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De l’incompatibilité entre écologie et capitalisme…

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En tête de notre sélection cette semaine, un ouvrage du philosophe Anselm Jappe qui plaide pour une sortie radicale de la logique capitaliste afin d’éviter la catastrophe écologique.

 

Cette semaine, nous vous conseillons : Ecologie ou économie, il faut choisir, par Anselm Jappe ; Le cerveau idéologique, par Leor Zmigrod ; Le théâtre du management, par Jean-Michel Saussois ; Nous sommes tous des minorités, par Juliette Speranza et Penser à temps. Faire face à l’emprise du numérique (2013-2025), par Eric Sadin.

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1/ « Ecologie ou économie, il faut choisir », par Anselm Jappe

Ce livre est un pamphlet. Et comme ce genre littéraire l’exige, la charge est virulente. L’alternative annoncée dans le titre n’est pas que rhétorique : c’est un choix de civilisation qui s’impose désormais avec urgence.

Eviter la catastrophe écologique passe par la sortie de la logique des catégories de base du capitalisme (valeur, travail, argent et marchandise). Tant que persistent les formes marchandes et étatiques, la croissance illimitée, dont le capitalisme n’entend pas se passer, dévore inexorablement les ressources naturelles et les équilibres écologiques.

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Ces limites externes du système seront probablement atteintes plus rapidement que les contradictions internes au capitalisme car « la crise écologique n’est pas cyclique contrairement à certains aspects de la crise économique ».

Au nom d’une pensée radicale, le philosophe considère que même les voies proposées par l’écosocialisme ou la décroissance souffrent d’une prise en considération insuffisante des maux irréparables générés par la logique de l’économie moderne et son industrialisme.

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On ne sort pas indemne de la lecture de ce livre mais convaincu que la « logique automate de la marchandise » menace la vie sur Terre.  Christophe Fourel

Ecologie ou économie, il faut choisir, par Anselm Jappe, Editions de L’Echappée, 2025, 192 p., 18 €.

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2/ « Le cerveau idéologique », par Leor Zmigrod

Quels sont les effets de notre adhésion à une religion ou à une de ces visions du monde en « isme » (communisme, socialisme, libéralisme, etc.) sur nos comportements, notre faculté à changer d’opinion ?

Moult tests en psychologie expérimentale ont cherché à le savoir, avec des résultats plus ou moins contradictoires et biaisés. L’autrice, jeune scientifique déjà reconnue, relève le défi en s’appuyant sur les techniques des neurosciences à base de scanner cérébral. Ses résultats confirment des hypothèses ébouriffantes : « nos croyances idéologiques ont leur origine dans notre corps » ou encore « la politique […] est tapie jusque dans nos cellules ».

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Pour autant, elle ne verse pas dans un déterminisme biologique : les esprits conservateurs ne sont pas condamnés à l’être définitivement, pas plus que les esprits libéraux ne sont immunisés contre un risque de revirement. Le contexte, plus ou moins stressant, compte aussi.

Au final, s’il est une idéologie que promeut Leor Zmigrod, c’est celle qu’avait définie Destutt de Tracy en forgeant le terme à la fin du XVIIIe siècle : une science qui s’appliquerait à comprendre comment les idées se forment dans l’être humain. Non pour mieux manipuler autrui mais, au contraire, l’aider à s’émanciper des dogmatismes.  Sylvain Allemand

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Le cerveau idéologique, par Leor Zmigrod, Flammarion, 2025, 398 p., 24 €.

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3/ « Le théâtre du management », par Jean-Michel Saussois

Un vieux conducteur de car licencié par son nouveau chef parce qu’il s’arrêtait pour prendre des enfants et des parents marchant sur le bord de la route, sans attendre le prochain arrêt ; une femme qui a contribué à faire toute la lumière sur des pneus défectueux commercialisés par Goodyear ; le patron d’une filiale de Gillette qui écrit des pièces de théâtre sous un pseudonyme… autant de personnages, réels, mis en scène, qui ont été au cœur de l’actualité dans les rubriques faits divers ou littéraire.

Les récits suffisent à convaincre de la capacité du théâtre à comprendre des situations de gestion par la mise au jour de la pluralité des points de vue des acteurs en présence. Que ce soit en partant de l’analyse de faits divers ou en mettant en scène des œuvres des sciences sociales – par exemple Les héritiers, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, interprété par des normaliens, dont Jean-Michel Saussois, alors comédien amateur au cours du mois de mai 1968…

L’auteur aura bien caché son jeu : on le connaissait jusqu’ici comme professeur émérite de l’ESCP, consultant et ancien directeur d’une agence de valorisation de la recherche. Il n’y a plus qu’à espérer une suite à ce livre inclassable : Le théâtre de l’économie  S. A.

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Le théâtre du management, par Jean-Michel Saussois, Editions EMS, 2025, 168 p., 22 €.

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4/ « Nous sommes tous des minorités », par Juliette Speranza

Ce livre est pour ainsi dire un pas de côté salutaire. La philosophe Juliette Speranza propose en effet une approche nuancée des questions identitaires, loin des polémiques woke/antiwoke.

Sa méthode consiste à écouter directement les témoignages de personnes en situation minoritaire (handicapées, transgenres, racisées…) pour nourrir son élaboration théorique. Elle déconstruit l’opposition entre universalisme républicain et reconnaissance des particularismes, montrant que les minorités ne cherchent pas la sécession mais constituent des « mouvements régulateurs, producteurs de savoir et de lien social ».

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Elle développe l’idée paradoxale que nous sommes « tous des minorités » : la condition minoritaire est une potentialité universelle, chacun pouvant y basculer par l’âge, la maladie ou les évolutions sociales. Speranza critique le « fixisme social » qui fige les identités dans des catégories immuables, préférant une vision fluide et dynamique. Elle esquisse une philosophie politique de l’inclusion consciente de la diversité, nécessitant un décentrement constant pour accueillir l’expérience d’autrui.

Cette contribution intellectuelle exigeante appelle à l’empathie active face aux défis contemporains de la diversité.  Ch. F.

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Nous sommes tous des minorités, par Juliette Speranza, Editions du Faubourg, 2025, 240 p., 20 €.

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5/ « Penser à temps. Faire face à l’emprise du numérique (2013-2025) », par Eric Sadin

Penser à temps est un recueil qui rassemble les tribunes et les entretiens qu’Eric Sadin a publiés entre 2013 et 2025 dans divers journaux. Plus qu’une simple compilation, c’est en fait le journal de bord d’une décennie de basculement. Le tournant des années 2010 a vu l’accélération de l’emprise numérique : popularisation des réseaux sociaux, prolifération d’applications et exploitation généralisée de l’intelligence artificielle.

Sadin, philosophe devenu observateur critique incontournable du phénomène numérique, documente cette mutation avec une rare constance. Ce qui frappe dans ces textes, c’est une certaine qualité visionnaire. Relire aujourd’hui ses alertes d’il y a dix ans provoque un certain vertige : nombre de choses annoncées se sont réalisées et souvent en pire.

L’intérêt du livre réside précisément dans cette mesure du temps qui passe et de l’accélération des transformations. Chaque intervention devient un jalon permettant d’évaluer la vitesse à laquelle nous avons accepté ce dessaisissement.

Pour ceux qui ont suivi ses essais successifs, c’est l’occasion de revisiter la cohérence d’une démarche critique. Pour les autres, un condensé indispensable.  Ch. F.

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Penser à temps. Faire face à l’emprise du numérique (2013-2025), par Eric Sadin, Editions de l’Echappée, 2025, 195 p., 11 €.

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