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Laurent Joly, historien : « Toute l’histoire de l’extrême droite est tiraillée entre un pôle populiste et un pôle réactionnaire »

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L’extrême droite s’incarne aux origines dans le royalisme puis dans le nationalisme contre la République, rappelle l’historien Laurent Joly dans un entretien au « Monde ». Aujourd’hui, le Rassemblement national de Marine Le Pen, héritier de ce courant politique, est un parti républicain, nationaliste et populiste dirigé depuis cinquante ans par une famille sans jamais encore gagner une grande élection nationale.
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Gaïdz Minassian et Michel Lefebvre

 le 31 mars 2025
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Historien, directeur de recherche au CNRS, Laurent Joly est notamment l’auteur de Naissance de l’Action française. Maurice Barrès, Charles Maurras et l’extrême droite nationaliste au tournant du XXe siècle (Grasset, 2015). Il vient de faire paraître Le Savoir des victimes. Comment on a écrit l’histoire de Vichy et du génocide des juifs de 1945 à nos jours (Grasset, 2025).

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La période qui court du XIXe siècle aux années 1930 a été marquée par la lutte entre les partisans de la République et ses adversaires. Pouvez-vous nous en rappeler brièvement les différentes étapes ?

La République ne s’est pas installée facilement. Il y avait trois prétendants. Ce sont les fameuses trois droites de l’historien René Rémond : le légitimisme, l’orléanisme et le bonapartisme. Chacun incarne une légitimité contre la République. Ils vont essayer de s’entendre entre eux. Cette première union des droites tourne à l’échec en 1877, dans un contexte politique rappelant à certains égards celui de 2024. Toute l’histoire de la IIIe République est celle de sa consolidation, puis de sa fragilisation, contre ses adversaires, désignés ou autoproclamés : le cléricalisme, le césarisme, le royalisme puis les ligues et le « fascisme », le plus souvent classés à l’extrême droite. Initialement, dans le langage parlementaire et politique d’alors, l’extrême droite, ce sont les royalistes.

Puis va apparaître le nationalisme, au départ de gauche, mais que l’extrême droite absorbe avec l’Action française au tournant du XXe siècle, et qui se perpétue aussi à travers les ligues antiparlementaires de l’entre-deux-guerres – celles-ci sont largement les héritières de la tradition bonapartiste. La grande différence avec la période actuelle, c’est qu’à l’époque, même si cela commence à changer à la fin des années 1930, l’extrême droite nationaliste agit en dehors du jeu parlementaire et politique habituel, à travers des manifestations, des journaux.

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En France, la montée actuelle de l’extrême droite est souvent comparée à la situation politique des années 1930. Qu’en pensez-vous ?

Cette comparaison est à la fois non pertinente et pertinente. Non pertinente, parce que les situations historiques sont peu comparables. Pertinente, car il est toujours question, aujourd’hui comme hier, de nationalisme, ce courant politique né à la fin du XIXe siècle et qui triomphe de nos jours avec des logiques et des mécanismes similaires.

Quand le nationalisme monte, c’est le plus souvent au détriment de la droite républicaine. Celle-ci, patriote et libérale, peut être tentée de durcir ses positions, de faire de la surenchère. C’était la dynamique de la fin des années 1930, avec le principal parti de la droite parlementaire, la Fédération républicaine (FR), au sein de laquelle des personnalités extrémistes, issues du catholicisme militant, comme Xavier Vallat ou Philippe Henriot, prenaient de l’importance. Mais cela n’empêcha pas le déclin de la FR, au profit du Parti social français (PSF) du colonel de La Rocque ou, à un degré moindre, du Parti populaire français de Jacques Doriot.

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C’est un peu ce à quoi on assiste ces dernières années avec Les Républicains, et la mise en avant de figures très conservatrices comme François-Xavier Bellamy, Eric Ciotti ou Bruno Retailleau. Reste qu’en 1945, il ne subsiste rien des organisations qui structuraient encore la droite et l’extrême droite une demi-douzaine d’années plus tôt. Le PSF en particulier, dont l’ascension semblait irrésistible à la veille de la guerre, qui avait des centaines de milliers d’adhérents, disparaît complètement.

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De 1945 au tournant des années 1980, l’extrême droite est-elle une idée quasiment morte ou juste en sommeil ?

L’extrême droite, comme la droite, sort terriblement discréditée des années d’occupation et de collaboration d’Etat. Vichy, on l’oublie parfois, est le seul moment où l’union des droites – la droite républicaine conservatrice et libérale, les royalistes, les nationalistes – a été au pouvoir. L’union des droites prônée par certains intellectuels et politiques n’avait jamais pu se concrétiser sous la IIIe République. C’était une succession d’échecs, en 1877 avec Mac-Mahon, en 1898 avec le mélinisme et l’affaire Dreyfus, en 1937 avec le Front de la liberté contre le communisme. Et voici que le maréchal Pétain lui donne corps le 12 juillet 1940. Assurément, c’est le péché originel, qui empêche encore une véritable entente au niveau national entre la droite classique, largement issue du renouvellement politique de l’après-guerre (le gaullisme et le Mouvement républicain populaire), et l’extrême droite, héritière de la collaboration.

Depuis quatre-vingts ans, donc, l’extrême droite nationaliste est, en France, synonyme d’échec. Ce sont les réprouvés de la Libération, l’épisode poujadiste, la terreur de l’Organisation armée secrète, le fiasco de la candidature tapageuse de Jean-Louis Tixier-Vignancour en 1965. Puis arrive Jean-Marie Le Pen, qui reprochait à Tixier de n’être pas capable de créer un grand parti de droite nationale… Mais lui-même et sa fille font depuis quarante ans partie du paysage politique sans jamais être parvenus encore à gagner une grande élection nationale…

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Dans le débat actuel, les notions de front républicain ou, depuis peu, d’arc républicain, sont utilisées contre l’extrême droite. Cela signifie-t-il que le Rassemblement national (RN) n’est pas un parti républicain ?

Le RN est un parti républicain, puisqu’il participe aux élections depuis des décennies. Le problème du RN est que c’est un parti nationaliste et populiste avec assez peu de compétences – c’est apparu de manière flagrante lors des législatives de 2024. Dans la France contemporaine, personne n’a jamais accédé au pouvoir suprême sans avoir exercé auparavant des responsabilités importantes. Marine Le Pen traverse le temps un peu comme Jacques Chirac ou François Mitterrand, plusieurs fois candidats malheureux avant de gagner l’élection présidentielle. A force, on a fini par élire Mitterrand puis Chirac… Mais la grande différence, c’est que Chirac avait été premier ministre et ministre à plusieurs reprises, Mitterrand plusieurs fois ministre avant d’être élu président. Confier le pays à des novices, des amateurs, qui font antichambre depuis cinquante ans, ce serait quand même assez inédit !

Cela dit, derrière le RN, il existe désormais des financiers, des hommes de presse qui essaient de crédibiliser leurs dirigeants. Dans les années 1920-1930, des personnalités comme le financier François Coty, un peu le Vincent Bolloré de l’époque, étaient déjà en quête de l’homme de la nation. En 2021, CNews ou Valeurs actuelles ont essayé de nous vendre Eric Zemmour. Aujourd’hui, on nous propose Jordan Bardella. En nous faisant croire que l’extrême droite ou le nationalisme, c’est la droite classique. Rappelez-vous que Zemmour s’affichait comme le nouveau RPR des années 1980-1990 et que Bardella se présente comme le nouveau Sarkozy. On est vraiment dans une forme d’imposture, de confusion des repères et des identités politiques.

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La progression du RN a-t-elle atteint, selon vous, un plafond de verre, qu’il aurait donc du mal à franchir, ou ce parti peut-il encore progresser dans la diffusion de ses idées dans la société jusqu’à ce qu’il obtienne la majorité absolue ?

Les élections de 2024 ont un peu montré les deux tendances. Le RN, en fait, c’est toute l’histoire de l’extrême droite en France, tiraillée depuis deux cents ans (car on peut remonter à l’ultracisme, qui déjà hésitait entre la démagogie contestataire et le conservatisme le plus étroit) entre un pôle populiste et un pôle réactionnaire. Depuis la fin du XIXe siècle, en particulier, les nationalistes se structurent – et se divisent – entre ceux qui disent « ni droite ni gauche » et ceux qui prônent « l’union des droites ». Le Front national (FN), devenu RN, est fondamentalement le produit de cette histoire. D’où les nombreuses scissions qu’il a connues.

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En évoquant Marine Le Pen, dont la famille est à la direction du parti depuis cinquante ans, et puis Jordan Bardella, qui se présente comme le nouveau Sarkozy, histoire de s’institutionnaliser davantage, le duel Bardella-Le Pen
vous semble-t-il inévitable ?

L’histoire du FN, et au-delà celle du nationalisme français, a toujours été le théâtre de guerres intestines d’une grande violence. Au sein du FN, ces luttes de personnes ont grandement à voir avec la ligne politique.

Le bras droit ou le principal lieutenant des Le Pen a souvent été un partisan de l’union des droites, comme Bruno Mégret ou Marion Maréchal Le Pen, qui finit par partir ou par être exclu. Jordan Bardella, même s’il est moins structuré sur le plan idéologique (n’oublions pas qu’il était plutôt un partisan de Florian Philippot à ses débuts au FN), paraît incliner vers cette ligne. Une « trahison » de sa part n’est donc pas à exclure.

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Le risque d’inéligibilité de Marine Le Pen peut-il mettre un terme à la « stratégie de la cravate » du RN ?

Le RN ne va pas renoncer à la « stratégie de la cravate et des chatons », car elle s’avère payante. La stratégie du RN vise donc à se distinguer des mélenchonistes, à passer pour des personnes responsables, raisonnables, qui se tiennent bien. Sur ce point, Marine Le Pen et Jordan Bardella sont d’accord. Mais on est sur un fil.

Est-ce le « ni droite ni gauche » qui va l’emporter ou « l’union des droites » ? Pour l’instant, le RN n’a pas tranché. D’où les limites de son développement. Soit le RN arrive à étouffer Les Républicains, prend la place de manière hégémonique et apparaît comme clairement à droite, tout en perdant une partie d’un électorat populaire, qui pourrait basculer ou revenir à la gauche si celle-ci apparaît moins clivante que Jean-Luc Mélenchon.

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Soit il persiste sur sa ligne populiste et risque de perdre une autre partie de son électorat, venu de la droite – dans ce cas, les forces d’argent (dont le soutien est indispensable pour accéder au pouvoir) pourraient miser sur une personnalité de la droite républicaine paraissant plus fiable. Cette dernière hypothèse est la plus probable.

Contrairement à ce que certains croient, la victoire du RN à une présidentielle n’est pas du tout une fatalité. L’un des acquis des dernières élections législatives, c’est aussi que deux tiers des votants ne veulent pas du RN, malgré le socle électoral impressionnant qui est le sien.

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Avec le gouvernement de François Bayrou, quelle pourrait être la marge de manœuvre du RN si les forces au pouvoir s’entendent pour éviter le succès du camp favorable à une motion de censure ?

Le RN fera ce qu’il fait déjà : dénoncer « l’UMPS » (contraction de l’UMP et du PS), qui vole les Français, etc. Au bout d’un moment, cela pourrait marcher. La seule chance du RN, c’est le chaos, la crise politique inextricable, bref la catastrophe.

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Cet article est tiré du « Hors-Série Le Monde – La République sous tensions », mars-avril 2025,

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