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La République s’enracine donc ­particulièrement dans les campagnes, grâce aux maires…

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 Jean Viard

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Quelle a été la place occupée par le maire dans notre société ?

j.v. Les maires sont élus en France de manière constante depuis le 5 avril 1884, sauf sous Vichy. La fonction, parfois le titre – on parlait aussi de consul –, existent depuis près de mille ans, mais ils étaient des administrateurs, généralement nommés, coincés ente les nobles et l’Église. En 1789, on crée ce qui deviendra nos « 36 000 communes » au xxe siècle –, en rassemblant sur une même base les anciennes communautés et les paroisses rurales. Sous la IIIe République, Jules Ferry, président du conseil de 1883 à 1885, fait définitivement du maire une fonction élue, entourée d’un conseil également élu3. D’où nos 500 000 élus locaux, pour un pays qui compte alors moins de 40 millions d’habitants – soit presque un élu par famille large à la campagne. 500 000 élus qui vont être les fantassins de la République paysanne fondée pour enraciner le nouveau régime dans la glèbe de France, afin de contenir les villes ouvrières et révolutionnaires après 1871 et la Commune de Paris – la capitale n’aura à ­nouveau un maire élu qu’en… 19774 !

Pensons à 1830, 1848, 18705. La Révolution avait cassé les cadres politiques de l’Ancien Régime, la société vacillait. Il fallut un siècle pour reconstruire d’autres cadres. Ce fut l’œuvre de la IIIe République. Le parti républicain, incarné par Jules Ferry et Jules Méline, décida de donner de nouvelles racines à la République et s’appuya sur les chefs de famille, propriétaires, chefs d’exploitation et futurs soldats du grand massacre de 14-18. Le maire occupait dans ce maillage une fonction hautement symbolique qui s’accrut de son rôle de pilier des conseils généraux et du Sénat.

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Maires, communes, départements – sans oublier Marianne – se confondent dès lors dans notre imaginaire comme les figures fondatrices de la France républicaine. Ce n’est pas un hasard si Jean Valjean, dans Les Misérables (1862) de Victor Hugo, est maire de Montreuil. Ou si M. de Rênal, dans Le Rouge et le Noir (1830) de Stendhal, est maire de Verrières. C’est une manière de faire d’eux des personnages honorables, dévoués aux autres, ou héritiers indirects de l’ancienne aristocratie.

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La République s’enracine donc ­particulièrement dans les campagnes, grâce aux maires ?

j.v. Avec l’invention du train au xxe siècle, 500 000 employés de la SNCF vont venir lier la nation des villages et des bourgs. Les trois millions de fermes de l’époque sont ainsi au moins doublement rattachées à la République, le plus souvent par un conseiller municipal et par un employé de la SNCF, mais aussi par les instituteurs, souvent secrétaires de mairie, et par les facteurs. C’est ce monde-là qui achève de mourir sous nos yeux avec les Gilets jaunes, en partie habitants de la part de la France rurale qui se vide, avec les communications par internet, qui affaiblissent les PTT, et avec la fin du régime spécial des salariés de la SNCF.

Mais entre-temps, l’exode rural a fait son œuvre, dépeuplant les villages, détruisant plus de 80 % des fermes et peuplant massivement les grandes villes et leurs périphéries, les littoraux… sans que la carte électorale n’en soit changée ! Dès lors, dans les très petites communes, on a souvent du mal à former un conseil municipal, quand dans les métropoles il y a seulement un élu pour 5 000 à 10 000 citoyens. Cette inégalité démocratique est un ver qui ronge notre République. L’ancien maire du Mans, Jean-Claude Boulard, le disait très bien : « Si tu habites une commune de 500 habitants, tu as un maire, dix conseillers et avec un peu de chance un élu cantonal. Si tu habites un immeuble avec 500 habitants, tu as une chance sur deux d’avoir une concierge. » Les communes rurales peuvent être parfois regroupées, mais il faut par contre en créer au moins 1 000 nouvelles dans les métropoles, pour avoir enfin une citoyenneté par grand ensemble dans la proximité des milieux ­populaires.

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Demeure que le maire est la figure forte de notre mémoire républicaine, la figure positive d’une France d’hier idéalisée et le maillon premier de l’administration et de la ­démocratie, en proximité. Aujourd’hui encore, cette ambivalence est palpable dans le sentiment des Français pour le maire. Les présidents de communauté de communes ou de métropole, n’étant pas élus directement, ne sont connus de personne. En revanche, même dominé dans la gestion du quotidien par ces derniers, le maire reste au cœur de l’espace citoyen : il a été élu sur son nom, il a construit « sa » liste, il jouit d’un lien direct avec les électeurs et sa couleur politique personnelle donne celle de la liste même si, en réalité, celle-ci « ratisse » souvent très large, comme on dit.

Mais aujourd’hui, 63 % des Français ne travaillent pas dans la commune où ils habitent. Ils parcourent en moyenne 50 kilomètres par jour, soit beaucoup plus que la taille de leur commune. Le maire se voit donc limité à une fonction symbolique, à l’organisation des activités du quotidien et à l’assistance personnelle aux citoyens les plus fragiles et les plus démunis, tout en restant le notable en charge de protéger sa communauté, de l’apaiser et de porter ses revendications au niveau supérieur de l’administration publique. Il doit à la fois savoir « parler village » et manier le langage technocratique. C’est un personnage à double face, qui se confond au fil du temps, parfois au fil des générations, avec « sa » commune. À chaque élection, il parle de se retirer, mais ne le fait généralement pas car « ses amis le poussent ». L’idéal, au fond, est de mourir en fonction. Mais c’est de plus en plus difficile avec l’allongement de l’espérance de vie.

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À quel moment le profil des maires a-t-il été radicalement transformé ?

j.v. Les maires étaient pour la plupart des propriétaires ruraux, exploitants ou non, des médecins, des vétérinaires, des pharmaciens… dans une France qui est restée rurale jusqu’aux années 1960. La transformation a eu lieu avec l’arrivée, à la Libération, de résistants dans nombre de mairies, puis avec les gaullistes en 1958. Ceux-ci font le pari de la modernisation. Le ministre de ­l’Agriculture de De Gaulle, Edgard Pisani, est chargé de la transformation du monde rural. Les paysans doivent être non plus nombreux et républicains, mais productifs, pour garantir l’indépendance alimentaire du pays après la perte des colonies d’où on importait une part notable de notre alimentation. On va passer rapidement de 3 millions de fermes à 500 000. D’où le modèle productif, chimique et mécanique dont on a tant de mal à sortir. La plus grande casse industrielle de l’histoire de France ! La diminution de la population agricole amène une transformation radicale de la sociologie des communes rurales. Nombre de fermes abandonnées deviennent des résidences secondaires, le développement de l’automobile élargit sans cesse « la tache urbaine » et les littoraux attirent.

De plus, dans les années 1970, le fonctionnement démocratique connaît un tournant administratif. Il produit normes et réglementations. Un élu doit être capable de ­comprendre et de parler ce nouveau langage. De propriétaire agricole disposant d’une certaine « surface » et de la main-d’œuvre nécessaire pour se consacrer à des fonctions politiques, le maire est devenu un individu qui doit savoir penser et lire les documents administratifs – tels les plans d’occupation des sols et une multitude de normes et de règlements chaque jour plus complexes. Alors, souvent, les mairies sont prises par un enseignant lié aux familles locales : ceux-ci arriveront en masse à ­l’Assemblée en 1981, avec leurs barbes alors portées en collier. Aujourd’hui, le maire demeure plus diplômé que la moyenne de sa population. La fonction, restée masculine à 76 %, est souvent occupée par des retraités. Mais le rôle nouveau de ces derniers n’est-il pas, dans notre société, de tenir la démocratie aussi bien dans les associations que dans les communes ? Nous sommes entrés dans une République rurale du troisième âge, qui a ­remplacé la République paysanne.

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Pourquoi les Français sont-ils attachés à leur maire ?

j.v. Il me semble que c’est d’abord un attachement à la République et à la démo­cratie, même si les maires utilisent cette analyse pour se présenter eux-mêmes comme l’objet de l’amour du peuple. En France, il y a deux choses que les gens aiment bien : le département et le maire. Tout simplement parce que ce sont les institutions républicaines qu’ils ont toujours connues. Les nouvelles structures des régions et des communautés de communes sont de facto moins familières et les élections ne sont pas directes. Combien de temps a-t-il fallu pour qu’on s’attache aux structures départementales ? S’attacher prend du temps. Les maires prennent appui sur cette histoire républicaine et terrienne. L’image de la terre reste plus positive en France que chez nos voisins, car la modernité du pays s’est construite sur la réforme agraire de 1789.

Le problème, pour les élus des petites communes, est qu’il leur est impossible de marcher dans la rue autrement qu’en tant que maire. Leurs électeurs ont toujours quelque chose à leur demander. Ils sont le réseau de ceux qui n’en ont pas. Or, sur le marché de l’emploi, pour l’accès au logement… pour toutes ces choses, le réseau est fondamental et on s’adresse naturellement à eux. C’est leur côté assistante sociale de proximité. À eux aussi d’apaiser les querelles de voisinage. Seulement, les pouvoirs, budgets et compétences qui appartenaient aux maires ont été largement transférés aux structures supérieures. Ils ne peuvent plus, au mieux, que ­promettre d’en parler à qui de droit.

Cela dit, je pense que la montée de la violence dans notre société complique leur tâche. Un maire était autrefois pris à partie en tant que représentant d’un parti par des membres de l’opposition. Aujourd’hui – et internet n’arrange pas les choses –, les attaques se font ad hominem. Et le regard porté sur eux exerce un contrôle social bien moins tolérant qu’auparavant. Mieux vaut changer de voiture avant l’élection, sinon on sera accusé sur les réseaux sociaux de l’avoir payée avec l’argent de la commune ! Ils sont d’autant plus exposés qu’ils remplissent un rôle de quasi-police dans les petites communes qui en sont dépourvues. Pensons à Jean-Mathieu Michel, maire de Signes, dans le Var, écrasé en 2019 par un maçon qu’il avait surpris en train de vider ses gravats dans un fossé de sa commune.

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Est-ce cette transformation qui explique qu’aujourd’hui autant de maires ne veuillent pas renouveler leur mandat ?

j.v. D’abord, beaucoup le disent sans le faire. Je reste donc prudent sur ce sujet. Cependant, le chapeautage des maires par des communautés élues au deuxième degré les a affaiblis. D’autant plus que la suppression de la taxe professionnelle, puis celle de la taxe d’habitation leur ont enlevé d’importants leviers d’actions. Pourquoi s’échiner à attirer des entreprises s’il n’y a pas de recettes supplémentaires lorsque la majorité des habitants travaillent ailleurs ? Les grandes villes vivent le même problème et se concentrent de plus en plus sur le cadre de vie de leurs habitants, oubliant parfois qu’une ville ne vit que grâce à son rôle de carrefour – à commencer par Paris. Ni le garde-barrière ni le chef de gare ne font le train ! Il est d’ailleurs frappant de voir que les Gilets jaunes ont occupé les ronds-points et non les mairies. Celles-ci sont aussi vides que les églises. Dans les villages, les habitants votent désormais plus par rituel que par engagement politique. Et puis, on ne sait jamais, c’est un peu comme la messe des morts : si jamais… D’ailleurs, il y a dans les rapports aux élus une part de sacré, une forme d’onction par le suffrage universel.

Quel sera le rôle du maire dans les ­structures démocratiques de 2030 ?

j.v. Il sera toujours considéré comme le capitaine du navire, le pilote de l’avion et du train. Mais il est urgent de remettre profondément sur l’ouvrage notre approche politique du territoire. La colère des Gilets jaunes l’a puissamment éclairée, et ce notable respecté tend à devenir la « tête de Turc » responsable de tout ce qui ne va pas.

Notre société s’organise, à l’image de son économie, en archipel. Il y a vingt-cinq ans, je publiais La Société d’archipel6 pour expliquer cela. Chacun a à la fois un pied dans les métropoles et un autre en dehors. Les bureaux secondaires se développent rapidement, après un siècle de résidence secondaire. Le télé­travail progresse, les « tiers-lieux » aussi – ces lieux où chacun peut venir travailler quand il veut avec son propre ordinateur. La majorité des ouvriers vivent et travaillent à la campagne. L’organisation en silo des échelons administratifs ne peut répondre à cette évolution. Le véritable enjeu est d’apprendre à gérer ce nouveau mode d’organisation mobile de la société. Tous les jours, 240 000 personnes viennent des Hauts-de-France à Paris. Pourtant, ­personne ne les représente ni ne se préoccupe de leurs problèmes. Demandons-nous simplement qui doit diriger le réaménagement de la gare du Nord. Est-ce vraiment un problème strictement ­parisien ?

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Le décalage entre le désir démocratique et l’organisation politique de la société n’a jamais été si criant. D’autres pays d’Europe ont rationalisé leur gestion du territoire en ramenant le nombre de communes autour de 8 000. Nos 4 000 cantons ruraux transformés pourraient constituer une base comparable de renforcement du pouvoir des citoyens. Quelques propositions simples. Fusionnons les communautés de communes et les cantons et transposons la loi PLM7 à la campagne : une mairie centrale – cantonale ou bicantonale dans certains cas – et des mairies communales dotées des pouvoirs des mairies d’arrondissement en ville8. Protégeons les départements ruraux en les faisant administrer par les maires cantonaux et, dans les métropoles, fusionnons, comme à Paris et à Lyon, département et ville. Rassemblons ces grands élus en bureaux régionaux autour de leur président de région et, pour rééquilibrer l’État jacobin, faisons du Sénat la chambre de droit des grands notables – maires de métropole, présidents de département ou de région. Il est temps de refonder une République populaire sur ses petites patries communales réorganisées pour renforcer la grande patrie que doit être la France.

 

Avec Éric Fottorino ( envoyé par Jean Viard )

Mars 2020 – Zadig 5 « Ces maires qui changent la France »

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