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Agriculture & Alimentation

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« Tous les agriculteurs ne sont pas insensibles aux questions environnementales »

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L’historien et spécialiste du syndicalisme agricole Jean-Philippe Martin estime, dans une tribune, que tous les agriculteurs et les défenseurs de l’écologie auraient intérêt à renouer les fils d’un dialogue actuellement rompu.

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 21 février 2026

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La cause serait entendue. Unanimement, les agriculteurs dénonceraient l’écologie et les écologistes, vus comme des empêcheurs de tourner en rond. Quant à ces derniers, ils considéreraient les premiers comme d’abominables pollueurs. Bien sûr, des faits et des discours témoignent depuis des années des préventions d’une partie du monde agricole envers les questions environnementales. La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA, aujourd’hui JA), principaux syndicats qui défendaient une agriculture productiviste, ont longtemps marginalisé les agriculteurs en « bio ».

Dans les années 1990 cependant, plusieurs scandales sanitaires, dont celui de la vache folle, ont inquiété les consommateurs. Dans un premier temps, la FNSEA tente de répondre à ces inquiétudes et propose une « agriculture raisonnée » (1993), peu exigeante, qui n’a pas rencontré le succès espéré.

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Puis, peu à peu, ce syndicat entre dans une phase d’opposition frontale et son président de l’époque Xavier Beulin dénonce ce qu’il appelle une « écologie punitive et dogmatique » en mars 2012. Il s’oppose alors à ce qu’il considère être des contraintes environnementales et administratives trop fortes. Il instille le doute sur les risques de tel ou tel produit ainsi que sur les prises de position des scientifiques sur les néonicotinoïdes. Il critique l’Union européenne, mais aussi les gouvernements français, qui voudraient aller plus vite et plus loin que ceux des autres pays. De ce fait, selon le premier syndicat agricole, ce sont les mesures environnementales qui entraîneraient la perte de compétitivité de l’agriculture française.

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Un ton martial et virulent

A partir de 2016, la FNSEA considère que les courants écologistes critiquent de manière systématique l’agriculture conventionnelle et parle d’« agribashing ». Pour y remédier, elle obtient la création d’une cellule de surveillance en octobre 2019, qui a été critiquée pour avoir surtout surveillé et tenté d’intimider les environnementalistes. En parallèle, des actions parfois accompagnées de déprédations matérielles ont visé des responsables ou des associations écologistes : contre le bureau de la ministre de l’environnement Dominique Voynet en février 1999, contre des directions régionales de l’environnement en novembre 2014, contre des locaux d’associations, en Haute-Garonne, en février 2020, ou pour empêcher la tenue d’une commission locale de l’eau près de Rennes, en décembre 2025.

Aujourd’hui, ce discours est repris sur un ton martial et virulent par la Coordination rurale, qui n’hésite pas à mener des actions contre des personnes engagées dans la défense de l’environnement. Pour le deuxième syndicat agricole, les difficultés des agriculteurs seraient dues aux écologistes. Ce discours convient très bien, en un sens, au gouvernement, et en plus il dégage le syndicalisme agricole de ses responsabilités, qui cogère le secteur depuis des dizaines d’années. Ces arguments répétés rencontrent un écho certain auprès d’une partie des agriculteurs du fait d’un désarroi réel lié à la baisse du nombre de producteurs, à des revenus en berne, à leur dépendance vis-à-vis de l’agro-industrie et aux effets du changement climatique. Pour une fraction du monde agricole, les écologistes constituent des boucs émissaires idéaux.

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Pourtant, des points d’appui existent. Tous les agriculteurs ne sont pas insensibles aux questions environnementales et le montrent à travers leurs pratiques. Il y a bien sûr ceux qui se reconnaissent dans la Confédération paysanne, qui entend défendre revenu paysan et défense de l’environnement. Il y a aussi ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. Celle-ci regroupe aujourd’hui environ 62 000 « fermes » (près de 17 % d’entre elles), pour un peu plus de 10 % des superficies. Parmi ces producteurs, on trouve aussi un nombre significatif de membres de la FNSEA ou de la Coordination rurale. Et ce alors que ce mode de production est, contrairement à une idée reçue, peu aidé par les pouvoirs publics. En outre, sans être en bio, nombreux sont ceux qui amorcent des changements dans leur exploitation.

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Renouer le dialogue

Par ailleurs, les divers courants écologistes devraient aussi faire un bout de chemin en direction du monde agricole. Ils auraient ainsi tout intérêt à s’intéresser au revenu des paysans, insuffisant pour nombre d’entre eux. Alors que nombre de producteurs vont bientôt cesser leur activité, la question de l’installation est tout aussi cruciale et n’est pas antinomique avec la défense de l’environnement. Les écologistes pourraient aussi davantage porter la nécessité de soutenir les produits locaux dans les cantines scolaires. Enfin, ils pourraient mieux écouter celles et ceux dont les troupeaux subissent la prédation du loup et délaisser une vision par trop romantique dudit animal. Il faut aussi rappeler que les agriculteurs sont les premiers touchés par les maladies liées à l’épandage des pesticides.

Si le mouvement écologiste doit sortir d’une posture par trop morale, la FNSEA, la Coordination rurale, leurs alliés politiques et l’industrie agroalimentaire devraient aussi faire un pas. Ce qui suppose de chercher de nouvelles réponses, de mieux cibler les aides afin de garantir le revenu et de favoriser les installations. Le défi majeur est bien d’aller vers une agriculture qui donne la possibilité aux producteurs de vivre de leur travail tout en préservant l’environnement. La stratégie du bouc émissaire n’aura qu’un temps.

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Autant de débats qui, malgré les difficultés, pourraient permettre de renouer peu à peu un dialogue et prouveraient que la défense de la biodiversité ne s’oppose pas à celle des agricultrices et des agriculteurs. A cette heure, un tel dialogue apparaîtra, à la plupart, comme un vœu pieux. Il est pourtant indispensable pour demain.

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Jean-Philippe Martin est historien, auteur du livre « Des paysans écologistes. Politique agricole, environnement et société depuis les années 1960 » (Champ Vallon, 2023).

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