoffman ou Nicolas Cage. «Ça m’a disciplinée, moi qui suis d’une nature indisciplinée. Si je voulais rester dans cette entreprise, je devais apprendre. Etre naturelle ne suffit pas, il faut faire des choix.» Son attachée de presse perso vient de prendre position sur une banquette non loin, elles échangent quelques mots en italien. «J’ai travaillé avec Sean Penn sur son premier film, The Indian Runner [tourné à l’été 1990, ndlr]. J’avais 24 ans, lui 31. Je n’avais pas fait d’école, il a été un genre de mentor, il m’a appris l’insolence, la liberté.» Elle a fait du cinéma jeune, 16 ans. «J’ai été choisie de faire l’actrice, et j’ai dit pourquoi pas», dit-elle dans ce français dont parfois elle italianise la syntaxe.
C’est maintenant Vincent Lindon qui s’installe dans un autre coin du bar désert. Trois sentinelles sur zone. Elle va lui parler, revient, avale une gorgée de vin blanc. Non seulement elle vient d’interpréter Sapienza, mais elle a aussi réalisé l’Art de la joie, série multiprimée en Italie qui sera diffusée sur T18. «Bon, tu as assez de choses ? Je dois passer quelques instants avec Vincent, il est venu me voir.» Sourire chaleureux, et voilà.
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Arrivée des deux attachées de presse du film en burn-out : comment, c’est déjà fini ? Pas tout à fait, Valeria vient récupérer son verre de vin à peine entamé, «ciao ciao, si tu as besoin d’autre chose téléphone-moi, le soir après le tournage j’ai du temps». Nous n’avons pas évoqué l’enfance tumultueuse, père germaniste napolitain, mère peintre grecque, leur divorce, la scoliose invalidante, les amours épatantes, l’absence d’enfant, etc.
Le lendemain, j’envoie un message à Lindon Vincent qui rappelle aussitôt, voix reconnaissable entre toutes, un peu cassée, un peu rauque, débit rapide. Aurait-il un moment pour parler de son amie ? Il me coupe, comme si j’étais le disque qui téléphone 15 fois par semaine de la part d’Enedis. «Je vous arrête… Je vais vous expliquer…» dit-il. Excuse 1 : il ne parle jamais des autres, sinon imaginez les déceptions. Excuse 2 : «Mon amitié est trop grande pour la dire en 233 mots. Il faudrait tout Libération de la page 1 à la page 30.» Excuse 3 : «Vous parler, ce serait comme ces «press junkets», tu passes d’une chambre à l’autre, il ne se passe rien.» Valeria Golino doit penser la même chose, lui-dis je, car elle a saisi le prétexte de son apparition pour me planter là, devant un sachet de thé pas encore déballé et clore le sien, de junket. Golino et Lindon se sont rencontrés il y a quarante ans sur le tournage d’un polar d’Alexandre Arcady. «On est copains depuis, jamais amants que ce soit clair. Je me suis sauvée», a-t-elle dit.
Valeria Bruni-Tedeschi, elle, offre une belle poignée de main énergico-turinoise au fond d’un café de la rue Gay-Lussac. «Si tu la vois, dis-lui qu’elle est un génie. Une actrice formidable, mieux que moi. Même si c’est ma copine, ça m’ennuie beaucoup», confiait Golino, qui lui a offert un superbe rôle dans sa série. Bruni-Tedeschi éclate de rire : «Valeria irradie quelque chose, tout le monde se sent regardé par elle, elle voit les gens. Elle est présente à l’autre, n’importe quel autre.» Sa succulente interprétation d’une princesse fort méchante, dans le film de Golino, a valu à Bruni-Tedeschi son cinquième David di Donatello, le césar italien. «Je vous en supplie, dites aux lecteurs de regarder la série en V.O.»
Les deux Valeria, la Napolitaine et la Turinoise, l’Italie du Sud et l’Italie du Nord, sont «tombées en amitié» il y a vingt ans lors d’un voyage au Kenya. Bruni-Tedeschi : «Un voyage de noces, en quelque sorte… Depuis on s’est plus quittées, dès qu’on peut on se voit.» Prénom, cheminement, humour italien, «il y a un effet de miroir, mais pas que… Dans beaucoup de mes rêves elle est mon alter ego». Il y a bien davantage : «Elle me rend gaie. Elle habite ce monde dont parle Vittorio de Sica dans un de ses films, où “bonjour”, cela veut vraiment dire “bonjour”».
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Valeria Golino
22 octobre 1965 Naissance.
1986 Meilleure actrice Mostra de Venise.
3 décembre Fuori (Mario Martone).
15 décembre L’Art de la joie, sur T18.
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Nous avons toutes et tous lu la Sicilienne Sapienza, femme indisciplinée, militante anarchiste, antifasciste, féministe, et passionnée… Une histoire du monde. MCD
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Ce sont d’abord des silences ou des cris. La jeune Modesta brûle ses neuf ans à l’éclatante torpeur sicilienne, entre une mère à moitié muette et une sœur handicapée. Il faudra du sang et du feu pour effacer toute cette boue. Recueillie dans un couvent, l’enfant qu’elle n’est plus apprendra les mots, le plaisir, la soif du pouvoir. Née avec le siècle, en 1900, elle le prend de vitesse : elle sera femme, et maîtresse femme, à la force du poignet. Dusse-t-elle en passer par un mariage arrangé et braver la malédiction du sang. Libertaire et libertine, aristocrate et socialiste, ambitieuse, poète, résistante, mère, grand-mère et amante, contradictoire parfois, affamée de bonheur toujours, Modesta traverse ainsi un demi-siècle d’histoire italienne. Poussée par un irréductible feu intérieur. Ce feu qu’elle a puisé au ciel sicilien, ce feu de joie dont elle se soûle, sa vie durant, comme un corps au soleil…
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« Le mal réside dans les mots que la tradition a voulus absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux. Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cour, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation. »
Née en 1900 en Sicile, Modesta traverse la tourmente de l’Histoire et celle de ses sentiments. Pauvre, elle se rend forte en lisant et en étudiant, en cherchant en elle et chez les autres la clef pour ne pas succomber. Celle pour qui la liberté est une condition sine qua non de l’existence refuse les convenances, fait tourner les têtes et chavirer les cours des deux sexes, échappe au conformisme de son temps.
Hymne à la liberté sexuelle et à la vie sans entrave, charge sans concession contre les fascistes et les religieux, « L’Art de la joie » est un roman d’apprentissage engagé qui n’a de cesse de fustiger la morale totalitaire. À son écriture d’une grande puissance démonstrative, claire et incisive, répond un flux d’images, de personnages solidement campés, de passions enflammées et d’extases. Fresque d’un anticléricalisme tout aussi jubilatoire qu’acharné, « L’Art de la joie » est éblouissant de vitalité.
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Née avec le siècle dans un petit village sicilien, orpheline, Modesta entre au couvent en attendant le mariage. Farouchement indépendante, elle conquiert sa liberté avec intelligence et ténacité. À soixante ans, elle raconte son long combat et comment, de simple soumise, elle est devenue l’une des femmes les plus respectées de son pays. Une belle leçon de liberté, d’amour et de vie qui s’inspire de la vie de son auteure, la Sicilienne Sapienza (1924-1996).