Santé mentale des jeunes : la lente perdition
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Érigée en « grande cause nationale 2025 », prolongée en 2026, la question de la détresse juvénile ne semble apparaître qu’entre deux paroles politiques et plusieurs dizaines d’études, toutes alarmantes. Derrière les chiffres et le réel manque de moyens, les raisons du mal-être, elles, sont éludées.
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Près d’un tiers des 11-24 déclarent des signes de troubles anxieux ou dépressifs.
Difficile de lister toutes les études qui documentent la dégradation de la santé mentale des jeunes depuis plusieurs années. Mais la plus récente, coordonnée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l’université Paris Cité, intitulée Mentalo et toujours en cours en 2026, vient confirmer, une fois de plus, la solidité des chiffres répétés en boucle.
Cette étude s’appuie sur les réponses, recueillies plusieurs fois par an, de milliers de jeunes de 11 à 24 ans à un questionnaire, via l’application éponyme. Le résultat est sans appel : plus d’un tiers des répondants déclarent des signes de troubles anxieux ou dépressifs. L’impact de la crise du covid a souvent été invoqué.
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Cependant, la pédopsychiatre Fanny Gollier-Briant rappelait dans Politis en juillet 2025, après le lancement par le gouvernement du « plan psychiatrie », jugé largement insuffisant par les professionnels de santé, que « l’augmentation des consultations aux urgences pour geste suicidaire ainsi que dans les unités spécialisées en troubles du comportement alimentaire (TCA) précédait la crise du covid ».
Une augmentation visible dès 2017-2018 dans le monde entier, pas seulement en France ni en Europe. Depuis, chez les 18-24 ans, le taux de personnes concernées par la dépression est passé de 11,7 % en 2017 à 20,8 % en 2021, et le suicide est aujourd’hui la 3e cause de mortalité chez les 15-29 ans.
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Les hospitalisations pour « geste auto-infligé » ont continué d’augmenter en 2024 pour les adolescentes et les jeunes femmes.
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La Dr Gollier-Briant notait aussi que les débuts de pathologie se manifestaient de plus en plus tôt. « Avant, les TCA chez une enfant prépubère étaient rarissimes. Or on note un nombre élevé de filles de 9, 10 ou 11 ans qui ont des comportements de restriction alimentaire et des angoisses extrêmement importantes autour de l’alimentation. Il en est de même pour les tentatives de suicide. »
Selon la dernière étude de Santé publique France sur les conduites suicidaires en France, les hospitalisations pour « geste auto-infligé » (automutilations et tentatives de suicide) ont continué d’augmenter en 2024 pour les adolescentes et les jeunes femmes (11-24 ans). Et près de deux passages sur trois aux urgences pour de tels gestes concernent des filles, ces dernières évoluant dans une société patriarcale aux impacts potentiellement funestes pour leur développement.
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À noter, cependant, que cela n’indique pas une meilleure santé mentale des garçons, mais des modalités d’expression du mal-être différentes, davantage corporalisées chez les filles, là où les jeunes garçons vont plutôt exprimer de la violence, ou taire leur détresse, socialisation genrée oblige.
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Identifier les causes et prévenir
Si l’inquiétude et l’attention doivent évidemment être de mise face à cette réelle et profonde souffrance des jeunes, un collectif de psychiatres invitait en septembre dernier dans une tribune du Monde à être précis et prudent dans les mots, et à ne pas confondre l’expression d’un mal-être avec une pathologie, « dont le diagnostic est délicat et basé sur un entretien clinique » (rappelons ici que la dépression est bien une maladie sérieuse et grave, qui nécessite soins et suivis adéquats).
De son côté, la docteure Claire Morin, psychiatre cofondatrice de l’application de santé mentale destinée aux jeunes Lyynk, estime que ces chiffres inquiétants peuvent aussi s’expliquer en partie par une meilleure vulgarisation de la santé mentale ces dernières années. « Il est beaucoup moins tabou qu’avant d’évoquer sa santé mentale, il y a moins de honte à en parler, autant chez les adultes que les jeunes. Il y a une vraie (re)connaissance de ses difficultés, donc une meilleure parole et prise en compte de cette parole, et donc in fine un meilleur dépistage. »
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La prévention en santé mentale, le travail incroyable de professionnel·les de santé, sur les réseaux et ailleurs, mais aussi de créateurs et de créatrices de contenus, militant·es et jeunes eux-mêmes, participent à cette démocratisation du sujet, et tant mieux.
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Repenser le lien avec les adultes
Quoi qu’il en soit, cette détresse des jeunes doit nous alerter durablement en tant que société. En effet, outre l’incontournable prévention, qui nécessite moyens et professionnel·les compétent·es, et l’évidence de la dégradation des services publics, à commencer par l’hôpital (dont la psychiatrie a de toute façon toujours été le parent pauvre) et l’école, les politiques actuelles se questionnent peu, finalement, sur les raisons de cette santé mentale dégradée.
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L’érosion de la santé mentale des jeunes est une donnée structurelle de notre fonctionnement sociétal.
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Or, c’est bien celles-ci qui doivent être mises à présent sur le devant de la scène. Il y va de l’avenir de la jeunesse comme de celui du monde. L’érosion de la santé mentale des jeunes est une donnée structurelle de notre fonctionnement sociétal. Elle vient pointer le fait que nous prenons le mauvais chemin.
« Il est clair que l’ambiance géopolitique actuelle, la dégradation des liens sociaux et les discours négatifs vis-à-vis de la jeunesse participent à cet état, analyse Claire Morin. Des adolescents développent des insécurités dont ils n’arrivent pas à s’extraire autrement que par les scarifications ou les idées suicidaires. L’impression de maîtriser un peu les choses, de pouvoir se projeter dans l’avenir est primordiale à l’équilibre. Si on n’a la main sur aucun paramètre, cela génère incertitude et angoisse. »
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Asphyxiée par la précarité parentale et/ou étudiante, la pression scolaire, la roulette russe de Parcoursup, l’incertitude professionnelle, les contenus toxiques sur les réseaux sociaux, l’instabilité politique, avec la montée de l’extrême droite et les risques de guerre, le réchauffement climatique, l’accroissement des inégalités et l’incapacité à se visualiser serein avec un meilleur niveau de vie que ses parents, une large partie de la jeunesse perd pied. À quoi il faut ajouter les violences sexistes et sexuelles et les psychotraumas. Un cocktail pour le moins explosif sur de jeunes personnes en pleine construction identitaire.
« Cette jeunesse est aujourd’hui fragilisée à un niveau personnel mais aussi sociétal, insiste Claire Morin. Tout l’écosystème est grippé. Toutes les portes se ferment au fur et à mesure. Il faut recréer du lien adultes-jeunes, et il faut surtout repenser la qualité de ce lien. On est tous confrontés à un moment de notre vie à des troubles de l’adaptation, et on doit avoir les ressources pour les gérer, sinon on risque de développer des pathologies. » Derrière les chiffres, la prévention et le manque de moyens, il convient d’admettre à présent les raisons intrinsèquement politiques de cette situation gravissime.
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