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Crédit : Canva

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La troisième guerre mondiale ou l’impuissance des grandes puissances

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Netanyahou (et Israël ), en manipulant Trump, a-t-il déclencher la 3ème guerre mondiale….

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Pour le sinologue Jean-Yves Heurtebise, une troisième guerre mondiale a bien démarré, à défaut d’avoir éclaté. Sur fond d’une dette financière et écologique devenue insolvable, les grandes puissances captent les ressources de leurs vassaux, sans qu’aucune n’ait les moyens d’être hégémonique.

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Jean-Yves Heurtebise
février 2026
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Dans une tribune parue en juillet 2021 dans Le Monde, nous écrivions : « pour être sûr que la troisième guerre mondiale n’aura pas lieu, il faut voir qu’elle est en train de commencer – et savoir s’y préparer 1 ». Sept mois plus tard, la Russie envahissait l’Ukraine et cela semblait nous prendre au dépourvu. Presque cinq ans après, nous nous demandons encore comment réagir, alors que le grand allié sur lequel nous comptions paraît non fiable, si ce n’est hostile.  

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Un triple paradoxe

Le premier paradoxe de la troisième guerre mondiale, que les historiens du futur pourraient donc faire donc faire commencer au 24 février 2022, est que ses victimes auront précédé son émergence. En 2017, pour la première fois depuis 1950, le nombre d’enfants de moins de cinq ans a décliné ; c’est ce qu’on appelle le peak child. Ainsi, la démondialisation de l’ordre juridico-économique « libéral » d’après-guerre (libre échange et démocratie) aura été de pair avec une dévitalisation de son ordre démographique (babyboom).

Un second paradoxe vient de ce que cette troisième guerre mondiale est une guerre contre la mondialité. Il n’est pas anodin qu’au syntagme de « guerre mondiale », on préfère aujourd’hui celui de « sphères d’influences » : l’Amérique pour Washington, l’Europe pour la Russie, et l’Asie pour la Chine. Le pouvoir explicatif de ce terme a pourtant ses limites : que faire de l’intrication des chaînes de valeur et de l’interdépendance des flux ? Pourquoi alors des bases étatsuniennes dans le Pacifique (on voit mal les États-Unis « offrir » Guam et Okinawa à la Chine « en échange » des ports chinois de Chancay au Pérou et de Manzanillo au Mexique) ? Et pour l’Afrique et le Proche-Orient : on les place au sein de quelle « sphère d’influence » ? Le monde n’est pas si facilement divisible.

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La réticence face au terme de « guerre mondiale » provient de ce qu’on n’a pas vu que celle-ci avait changé de nature. Elle ne se manifeste plus par le conflit entre grandes puissances mais par l’assaut de celles-ci contre d’autres, plus petites, sur lesquelles elles peuvent agir sans risque de riposte militaire. En définitive, le troisième paradoxe de cette guerre mondiale est qu’elle se refuse à devenir mondiale parce qu’aucune grande puissance n’est assez grande pour régner seule sur le monde. Aucune d’entre elles n’est assez forte pour se confronter directement à une autre. Ce moment singulier exprime donc moins la force des grandes puissances que leur faiblesse, leur exhaustion. C’est un combat de titans cacochymes qui évitent de se porter des coups de peur que le moindre d’entre eux ne soit mortel. C’est une lutte entre loups aux abois qui s’en prennent aux brebis égarées à défaut de pouvoir lutter contre la forêt qui rétrécit et le gibier qui se fait rare.

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L’avenir hypothéqué

Si les États-Unis de Trump, la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping partagent non seulement le même ressentiment envers l’Europe fédérale et libérale mais surtout les mêmes intentions irrédentistes, c’est parce que ces puissances sont confrontées à des problèmes structurels similaires (économiques, démographiques, écologiques) et qu’incapables de les résoudre, elles cherchent des compensations dérivatives à leur inexorable déclin. Leur désir d’extension territoriale est le signe évident de cette tendance à déplacer vers l’extérieur leur problème interne de légitimité. La destruction par Trump de l’État de droit, son instrumentalisation de la loi contre ses adversaires politiques, sa concentration des intérêts économiques du pays dans un cercle toujours plus étroit de fidèles, avec tout ce que cela implique de corruption et népotisme, tout cela répète le « modèle » russe et chinois des assassinats et des purges, tout cela traduit la fébrilité d’un pouvoir personnel qui se veut sans limite mais qui, sans claire succession, demeure incapable de penser l’avenir.

L’avenir justement, semble hypothéqué au-delà du raisonnable. Les rodomontades militaristes des grandes puissances traduisent leur impuissance face au mur de la dette : 38 trillions de dollars pour les États-Unis, 18 pour la Chine ; le ratio dette/PIB (en dette totale : gouvernementale et privée) avoisine les 300% pour Pékin et les 700% pour Washington. Au niveau mondial, on en est à 324 trillions de dette. Le monde est devenu insolvable. Or cette dette monétaire qu’on peut estimer « virtuelle » n’est que le reflet d’une autre dette, bien réelle : la dette écologique. Le monde use pratiquement deux fois plus de ressources que ce qu’il peut tirer durablement d’une seule Terre. Les États-Unis savent que si tout le monde vivait comme un Américain, il faudrait 5, 1 Terres ; la Chine sait que si tout le monde vivait comme un Chinois, il faudrait 2, 4 Terres. C’est pourquoi leur but n’est plus d’étendre leur imperium au reste du monde mais de limiter à eux-seuls son usage dans une sorte de néo-féodalisation de la Terre et de tout ce qui la peuple. Au système-monde des alliances entre nations succède celui – immonde au sens propre – des allégeances aux « grandes puissances », étatiques ou privées.

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La troisième guerre mondiale se traduit par la fuite en avant des puissances nucléarisées, retardant le moment de leur confrontation directe en captant les ressources de leurs vassaux. Des ressources qui sont tout autant minérales et extractives, que mentales et cognitives. De ce point de vue, la lutte pour la captation des ressources naturelles est aussi un moyen d’atteindre le contrôle idéologique de l’attention. D’où un ultime paradoxe : cette guerre en cours est dans l’impossibilité de véritablement éclater, car, entre puissances nucléaires, son début pourrait coïncider avec sa fin même, et la nôtre. Nous sommes ainsi pris dans l’élan mortifère d’un conflit sans vainqueur possible, parce que sans ennemi réel (chacun adversaire ayant trop besoin l’autre pour justifier son exploitation des hommes et de la Terre), sinon ce conflit même.

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Jean-Yves Heurtebise à suivre sur la Revue Esprit
février 2026

 

  • 1. Jean-Yves Heurtebise, « Pour être sûr que la troisième guerre mondiale n’aura pas lieu, il faut voir qu’elle est en train de commencer et savoir s’y préparer »

 

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