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Qui réalise, en ouvrant nonchalamment le robinet, que c’est tout sauf un geste anodin, que l’eau courante et même l’eau tout court est un petit miracle ? Que ce liquide indispensable à toute vie est une chance inouïe pour notre planète et pour toute société humaine ? A peine 1 % de l’eau douce présente sur Terre nous est accessible, c’est dire combien elle est précieuse. Or nous la dilapidons et la polluons tellement, nous modifions tant les équilibres climatiques et écosystémiques, que ce «capital naturel» est plus que jamais menacé de «banqueroute».

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Ce sont là les mots, terribles, inhabituels, d’experts de l’ONU qui sonnent le tocsin dans un rapport publié mardi et décrypté par notre journaliste Margaux Lacroux. Nous sommes carrément entrés dans «l’ère de la faillite hydrique» mondiale, martèlent-ils. Selon eux, la situation est si grave que parler de «stress hydrique» («une pression élevée qui reste réversible») et de crise de l’eau («des chocs aigus qui peuvent être surmontés»), «ne reflète plus la réalité». Désormais, moult endroits de la planète doivent faire face à «des pertes irréversibles de capital hydrique naturel et une incapacité à revenir aux niveaux historiques». Avec, à la clé, la multiplication de tensions et conflits pour l’accès à l’or bleu.

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Les chiffres donnent le tournis. La moitié de l’humanité est confrontée à une grave pénurie d’eau au moins un mois par an, 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à une eau potable sûre, 75 % vivent dans des pays en situation d’insécurité hydrique, les zones humides – y compris celle considérée comme le berceau de la civilisation, en Irak, comme le relate aussi Eléonore Disdero cette semaine – «ont été liquidées» sur une surface équivalente à celle de l’Union européenne… et un quart réside même sur des sols qui s’affaissent en raison de la surexploitation de l’eau souterraine. Oui, vous avez bien lu. Des villes comme Jakarta (Indonésie), Le Caire (Egypte), Bangkok (Thaïlande), Buenos Aires (Argentine), Los Angeles (Etats-Unis) mais aussi Bordeaux, en France, sont concernées par le phénomène des nappes souterraines tellement surexploitées qu’elles s’effondrent sur elles-mêmes. Cauchemardesque, apocalyptique, mais hélas vrai.

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Bonne nouvelle, il est encore possible d’éviter la faillite totale, car les solutions existent. Mais ce ne sont pas ces miroirs aux alouettes que sont la construction de barrages, de bassines ou le dessalement de l’eau de mer, insistent les chercheurs. Ce qu’il faut faire, c’est transformer l’agriculture pour la rendre moins gourmande en eau, et retenir celle-ci dans les haies, les rivières, les zones humides, les forêts, en les préservant et en les restaurant. De quoi pouvoir continuer à siffloter sous une bonne douche, avant d’aller crapahuter au vert et saluer Veronika, la vache qui se gratte le dos avec un balai. D’une pierre deux coups.

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Coralie Schaub, cheffe adjointe du service Environnement

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Or bleu 

Pénuries d’eau, surconsommation, pollution… «La faillite hydrique» mondiale a commencé

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Alors que la moitié de l’humanité subit chaque année un mois de grave pénurie d’eau, un rapport d’experts onusiens s’alarme, ce mardi 20 janvier, de la «banqueroute» de ce «capital naturel», menacé par les activités humaines. Et appelle à agir sans attendre.

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L’eau, une ressource essentielle et menacée
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L'ancien village de pêcheurs d'Akespe, au Kazakhstan, en novembre 2025 : en diagonale sur la partie inférieure gauche de l'image, la ligne côtière que dessinait la mer d'Aral à son niveau d'antan.
L’ancien village de pêcheurs d’Akespe, au Kazakhstan, en novembre 2025 : en diagonale sur la partie inférieure gauche de l’image, la ligne côtière que dessinait la mer d’Aral à son niveau d’antan.
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Margaux Lacroux
 20/01/2026 
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«Une vérité qui dérange.» On n’avait pas entendu ce genre de mots depuis les années 2000, quand Al Gore alertait sur le réchauffement climatique. Ils sont aujourd’hui ceux de Kaveh Madani, chercheur iranien, pour alerter sur l’état des réserves mondiales en eau. Nous sommes entrés dans «l’ère de la faillite hydrique» planétaire, ou de la «banqueroute», alerte ce mardi 20 janvier un rapport de l’Institut de l’eau, de l’environnement et de la santé de l’Université des Nations unies, un groupe de réflexion rattaché à l’ONU.

En empruntant au secteur financier le terme de «banqueroute» de l’eau, les auteurs mobilisent le vocabulaire des dirigeants et du système capitaliste qui a lui-même mené à la destruction du vivant. Le groupe d’experts insiste sur les prélèvements excessifs et sur la perte irréversible d’une partie du «capital naturel lié à l’eau». Ils estiment que les termes «stress hydrique» et «crise de l’eau» au niveau local ne suffisent plus à décrire les nouvelles réalités mondiales et réfutent l’idée d’une mauvaise passe temporaire.

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«Un seuil critique»

Et pour cause. La moitié de l’humanité est confrontée à une grave pénurie d’eau au moins un mois par an, 75 % vivent dans des pays en situation d’insécurité hydrique, un quart réside sur des sols qui s’affaissent en raison de la surexploitation de l’eau souterraine… Aujourd’hui, l’impact n’est «pas uniforme partout» mais de nombreuses sociétés ont franchi «un seuil critique», pointe le rapport : elles consomment plus d’eau que ce que les rivières, les sols et le manteau neigeux leur offrent chaque année et, pire, elles ont trop endommagé les réserves de long terme que sont les nappes profondes, les zones humides ou encore les glaciers.

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Le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Asie du Sud et le Sud-Ouest américain sont les zones les plus affectées et un nombre croissant de villes, y compris de grandes métropoles (Athènes, Le Cap, en Afrique du Sud, Barcelone, les capitales uruguayenne et colombienne Montevideo et Bogotá, São Paulo, au Brésil, ainsi que Téhéran, en Iran, plus récemment), connaissent des pénuries d’eau potable.

La faute à un cycle de l’eau déréglé par les activités humaines : «Les barrages, les dérivations, les ouvrages de drainage et les canaux ont transformé les réseaux fluviaux. L’irrigation, le changement d’affectation des terres et le pompage des eaux souterraines ont modifié les schémas d’évapotranspiration et de recharge. […] La croissance démographique, l’urbanisation et l’expansion économique ont accru la demande en eau pour l’agriculture, l’industrie, l’énergie et les villes», récapitule le rapport. A cela s’ajoute le chamboulement occasionné par le changement climatique, qui a multiplié les événements extrêmes et encore accru la soif d’or bleu.

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Des nappes souterraines s’effondrent sur elles-mêmes

Plus de la moitié des grands lacs du monde ont perdu de l’eau sur les cinquante dernières années, or, un quart de la population mondiale dépend directement d’eux. 70 % des principales nappes souterraines sont en déclin à long terme, et les zones humides «ont été liquidées» sur une surface équivalente à celle de l’Union européenne et des dizaines de grands fleuves (tels que le Colorado) sont si asséchés qu’ils ne se jettent plus dans la mer pendant certaines périodes de l’année.

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A cause de la hausse inquiétante des prélèvements en eau, 70 % des principales nappes souterraines sont aujourd'hui en déclin à long terme, et les zones humides «ont été liquidées» sur une surface équivalente à celle de l’UE.
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A cause de la hausse inquiétante des prélèvements en eau, 70 % des principales nappes souterraines sont aujourd’hui en déclin à long terme, et les zones humides «ont été liquidées» sur une surface équivalente à celle de l’UE. (Alice Clair)

Certaines nappes souterraines surexploitées s’effondrent même sur elles-mêmes, ce qui compromet toute nouvelle recharge des stocks et contribue à un affaissement du sol sur près de 5 % de la superficie terrestre mondiale où vivent 2 milliards de personnes. A l’instar de Jakarta, exemple emblématique, plus de 200 villes côtières sont concernées par ce phénomène, ce qui amplifie le risque d’inondations, déjà davantage présent à cause de la hausse du niveau des océans. «A certains endroits, le sol s’affaisse jusqu’à 25 centimètres par an», précise le rapport.

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A l’instar de Jakarta, exemple emblématique, plus de 200 villes sont concernées par l'affaissement des sols côtiers.
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A l’instar de Jakarta, exemple emblématique, plus de 200 villes sont concernées par l’affaissement des sols côtiers.

Face à la raréfaction de l’eau, à la pollution omniprésente et aux sécheresses qui vont encore se multiplier, le rapport appelle à mettre fin à une vision d’urgence à court terme : «Le discours mondial entretient l’illusion qu’une meilleure gestion des crises suffira à elle seule à les atténuer», avertit-il, en précisant que construire davantage d’infrastructures (grands barrages, bassines) ou dessaler l’eau de mer peut encourager «l’augmentation de la consommation, […] retardant ainsi les changements structurels nécessaires». Il recommande plutôt de faire baisser la demande en eau et de «redimensionner» l’expansion urbaine et industrielle.

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«Changement de récit»

Un message si percutant est inhabituel pour un rapport écrit sous la bannière de l’ONU. «Le ton est d’habitude plus mesuré. Là, il appelle à un changement de récit, c’est un diagnostic sombre mais qui encourage à proposer de nouvelles façons de construire des politiques de l’eau dès cette année», analyse David Blanchon, professeur de géographie à l’université Paris-Nanterre et responsable de la chaire Unesco «Eau, territoires en transition», qui n’a pas participé aux travaux.

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L’impact de la «banqueroute» hydrique n’est «pas uniforme partout» mais de nombreuses sociétés ont franchi «un seuil critique».
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L’impact de la «banqueroute» hydrique n’est «pas uniforme partout» mais de nombreuses sociétés ont franchi «un seuil critique».

Kaveh Madani invite à préserver «notre capital naturel restant et [à] repenser les institutions pour qu’elles s’adaptent aux nouvelles limites hydrologiques». Tshilidzi Marwala, secrétaire général adjoint des Nations unies et recteur de l’université de l’instance internationale, demande dans le même communiqué «une gestion équitable de cette pénurie – en veillant à la protection des communautés vulnérables et au partage équitable des pertes inévitables». Car les conséquences pèsent «de manière disproportionnée» sur les petits exploitants agricoles, les communautés autochtones, les femmes ou encore les jeunes «tandis que les bénéfices ont souvent profité aux acteurs les plus puissants», pointe le rapport.

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Restaurer les rivières, les zones humides, les forêts

Le document propose des pistes, notamment pour le secteur agricole, à l’origine de 70 % des prélèvements d’eau sur la planète. Il invite les gouvernements à se doter de plans de transformation et d’aides «à long terme et crédibles» pour adapter les cultures, suggère de «supprimer progressivement les cultures à forte consommation d’eau et à faible valeur ajoutée dans les zones les plus touchées» et de «réduire les surfaces irriguées qui ont connu une expansion excessive».

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Le partage et l'accaparement de l'eau nourrissent des conflits violents partout dans le monde.
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Le partage et l’accaparement de l’eau nourrissent des conflits violents partout dans le monde.

Il faudrait aussi «reconstruire activement les systèmes naturels qui stockent et régulent l’eau» : replanter des haies, restaurer des rivières, des zones humides, des forêts… «En France, on ne le fait pas suffisamment, et plus largement en Europe on assiste à un recul sans précédent de la politique environnementale, regrette Bernard Barraqué, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste des politiques de l’eau. A contrario de ce qu’on a signé avec le traité de libre-échange Mercosur, on devrait aider financièrement le Brésil à reforester l’Amazonie. La pluie qui tombe sur São Paulo ne vient pas de la mer, elle provient de l’eau évaporée par cette forêt : plus de soja et de bœuf aux dépens des arbres, c’est plus de sécheresse à São Paulo.»

 

Ce rapport est une étape préparatoire à la Conférence des Nations unies sur l’eau de 2026, qui aura lieu début décembre aux Emirats arabes unis, devenus accros au dessalement de l’eau. S’il est un pas en avant, «ce genre de rapport continue, pour des raisons tactiques, à mettre l’accent sur les besoins humains», fait remarquer l’écrivain et chercheur Camille de Toledo, qui déplore une vision encore trop utilitariste de l’eau. Lui voudrait donner aux fleuves une personnalité juridique pour les aider à mieux défendre leurs intérêts : «Nous les humains, avec nos usages effrénés du monde, avons complètement déséquilibré les cycles terrestres dont celui de l’eau, que nous avons accéléré. Aujourd’hui, on a un mal fou à ralentir. Nous avons besoin de faire entrer le temps long des écosystèmes dans l’espace social, juridique et politique. Le mouvement pour les droits de la nature vise à défendre le temps de la rivière face au temps humain.»

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Margaux Lacroux à suivre sur Libé
 20/01/2026

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