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Neuf idées pour empêcher une société fasciste

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Josep Rafanell i Orra : « Hériter d’un monde complètement en ruine »

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Contre la dépossession de nos rapports au monde qu’accélère le libéral-fascisme contemporain, le psychologue et écrivain propose de retisser des formes communales par la pratique d’enquêtes, et dans l’espoir de nourrir de futurs soulèvements.

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Jade Lindgaard

29 décembre 2025

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Son livre Fragmenter le monde (Divergences), sorti en 2017 après les grandes mobilisations contre la loi « travail », avait réussi à tenir en une même proposition la colère contre le contrôle des chômeuses et chômeurs, les occupations contre les projets d’infrastructures et l’éloge de véritables politiques de soin.

Depuis lors, le psychologue et écrivain Josep Rafanell i Orra n’a cessé de défendre une approche sensible et politique des communs. À distance du sens mou et galvaudé que prend parfois ce mot, il voit dans leurs formes auto-organisées et émancipatrices la promesse d’une résistance et d’une protection contre les violences du capitalisme.

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Auteur de plusieurs ouvrages (En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique et communauté aux éditions La Découverte ; Petit Traité de cosmo-anarchisme chez Divergences), il a aussi animé Les Communaux, collectif d’enquêtes autour des hospitalités et des pratiques du soin. Il participe aujourd’hui à la création de la revue À bas bruit qui veut donner à voir et à entendre « des formes d’entraide, d’attention à la vulnérabilité, du soin porté aux milieux de vie, des luttes et des résistances contre l’atomisation et ses fusions identitaires ».

Une rencontre pour son lancement se tiendra le 24 janvier à partir de 19 heures, à la MJC Les Hauts de Belleville, à Paris.

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Illustration 1

Josep Rafanell i Orra. 

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Dans cet entretien, il analyse certains traits du libéral-fascisme contemporain et défend la pratique d’enquêtes comme manière de témoigner de formes d’entraide mais aussi de contribuer à la création de nouveaux liens et alliances.

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 Que vous apprennent les pratiques de soin envers les personnes vulnérables, migrant·es à la rue, mineur·es isolé·es, personnes souffrant de troubles psychiques, en situation de dépendance, etc. ?

Josep Rafanel i Orra : Disons que le soin ne se résume pas à s’occuper des personnes vulnérables. C’est aussi prendre en compte la vulnérabilité de l’instauration de mondes relationnels. C’est-à-dire porter notre attention à la précarité des milieux à partir desquels peuvent avoir lieu des rencontres de soin.

Lors d’une intervention dans un foyer d’aide médicalisée, j’ai été très ému de voir des personnes aux corps atteints par des maladies neurodégénératives ou par des formes d’autisme très chronicisées, qui semblaient imperméables à des modalités relationnelles. Des corps assignés à un statut d’anormalité dans des institutions, elles-mêmes invisibilisées, souvent à la lisière des villes.

Face à ces personnes, vous devez aiguiser vos perceptions, vous mettre dans la disposition de presque anticiper des émergences relationnelles, de vous en saisir pour vous embarquer dans leurs modes d’existence si singuliers. C’est de la question de l’animation des rapports entre les êtres qu’il s’agit, en désertant des liens déjà déterminés, prescrits, dans lesquels nous enferment les institutions.

Quels liens faites-vous entre ce que vous avez observé et la montée des discours identitaires et xénophobes ?

Le fascisme qui est déjà là n’est pas le fascisme historique qu’on a connu – cela a déjà été dit maintes fois –, avec les formes canoniques du rassemblement fusionnel autour du « grand leader », des foules au pas de l’oie sur le Reichstag. Il faut plutôt parler de « libéral-fascisme ».

Celui-ci est lié à des dispositifs de pouvoir qui s’enracinent dans la tradition libérale, qui depuis longtemps conduisent à une expérience d’atomisation. En somme à une défaite de la communauté. Songeons aux mondes paysans dont [l’écrivain et médecin italien – ndlr] Carlo Levi, par exemple, décrivait l’extermination culturelle juste après la Seconde Guerre mondiale dans son magnifique Le Christ s’est arrêté à Eboli. La disparition du monde paysan, c’est la fin d’un univers composé de rapports entre des humains mais aussi avec des êtres-autres. Il s’agit là de cosmologies génératives de la communauté loin des logiques de la reproduction sociale.

Comment définissez-vous le libéral-fascisme ?

La défaite des communautés qui étaient capables de composer des mondes disparates. Une sorte d’esseulement qui nous enferme dans un état de préoccupation, qui est aussi un emprisonnement dans nous-même et qui appelle à des fusions identitaires.

Bien sûr, c’est là le terreau du Rassemblement national, mais pas seulement. Ces fusions identitaires se manifestent de façon chaotique. Si dans les années 1930, le fascisme avait capturé les classes sociales – en neutralisant leurs divisons –, aujourd’hui, on est dans de nouvelles coordonnées : dans le délitement et l’implosion du « sujet » de classe, de son identité. C’est la marchandise qui exerce son hypnotisme tyrannique sur les masses d’atomisés, y compris, et surtout, au travers de la marchandisation de soi dans notre âge des réseaux : la surexposition de soi comme condition d’existence.

Le libéral-fascisme, qui se traduit par une atomisation qui fait masse, fabrique des individus qui ne peuvent se reconnaître que dans le semblable, pour lesquels tout ce qui est étranger devient une intrusion. D’où la haine universelle du migrant, celui qui nous ramène toujours à la différence.

Donc atomisation et monde hyperconnecté ne sont en rien incompatibles : être présent au monde, c’est se soumettre à des régimes de représentation qui absentent du monde. Il n’est pas étonnant que ça conduise à des formes insensées de prédation : il faut détruire ce qui diffère, ce qui pourrait nous faire différer.

Donc le libéral-fascisme naît de la défaite des communautés. Celles-ci subsistaient même dans les classes sociales, et cela malgré la violence de leur formation. Avec des liens d’entraide, de solidarités, de formes d’hospitalité… Dans le chaos de la désaffiliation sociale, il ne semble rester que la fusion identitaire renforcée par les régimes universels des connexions.

Comment conjurer ces périls ?

Dans les ruines où nous vivons – ruines du « social », de ses institutions, des scènes du politique, des anciens projets de l’émancipation – d’autres choses deviennent possibles qui ne sont pas de l’ordre de la répétition. Je suis malgré tout optimiste.

Est-ce qu’il faut précipiter l’écroulement ? Ou est-ce qu’il faut trouver des manières d’hériter de ce monde ruiné ? Les deux en même temps. Malgré l’exaltation que l’on peut éprouver lors de processus insurrectionnels, que je partage, force est de constater qu’il y a trop de souffrances. Nous pouvons nous demander comment hériter de ce qui amortissait la brutalité capitaliste.

Je parle ici de ces institutions (hôpital, psychiatrie, école, travail social, etc.) qui nous permettent encore d’avoir prise sur la vulnérabilité des mondes ordinaires qui ont vécu la destruction d’un contrat social. Celui qui voulait que l’inscription de nos projets de vie dans l’économie (avec son lot d’exploitations, de destructions des milieux de vie donnant malgré tout lieu à des luttes et des résistances) avait comme contrepartie la garantie d’une appartenance au monde social.

C’est-à-dire ?

J’ai beaucoup travaillé en Seine-Saint-Denis, notamment dans des dispositifs médico-sociaux, psychiatriques, assistenciels… C’est là où les plus précaires, les plus vulnérables échouent. C’est là où des gens parfois survivent. C’est là où ils parviennent à refabriquer de nouveaux modes d’existence, malgré la déliquescence des institutions, et malgré les contraintes qu’elles imposent.

J’en arrive alors à quelque chose d’essentiel : à une certaine conception de l’enquête. Elle est tout à la fois témoignage, intervention pour rendre visible l’invisible mais encore contribution à la création de nouveaux liens et à des alliances.

Je pense à celles et ceux qui font exister des pratiques d’hospitalité avec des migrants à la rue, ou qui soignent et résistent aux pratiques de ségrégation dans un hôpital psychiatrique, ou qui tentent de réparer ou instaurer de nouveaux liens dans un service de protection de l’enfance parfaitement ignoré, ou qui font exister des mutualisations et des formes d’entraide dans une association de quartier. Je pense à toutes celles et ceux qui défont les frontières des institutions pour introduire un « dehors » imprévisible qui permet de sortir de l’asphyxie identitaire.

L’enquête peut être alors définie ainsi : faire exister ce qui me fait à mon tour exister, autrement. D’où vient celui qui enquête ? Qu’est-ce qui l’autorise à aller voir ce que les autres font ? Aller dans un « ailleurs », c’est pouvoir faire retour, quelque part. Et pouvoir raconter. Tâche infinie de la traduction. Et alors on cesse d’être un « témoin modeste », neutre, nous met en garde Donna Haraway [philosophe états-unienne – ndlr]. On est un itinérant, un passeur. Et d’autres le sont pour nous. Et c’est alors qu’on retisse des formes communales, des arrière-paysages invisibilisés. Dans l’actuel régime de visibilité de la dystopie qui nous aveugle, ces arrière-paysages peuvent nourrir les futurs soulèvements.

Pour finir, je voudrais ajouter quelque chose aussi qui est pour moi de la plus grande importance : c’est de ne pas se laisser tétaniser par la catégorie de la domination. La domination entraîne fatalement la quête d’une reconnaissance : celle que vous accorderont vos maîtres, avec des hiérarchies entre les dominés. Je préfère parler plutôt de luttes contre la dépossession de nos rapports au monde. La dépossession ouvre toujours à la possibilité de formes de réappropriation qui dépendent, non pas de la nostalgie d’un monde perdu, mais de notre actualité. Bref, qui ouvre à de nouvelles créations.

On pourrait conclure avec la belle idée de Tim Ingold [anthropologue britannique, à lire dans un prochain épisode – ndlr] : il nous faut pouvoir laisser en héritage le passé à venir.

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Jade Lindgaard à suivre sur Mediapart

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Boîte noire

L’autrice de cet entretien a participé au collectif d’animation des Communaux.

Le fascisme qu’a connu l’Europe dans les années 1930 a pris des formes (régime totalitaire, leader charismatique, asservissement de toute une société et militarisation à outrance) que l’on ne retrouve pas telles quelles aujourd’hui. L’éclosion de pensées d’extrême droite agressives, transgressives, populaires auprès d’un nombre croissant de personnes et couronnées de succès électoraux en Europe et sur le continent américain semble ouvrir la voie à des affects politiques et des désirs de pouvoir autoritaire qui esquissent une forme de fascisme contemporain.

Les neuf personnes choisies pour cette série d’entretiens l’ont été sur la base d’un livre, d’une œuvre ou d’une intervention militante particulièrement marquante. Appartenant à différentes générations, elles ont la particularité d’articuler dans leur travail réflexions théoriques et propositions concrètes.

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Neuf idées pour empêcher une société fasciste

Le péril fasciste grandit partout. En France, dans le monde. Cette vague est-elle inexorable ? Mediapart refuse de le croire et donne la parole à neuf penseurs et penseuses contemporaines, qui exposent leurs idées pour empêcher le pire d’advenir.

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