Agriculture & Alimentation
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Les associations Ecologie au Quotidien et Biovallée ont déjà en 6 hivers planté 9000 arbres fruitiers, sur 60 communes. 300 porteurs de projets collectifs ont mobiliser 4000 bénévoles. Cette pratique et expérience fait des petits dans toute la France ! https://biovallee.net/sous-les-arbres/
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Avec Aux arbres citoyens !, la cueillette solidaire prend racine
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Des pommes, des cerises, des figues qui se perdent dans les jardins, faute d’être cueillies. Et, dans la même commune, une association d’aide alimentaire qui manque de fruits frais à distribuer. Entre les deux, Coralie Tisné-Versailles a tissé une « chaîne humaine », selon ses termes. Son association, Aux arbres citoyens !, incite les particuliers à ouvrir le portail de leur maison à des cueilleurs bénévoles afin de réduire l’absurde gâchis.
« Mémé Odette, la grand-mère de mon mari, nous a dit : “Vous étiez vraiment obligés de monter une association pour ça ?” », se souvient Coralie Tisné-Versailles, dans un éclat de rire. Tout en modestie, la quadragénaire aux cheveux courts et aux idées larges admet aisément que sa collecte solidaire n’est jamais qu’une réinvention de la roue. A la campagne, on ne l’a pas attendue pour s’entraider afin que les fruits ne pourrissent pas au pied de l’arbre. Elle-même participait depuis belle lurette, dans son impasse de La Rochelle, à une cueillette entre voisins, avant partage du butin sucré.
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Une association en bonne et due forme
Encore fallait-il changer d’échelle. Multiplier les échelles, plutôt, dans les vergers familiaux. C’est ce qu’a accompli Coralie Tisné-Versailles en revenant d’un tour du monde en famille, sac au dos, et la conviction chevillée au corps qu’il était urgent de prendre part à la transition écologique. Une association de Toronto, au Canada, Not Far From the Tree (« pas loin de l’arbre »), qui réunit depuis 2008 les habitants pour des cueillettes destinées au don, l’avait inspirée.
« Avec mon mari, Alexandre, et une amie, Céline Bréjaud, nous avons réalisé une photo de ma belle-mère dans son jardin, tenant un panier de cerises. Nous l’avons postée sur Facebook, accompagnée d’un petit texte : “Vous aussi, vous croulez sous les cerises ? Si vous le souhaitez, nous viendrons les sauver, puis nous partagerons avec des personnes qui n’ont pas les moyens de les acheter.” Nous avons juste oublié de préciser que nous étions à La Rochelle… Nous avons reçu des centaines de réponses ! Et, très vite, nous avons réuni 50 bénévoles dans notre ville. »
S’ensuit une association en bonne et due forme, en juillet 2020. Puis une plateforme Internet pour se signaler donneur de fruits ou cueilleur bénévole en quelques clics. Et ce qu’il faut de partenariats locaux (Restos du cœur, Secours populaire, banques alimentaires, épiceries sociales…) pour écouler les récoltes. Très vite, Coralie Tisné-Versailles accompagne le démarrage d’associations sœurs partout en France. Elles sont douze, désormais, fortes de presque mille bénévoles, qui, l’an passé, de mi-mai (période des cerises) jusqu’à fin octobre (avec les noix, châtaignes et olives), ont glané 45 tonnes de fruits dans les jardins privés.
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« On sent que cela génère une petite fierté »
Leurs propriétaires sont âgés, souvent. Bien en peine de grimper sur l’escabeau ou de manier le cueille-fruits télescopique, mais affligés de voir leurs pommes ou leurs poires se perdre. « Nous leur offrons un interlocuteur unique, de confiance, et nous ne sommes pas trop intrusifs : nous ne restons pas plus d’une heure et demie, précise Alice Lorenz, 34 ans, cadre dans une société d’échange de maisons et créatrice d’Aux arbres citoyens ! à Vannes. Ces personnes qui ouvrent leur jardin sont contentes de discuter. Leurs fruits ont de la valeur, donc elles-mêmes ont une utilité sociale indirecte. Quand on prend la photo finale avec les cagettes, on sent que cela génère une petite fierté. »
Les sauveteurs fruitiers interviennent également chez des actifs qui n’ont ni le temps ni l’envie de consacrer des heures à la cueillette. A 43 ans, Marion (qui n’a pas souhaité donner son nom), gestionnaire administrative à Blanquefort (Gironde), vit en famille dans une maison dont le jardin abrite trois pruniers : « Nous passons le mois de juin à ramasser et à faire des confitures, mais nous avons nos limites, alors la moitié des prunes était perdue… » D’où l’opération portes ouvertes, l’été dernier. « Les bénévoles sont repartis avec 20 kilos de prunes. Au moins, elles ont servi à d’autres, se réjouit-elle. Nous étions dans le jardin, à plusieurs générations, c’était plutôt rigolo. Cela a donné envie à mon fils de 6 ans de monter à l’échelle pour aider. Nous souhaitons lui transmettre ce genre de valeurs. »
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Les enfants qui trient les pommes au pied de l’arbre, les adultes qui s’entraident, tenant ici une branche, là une échelle ou un panier, le tout en plein air, avant un petit café-tarte aux pommes offert par le propriétaire ravi de causer… Comédienne, clown et cueilleuse bénévole à La Rochelle, Anissa Benchelah, 51 ans, apprécie : « C’est franchement gai, intergénérationnel, fédérateur, vertueux sans être moralisateur. On est dans les figues, les abricots, ça sent bon, on a la satisfaction immédiate de picorer tout en rendant service à tout le monde. C’est bon pour la santé mentale ! »
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Une « thérapie cueillette »
Miracle du pommier : à Bordeaux, deux sœurs fâchées depuis des années se sont trouvées, par hasard, à cueillir de concert et se sont reparlé, relate Coralie Tisné-Versailles, qui va jusqu’à évoquer une « thérapie cueillette » : « On sort un peu galvanisés par cette pratique ancestrale, ludique, qui engage le corps. En une heure, on voit le résultat d’un travail collectif. On constate aussi que beaucoup de personnes sont prêtes à ouvrir leur jardin. Qu’on peut vivre ensemble, ne serait-ce qu’une heure, autour d’un arbre, sans se connaître au départ. Cela recrée de la coopération et de la confiance. »
Les propriétaires, s’ils le souhaitent, comme les bénévoles ne conservent qu’une petite part du butin – souvent les fruits les plus abîmés. L’essentiel est confié aux associations d’aide alimentaire locales. Dominique Bourmaud, 70 ans, retraitée du secrétariat, a lancé dans la banlieue de Bordeaux la branche locale de l’association, tout en étant impliquée au Secours catholique et créatrice d’une épicerie sociale. Elle sait « combien les fruits frais sont précieux », combien « l’injonction de manger cinq fruits et légumes par jour est difficile à suivre, pour certains, quand la précarité alimentaire explose, comme le prix des fruits ». Alors la cueillette solidaire lui est apparue « d’une simplicité et d’une efficacité remarquables ». Un peu comme la roue.
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