Sophie Binet : «Des stratégies politiciennes font monter l’extrême droite pour neutraliser la gauche»
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La secrétaire générale de la CGT revient sur la mort de Quentin Deranque, ses suites politiques, le rôle de LFI à gauche et les dossiers sociaux du moment.
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A une semaine de la journée internationale des droits des femmes, au cours de laquelle elle craint des perturbations du collectif d’extrême droite Némésis, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, alerte sur un moment de «bascule» politique, les dangers de l’extrême droite dans les municipalités, et évoque les dossiers sociaux du moment.
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Une marche à Lyon (Rhône) avec des néonazis, une minute de silence à l’Assemblée pour un militant d’extrême droite, l’antifascisme accusé d’être le nouveau fascisme… On vit un moment de bascule politique ?
Oui, c’est effectivement un moment de la dernière étape de la banalisation et de la normalisation de l’extrême droite, avec une tentative d’inverser la violence et de faire comme si c’étaient les antifascistes, la gauche, l’extrême gauche qui étaient violents. Or, les chiffres parlent d’eux-mêmes, c’est la première fois depuis 1945 que des militants antifascistes sont mis en cause pour avoir tué quelqu’un. Par contre, l’extrême droite, c’est 52 personnes tuées depuis 1986. Parce que l’extrême droite, malgré ce qu’elle essaye de faire passer là, est par nature violente, raciste, antisémite, sexiste et LGBTphobe.
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On ne peut donc pas faire d’équivalence entre la violence qui peut s’exprimer à l’extrême gauche et celle de l’extrême droite ?
Non. La CGT est très claire : on ne combat pas l’extrême droite en employant ses méthodes. On se bat contre l’extrême droite en incarnant l’exact inverse, c’est-à-dire la démocratie, la non-violence, la solidarité. On ne vit pas dans un monde de Bisounours : parfois, on est obligés de se protéger, mais on ne tape jamais un homme à terre, et on ne met jamais de coup à la tête : ce sont des principes extrêmement importants enseignés dans nos formations sur l’animation des luttes et la sécurité – autrement dit le service d’ordre.
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Est-ce que LFI a fauté en ayant dans ses rangs un des fondateurs de la Jeune Garde ?
Ce n’est pas à moi d’en juger. Il y a une enquête en cours, il faut donc laisser la justice faire son travail. Je tiens d’abord à adresser toutes mes condoléances à la famille de Quentin Deranque, parce que ce qu’ils vivent est terrible. Ensuite, ce que fait le gouvernement, je tiens à le dire de façon très ferme, est une instrumentalisation honteuse. Quand un ministre de la Justice commente des événements alors qu’il y a une enquête en cours, quand il annonce lui-même les choses avant même que le procureur, le préfet aient donné les éléments, c’est très grave. Il y a des stratégies politiciennes qui consistent à faire monter l’extrême droite pour neutraliser la gauche, c’est ce qui se passe aujourd’hui. Encore une fois : il faut arrêter de jouer avec le feu, il faut arrêter de jouer avec l’extrême droite, c’est une menace existentielle pour notre démocratie.
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Est-ce que vous craignez, à l’approche des municipales, que cette séquence aggrave la situation ?
Oui. D’abord, sur le terrain, il y a des violences importantes. Nous, la CGT, avons reçu des mails de menaces de mort. On a eu une alerte à la bombe au niveau de la Bourse du travail de Lyon. Au-delà de la CGT, le gouvernement est totalement silencieux face à ce qui se passe sur des permanences parlementaires de gauche et notamment de LFI, avec des menaces de mort. Ce sont des élus de la République. On a le droit de ne pas être d’accord avec eux, c’est le débat démocratique, mais il n’est pas acceptable qu’il y ait de telles menaces.
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Qu’est-ce qui vous inquiète dans le bilan des municipalités dirigées par l’extrême droite jusqu’à présent ?
Beaucoup de choses. D’abord, elles ne tiennent pas leurs promesses. Par exemple, le maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) avait promis de lutter contre la délinquance et de désendetter la ville. Bilan : la délinquance a augmenté et la ville est encore plus endettée.
Ensuite, on observe des politiques de remise en cause des activités sociales. David Rachline à Fréjus (Var) a fermé tous les centres sociaux, ce qui a privé les quartiers défavorisés d’aide aux devoirs, d’activités culturelles, etc. La mairie d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) a repris en main la programmation du théâtre financé par la municipalité pour exclure toutes les œuvres à portée sociale ou politique. Et puis, il y a des mesures racistes ou de stigmatisation, par exemple la suppression des menus de substitution pour celles et ceux qui ne mangent pas de viande ou pas de porc – ce ne sont d’ailleurs pas que des musulmans !
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C’est un avant-goût de la présidentielle ?
Oui, c’est un marchepied. Ma grosse inquiétude, c’est la question du deuxième tour des élections municipales : les macronistes, la droite et l’extrême droite sont en train d’instaurer un climat qui va permettre des alliances massives entre la droite et l’extrême droite au deuxième tour. C’est la fin du barrage républicain, tandis que de l’autre côté, ils sont en train de mettre en place un climat pour diaboliser toute alliance avec LFI en inversant complètement les valeurs. LFI, on peut ne pas être d’accord avec, mais ça n’est pas un danger pour la République, c’est un parti républicain. Ce n’est d’ailleurs même pas un parti d’extrême gauche, leur programme économique et social est en deçà du programme commun de 1981 !
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Est-ce qu’il n’y a pas un enjeu du côté de LFI à sortir d’une forme de jusqu’au-boutisme ?
Ce n’est pas à moi de donner des leçons à qui que ce soit. Ce que je peux dire, c’est que la question de l’indépendance syndicale est un point central, ce qui crispe la relation de LFI avec ces organisations. Ils le savent, nous le leur avons dit plusieurs fois.
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Vous faites référence à cet épisode récent dans lequel Jean-Luc Mélenchon s’est déclaré en désaccord formel avec des propos que vous n’avez pas tenus sur le Venezuela ?
Je pense qu’il s’est trompé, il a été mal informé. Il faut juste le dire. Reconnaître qu’on s’est trompé, ça arrive à des gens très bien.
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Et quand il se lance, à Lyon le 26 février au soir, dans un développement sur la manière de prononcer le nom de Jeffrey Epstein, est-ce qu’il ne joue pas avec le feu de l’antisémitisme ?
On ne peut ni s’amuser ni être ambigu avec l’antisémitisme : il faut le condamner et le combattre avec détermination.
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Comment la CGT aborde concrètement les élections municipales ?
On rend public ce week-end un appel contre l’extrême droite, initié par Marylise Léon [secrétaire générale de la CFDT] et moi et signé par l’Unsa, FSU et Solidaires, ainsi que de très nombreuses associations. Le but est de rappeler le danger de l’extrême droite pour nos mairies et d’interpeller les candidats et candidates aux élections municipales pour qu’ils répondent aux exigences sociales des travailleurs et des travailleuses. Rappelons-le : l’extrême droite prospère sur l’absence de perspective sociale et sur le déclassement. Quand on ferme une usine, quand on ferme un service public, on fait élire un député d’extrême droite.
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Que peuvent et doivent faire les municipalités ?
Nous interpellons les candidats sur le développement de centres municipaux de santé adossés au CHU, pour lutter contre les déserts médicaux et la financiarisation de la santé. Deuxième proposition : développer les services publics de prise en charge de la petite enfance et des personnes âgées dépendantes, notamment les crèches qui sont dans les compétences directes des municipalités, et exclure tout financement du privé lucratif. Troisième point important : la politique en matière de logement. Evidemment, d’abord en commençant par respecter la loi Solidarité et renouvellement urbains, mais il faut aller au-delà en agissant contre Airbnb, en mettant en place un encadrement des loyers, en encadrant les résidences secondaires pour éviter qu’il y ait une spéculation sur le territoire.
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On vient de beaucoup parler politique. Si l’on en croit un livre récent (1) signé notamment par Gilbert Cette, ce n’est pas le rôle des syndicats…
Est-ce le rôle de Gilbert Cette de donner des leçons aux syndicats ? Je rappelle qu’il est président du Conseil d’orientation des retraites (COR). Un devoir de réserve s’impose. Son livre est totalement caricatural. Les syndicats français sont beaucoup plus indépendants que dans de nombreux pays où ils ont des liens organiques avec les partis de gauche, comme en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux Etats-Unis. S’il veut être essayiste, pas de souci, mais qu’il démissionne de sa responsabilité au COR. Il faut choisir.
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Un accord est en bonne voie pour réduire la durée d’indemnisation des salariés qui partent en rupture conventionnelle. Pourquoi la CGT ne le signera probablement pas ?
Le gouvernement nous demandait de faire 400 millions d’euros d’économies sur les ruptures conventionnelles. On n’était pas demandeurs de cette négociation, mais par esprit de responsabilité, on a dit d’accord, parce que ça permettait d’annuler la réforme de François Bayrou, qui représentait 4 milliards d’euros. Résultat, on a des mesures qui entraînent une baisse de droits d’un montant entre 750 à 900 millions d’euros. C’est deux fois plus que l’objectif et encore une fois ce sont les salariés qui paient l’ensemble de la note. C’est inacceptable.
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En début de semaine, il y avait une unité syndicale autour de ces 400 millions… qui finalement n’a pas tenu. Qu’est-ce que vous en tirez comme conclusion ?
Dans la dernière ligne droite des négociations, les organisations décident ou non de signer… C’est la vie du syndicalisme. Je regrette qu’on ne soit pas restés unis, ce qui nous aurait permis une autre issue.
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Cet accord lance quand même l’agenda social autonome. Une réunion s’est tenue vendredi entre numéros un patronaux et syndicaux. Vous y avez dit quoi ?
J’ai d’abord dit qu’il n’est pas question de négocier sur un contrat première embauche (CPE) XXL pour les jeunes. Les bras m’en sont tombés que le patronat ose remettre ça sur la table, avec trois ans de période d’essai, un salaire en dessous du smic… Dans ces conditions, nous ne souhaitons pas ouvrir une négociation sur l’emploi des jeunes. J’ai aussi dit qu’il n’est pas question qu’on reste sur une année blanche pour les retraités du privé. Nous demandons qu’une négociation s’ouvre d’urgence. Rattraper ce qui n’a pas été versé en janvier, c’est possible.
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Est-ce que vous n’en avez pas un peu trop fait au sujet de ce «CPE XXL» ? Ça n’avait pas l’air très concret…
Le document était très concret. Ça s’appelle un ballon d’essai et si on ne les arrête pas, ils arrivent dans la cage.
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Seb envisage 500 suppressions de postes en France. Les plans de sauvegarde d’emploi se multiplient. On a l’impression d’une hémorragie qui ne s’arrête plus…
La CGT alerte depuis deux ans et n’a pas été entendue. Cinq gouvernements différents se sont succédé, cinq premiers ministres, et pas un seul n’a levé le petit doigt. Ce sont des vies brisées, des familles dévastées, des territoires complètement abandonnés. C’est très grave pour l’avenir parce qu’un pays qui n’a pas d’industrie, c’est un pays qui n’est plus autonome.
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Il est question d’un «fonds souverain» à la main des syndicats et du patronat. Est-ce que ce fonds aurait vocation à soutenir les entreprises en difficulté ?
Le but de ce fonds paritaire, c’est de financer les relocalisations et les reprises d’entreprises pour garantir notre souveraineté industrielle. On a travaillé sur la base de critères sociaux et environnementaux très serrés. Quand on essaie d’empêcher la fermeture d’entreprises, la première difficulté, c’est le financement, parce que les banques et la Banque publique d’investissement ne jouent pas leur rôle.
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La directive européenne sur la transparence salariale doit être transposée dans le droit national d’ici le 7 juin. Où en est-on ?
Cette directive est très importante : elle prévoit des sanctions pour les entreprises qui discriminent, et des mesures pour faire respecter le principe selon lequel, à travail de valeur égale, le salaire doit être égal. La loi française en place depuis cinquante ans prévoit qu’il faut un même salaire non seulement pour un même travail, mais pour un travail de valeur égale, défini dans le code du travail en fonction du niveau de qualification, de la pénibilité, de la charge physique et nerveuse et de l’expérience.
Par exemple, un ingénieur hospitalier devrait avoir à peu près le même salaire qu’une sage-femme, sauf que les métiers féminisés sont moins rémunérés. Le patronat ne veut pas qu’elle soit transposée en France et essaie de s’organiser au plan européen pour la faire annuler. Ça fait deux ans qu’on alerte tous les gouvernements sur la nécessité d’ouvrir les discussions pour la mettre en place et là nous n’avons toujours connaissance ni du projet de loi de transposition, ni du calendrier. Je le dis, c’est une honte. (…)
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