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Sur le papier, l’égalité, dans la vraie vie, moins
REBECCA AMSELLEM ·
4 MARS 2026
Sur le papier, on s’approche d’une égalité salariale. Dans la vraie vie, moins.
« 4% des femmes dans le monde vivent dans des pays leur garantissant des droits économiques quasiment égaux à ceux des hommes » déclarait un rapport de la Banque mondiale, publié le 24 février dernier, Les femmes, l’entreprise et le droit 2026 – Analyse comparative des lois pour l’emploi et la croissance inclusive.
Ce chiffre nous rappelle que les lois annoncent une volonté mais ne promettent pas une réalité. Entre promesse et terrain, il y a non seulement l’application, mais aussi les services, les institutions, et parfois, le courage politique d’aller jusqu’au bout.
Dans ce rapport, la Banque mondiale a mesuré l’égalité économique dans 190 économies, les pays obtiennent en moyenne 67/100 sur l’adoption de lois, mais tombent à 53/100 quand on regarde leur respect, et à 47/100 quand on évalue l’existence des systèmes nécessaires pour exercer ces droits. Traduction : beaucoup de pays savent écrire des textes, moins savent les faire vivre.
En France, l’égalité salariale est obligatoire depuis la loi de 1972. Pourtant, plus de cinquante ans plus tard, nous n’y sommes toujours pas. Selon les derniers chiffres de l’Insee, dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes reste inférieur de 21,8% à celui des hommes en 2024. Une partie de cet écart s’explique par un volume de travail annuel plus faible, les femmes étant plus fréquemment à temps partiel, une autre par ce qu’on appelle la ségrégation professionnelle : les femmes sont plus nombreuses dans des emplois qui sont moins valorisés dans notre société et donc moins bien rémunérés.
Mais même lorsque l’on compare à temps de travail identique, l’écart persiste, le salaire moyen des femmes demeure inférieur de 14%. Certes, depuis 1995, les inégalités de revenu salarial ont reculé d’environ un tiers, grâce à la réduction conjointe des écarts de durée de travail et des écarts de salaire en équivalent temps plein. En 2024, la baisse se poursuit, mais plus lentement, avec une réduction de 0,4 point, contre 0,9 point par an en moyenne entre 2019 et 2023. Et même dans la comparaison la plus stricte, à emploi comparable et à temps de travail identique, il reste encore 3,6% d’écart.
Le rapport de la Banque mondiale insiste sur un point trop souvent traité comme un “sujet à part” : la sécurité des femmes et les violences qu’elles continuent de subir au quotidien sont un frein à l’égalité économique. À la maison, au travail, dans l’espace public, la protection des femmes et l’éducation des hommes conditionne l’accès à l’emploi, aux revenus, à la mobilité, et de manière plus large, à l’ambition. Or, selon Norman Loayza, directeur de la cellule Indicateurs de politique publique à la Banque mondiale, « le monde est loin du compte dans ce domaine. Un tiers seulement des législations nécessaires ont été adoptées, et, quand elles le sont, elles ne sont pas appliquées comme elles le devraient dans 80% des cas. »
On peut décréter l’égalité salariale. Mais si une femme ne peut pas rentrer chez elle sans peur, si elle doit choisir entre travailler et être en sécurité ou si elle doit renoncer à un poste parce que “trop loin, trop tard, trop risqué”, l’égalité reste théorique.
L’autre angle mort est l’entrepreneuriat sans accès au crédit. Dans la plupart des pays, les règles juridiques pour créer une entreprise sont similaires pour les femmes et les hommes. Mais l’accès égal au crédit n’est promu que dans environ la moitié des pays, ce qui coupe l’entrepreneuriat féminin de l’oxygène financier. Là encore, on sait écrire “vous avez le droit”, on sait crier “OSEZ”, mais on sait moins construire “vous avez les moyens”.
Le troisième levier de politiques publiques déficient et qui pourrait pourtant favoriser l’égalité économique est le service de garde d’enfants. Comme le souligne le rapport de la Banque mondiale, “l’existence d’une offre de services abordables et fiables dans ce domaine est en général l’un des facteurs les plus déterminants de la capacité des parents, et en particulier des mères, à travailler ou à accéder à des emplois plus productifs. Or, moins de la moitié des 190 économies étudiées dans le rapport disposent de lois prévoyant un soutien financier ou fiscal pour les familles. En outre, au sein de ces économies, 30% seulement des politiques nécessaires pour appuyer des services de garde d’enfants abordables et de qualité ont été établies. Dans les économies à faible revenu, à peine 1% des dispositifs de soutien à la garde d’enfants sont en place”.
Les inégalités de salaires et les freins à l’égalité ont des conséquences sur les revenus des femmes plus âgées. Ainsi, les écarts entre les pensions de retraite pour les femmes et pour les hommes est de 27,2%.
Novembre prochain marquera le dixième anniversaire de l’engagement annuel des Glorieuses et de son laboratoire d’actions en faveur de l’égalité salariale. C’est l’occasion de rappeler que ce combat est un combat pour faire de l’égalité salariale non pas un slogan mais bien une réalité. Des lois, certes, mais surtout des politiques publiques pour qu’on puisse faire l’expérience un jour de l’égalité salariale : des systèmes de garde peu chers et efficaces, une transparence des salaires, l’éga-conditionnalité, un congé parental équivalent post-accouchement pour les deux parents, une reclassification des métiers en fonction de leur degré de pénibilité, de dangerosité et niveau d’étude nécessaire. C’est assez simple, finalement. Du moins, suffisamment simple pour ne pas avoir à attendre 2167.
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