Sélectionner une page

 

Une ferme des monts du Cantal, un frère et une sœur complices que la vie sépare. « Hors champ », de Marie-Hélène Lafon, au plus près de la source

.

L’écrivaine livre le roman d’un grand écart et d’une fidélité.
.

Xavier Houssin 

.

 Une ferme en Auvergne, en 2001.

.

« Hors champ », de Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 176 p., 19,90 €, numérique 14 €.

.

La rivière prend sa source au pied du col de Cabre, vers 1 600 mètres d’altitude, dans cette Auvergne des puys, âpre en hiver. Tardive de printemps aussi : la faute à l’écir, ce vent de neige qui poudre de blanc les jeunes pousses, les premiers narcisses, au moment où l’on se met à croire au retour des beaux jours. C’est peut-être à cause de ce climat sévère qu’elle se cache à peine sortie des flancs de la montagne, et qu’elle s’enterre comme si elle voulait disparaître. Avant de resurgir quelques kilomètres plus loin, toute vive de sa nouvelle naissance, prête à caillouter entre ses rives bordées de frênes, impatiente d’aller vers l’été.

Cette rivière, c’est la Santoire. Elle traverse, elle méandre, déborde dans la géographie terrienne de toute l’œuvre de Marie-Hélène Lafon. Mais, chez elle, « Santoire » n’est pas seulement le nom du cours d’eau. Il a d’ailleurs bien failli être son pseudonyme d’écrivaine à la publication de son premier roman, Le Soir du chien (Buchet-Chastel, 2001), avant de devenir le nom de la lignée de paysans des Derniers Indiens (Buchet-Chastel, 2008) et de discrètement se glisser d’un texte à l’autre. Enfin, elle a donné ce nom de famille à Claire, son alter ego des Pays (Buchet-Chastel, 2012), roman de l’arrachement et de l’apprentissage, que suivront, dans une même veine narrative personnelle,Les Sources (Buchet-Chastel, 2023), retour sur l’enfance et les origines, et les deux nouvelles du recueil Vie de Gilles (Chemin de fer, 2025). Hors champ, qu’elle vient de publier, continue cette boucle intime qu’elle faufile, qu’elle reprend, qu’elle renoue. Nouvel épisode d’une chronique des morceaux de vies qui passent et qui peu à peu s’éloignent.

Claire et Gilles, la sœur et le frère, sont proches par la naissance. Il est arrivé juste onze mois après elle. Tous deux ont grandi dans la ferme isolée de leurs parents, dans le nord du Cantal. Ils sont étroitement liés par les premières années, par cette complicité d’enfants que ne différencie qu’une minuscule aînesse. Mais doucement, sûrement, leur sort va les séparer. Claire est bonne à l’école, elle écoute, elle comprend, elle apprend. Gilles a la tête dure, ou plutôt brumeuse, rêveuse. Il s’absente. Il refuse, il se fâche, s’énerve. On les suit dans ce que l’on sait trop bien qu’il va leur advenir : elle va partir, il va rester. Elle fera des études supérieures à Paris, lui passera le brevet agricole. « La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui (…), il doit la reprendre. » Hors champ est le roman du lent creusement d’un grand écart, d’une distance sans mesure, comblée à gestes maladroits et à mots rares. Quand, à l’âge adulte, il ne reste plus en partage qu’une fidélité, un sentiment, essentiel, qu’on ne saurait bien expliquer.

.

Mémoires éparses

En épigraphe de Mo (Buchet-Chastel, 2005), un des rares textes où elle quitte ce pays d’en haut qu’elle « patrouille » sans cesse jusqu’aux confins, Marie-Hélène Lafon cite le cinéaste Federico Fellini (1920-1993) : « Je suis toujours autobiographique, même si je me mets à raconter la vie d’un poisson. » Claire, dans Hors Champ, a « appris à se méfier de ses souvenirs ». C’est qu’ils se mêlent, s’enchevêtrent, se recouvrent, mais sans pour autant être menteurs. Ce qu’il reste de certain, ce sont des sensations, des bruits, des odeurs. Des dates aussi, des noms. Alors, avec ces mémoires éparses, on peut écrire l’histoire. Tous les livres de Marie-Hélène Lafon tiennent dans ces allers-retours des images, des émotions, dans le ressassement des bribes d’un récit qu’il faut sans cesse remettre en perspective. Dont il faut sans cesse maintenir, reprendre le fil. Avec Hors champ, on approche de son dénouement.

« Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. » Gilles retourne dans sa tête cette phrase de sa sœur. Depuis toujours, il s’est laissé porter par le cours des choses. Le quotidien du travail à la ferme, la vie à huis clos avec les parents, la violence du père, les mots de la mère. Pas de femme, pas d’enfants. Et le temps comme une suie qui lentement étouffe. Il faudrait respirer dans une autre saison. Hors Champ est un texte d’une très douce tristesse, recouvert de tendresse, attentif, sincère. Marie-Hélène Lafon remonte le cours, elle nous emmène au plus secret. Près de la source, là où la rivière s’enfouit sous la terre. Ceux qui ne savent pas comment le flot ravine pensent que c’est la fin. (…)

.

Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la sœur qui n`est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études. La ferme est isolée de tous. C`est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence. « Hors champ » traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L’auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience. Les parents, la sœur et le frère, et les autres – au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux. »Hors champ » est le onzième roman de Marie-Hélène Lafon.

.

Lire un extrait sur le site des éditions Buchet-Chastel.

.

Signalons, de la même autrice, la parution en poche de « L’Annon “ce », Le Livre de poche, 150 p., 7,90 €.

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *