«L’Europe est redevenue l’expression la plus absolue du mal qui ronge l’humanité»
Un idéologue russe proche du Kremlin menace ouvertement les Européens. Son objectif: briser le soutien à l’Ukraine et imposer la paix aux conditions de Moscou.
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11 /12 /2025

En bref:
- L’idéologue Sergueï Karaganov considère l’Europe comme l’adversaire principal de la Russie.
- Les attaques hybrides russes contre l’Europe ont triplé entre 2023 et 2024.
- Poutine et Trump partagent un même mépris pour l’Union européenne et l’OTAN.
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Parce qu’elle ne fait pas – encore – de morts et que les gouvernements n’en parlent pas toujours, la guerre hybride et cognitive menée par la Russie en Europe reste invisible pour une grande partie des opinions occidentales. Mais, dans certains cercles du pouvoir en Russie, elle n’est que le prélude à un conflit plus large contre les pays du Vieux-Continent. C’est le sens des menaces proférées par le conseiller politique du Kremlin Sergueï Karaganov, dans une interview accordée la semaine dernière à la première chaîne russe Pervy Kanal et retransmise par la revue «Le Grand Continent».
«Cette guerre a déjà commencé. Notre véritable adversaire est bien l’Europe et non la malheureuse Ukraine, misérable et manipulée.» L’idéologue russe poursuit: «N’étant pas président, je peux dire que cette guerre ne prendra fin que lorsque nous aurons infligé à l’Europe une défaite morale et politique… L’Europe est redevenue l’expression la plus absolue du mal qui ronge l’humanité… Elle finira par se désagréger et redevenir ce qu’elle a toujours été: un dépotoir d’États qui se font la guerre en permanence.»
Provocations contre l’Europe
Considéré comme une des figures du bellicisme russe, Sergueï Karaganov a une influence politique à Moscou, sans pour autant être celui qui fabrique la politique étrangère. Antieuropéen de longue date, connu pour suivre le vent en amplifiant ses effets, il n’a pas, affirment les experts, d’accès privilégié à Vladimir Poutine. Mais ses propos accompagnent la spectaculaire augmentation des attaques hybrides menées par le Kremlin contre les pays européens. Survols hostiles de drones, incursion d’avions de chasse dans les espaces aériens des pays Baltes, bombe placée sur une voie de chemin de fer en Pologne, actions de désinformation, cyberattaques…
Le rythme des provocations contre l’Europe s’est accéléré depuis l’invasion de l’Ukraine. Le Centre pour les études stratégiques et internationales (CSIS), qui les a répertoriées, affirmait en mars que le nombre d’attaques, très souvent commises par l’agence du renseignement militaire, le GRU, a triplé entre 2023 et 2024, après avoir quadruplé entre 2022 et 2023. Citant des sources de renseignements européennes, le «Financial Times» affirme que de nombreux complots visant à faire dérailler des trains bondés, empoisonner des réserves d’eau et vider un barrage ont été déjoués. Dans les colonnes du journal, le spécialiste de Chatham House Keir Giles affirme: «Nous ne mesurons pas encore pleinement l’ampleur de la situation. Ce que le public en sait n’est que la partie émergée de l’iceberg.» L’objectif des attaques russes comme des menaces des propagandistes est toujours le même: diviser et effrayer les populations européennes, contraindre les gouvernements à cesser d’aider l’Ukraine.
Servir les intérêts du Kremlin en Ukraine
Dans cette guerre larvée contre l’Europe, Vladimir Poutine a trouvé un allié de choix, Donald Trump, qui l’encourage à aller plus loin. «Si les attaques contre l’Europe se multiplient, c’est en raison de la connexion idéologique entre Trump et Poutine. Jusque-là, les Russes pensaient que l’obstacle principal à leur projet en Ukraine était les États-Unis. Aujourd’hui, ils considèrent que c’est l’Europe qui empêche l’imposition d’une paix à leurs conditions. Il faut donc la viser pour qu’elle arrête d’aider l’Ukraine et qu’elle permette au projet russe de se réaliser», analyse Tatiana Kastouéva-Jean, la directrice du Centre Russie-Eurasie de l’Ifri.
À court terme, la guerre hybride et cognitive vise à servir les intérêts du Kremlin en Ukraine. Il s’agit de contraindre Kiev et l’Occident à céder les territoires à la Russie, y compris ceux qu’elle n’a pas conquis, par un règlement négocié, sans qu’elle ait à le faire par les armes. «La cession de l’oblast de Donetsk à la Russie créerait les conditions propices à une reprise de son agression contre l’Ukraine depuis des positions plus avantageuses, au moment opportun», prévient l’Institut pour l’étude de la guerre ( ISW).
Karaganov ne dit pas autre chose sur les négociations, qui sont selon lui «une bonne chose», car elles cherchent à obtenir une cessation des combats, «solution provisoire qui présente l’avantage de nous préparer, en préservant nos forces, à une nouvelle étape de la confrontation». En juin 2025 déjà, dans une interview au «Grand Continent», il affirmait: «La Russie est un pays de guerre, elle n’a jamais su vivre hors de l’état de guerre. Faire la guerre est dans les gènes de la Russie.»
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Trump-Poutine: un même dégoût pour l’Union européenne
Y compris contre l’UE et l’OTAN. Et avec l’aide de Donald Trump et du monde MAGA, qui, en se retirant du continent européen, offrent un boulevard à Vladimir Poutine. Non seulement le président américain défend le projet russe pour l’Ukraine, mais il manifeste le même mépris que le maître du Kremlin pour l’Europe et le même dégoût pour ses responsables politiques. «Je crois qu’ils sont faibles. Je crois qu’ils ne savent pas quoi faire… Ils parlent, mais ils n’agissent pas et la guerre se poursuit», a-t-il affirmé à Politico. Sur la faiblesse et l’inaction des pays européens, Donald Trump n’a pas tort. Mais force est de constater qu’après avoir tenté d’offrir l’Ukraine à la Russie, il veut maintenant faciliter la tâche à cette dernière pour qu’elle développe son influence au sein de l’Union européenne. Bête noire du Kremlin, l’OTAN est désormais aussi dans le collimateur des Américains. L’alliance n’intéresse pas Donald Trump. Et voilà ce qu’en dit le député républicain Thomas Massie: «L’OTAN est une relique de la guerre froide. Les États-Unis devraient s’en retirer et utiliser cet argent pour défendre notre pays, pas les pays socialistes.»
Tout cela pousse certains renseignements européens à évoquer, comme ils le font dans le «Financial Times», une «escalade stratégique» de la part de la Russie, en vue d’une possible guerre ouverte avec l’Europe dans les années qui viennent. Les services allemands avaient alerté dès octobre, affirmant que la Russie était prête à «entrer en conflit militaire direct avec l’OTAN» avant 2029. «Nous sommes déjà dans le feu de l’action aujourd’hui… À Moscou, on estime avoir des chances réalistes d’étendre sa zone d’influence vers l’ouest et de rendre l’Europe dépendante de la Russie», affirmait Martin Jäger, le président du Service fédéral de renseignement (BND). C’était avant l’instauration d’un double front, russe et américain, contre les Européens.
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11 /12 /2025
La Tribune de Genève
https://www.tdg.ch/russie-les-faucons-preparent-la-guerre-contre-leurope
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