« Si un garçon a eu un comportement déplacé, il va être rejeté »: après #MeToo, l’ambivalence des jeunes hommes
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Après plusieurs années de mouvement MeToo, où en sont les jeunes garçons face à ce mouvement ? Il semblerait que plusieurs tendances soient à l’œuvre : en majorité, la notion de consentement semble acquise pour la plupart d’entre eux. Mais sa mise en pratique et certaines questions concernant l’égalité suscitent des clivages. Enfin, une frange minoritaire se sent perdue et tombe parfois dans la haine des femmes et le masculinisme.
On entend çà et là que les garçons n’oseraient plus draguer après MeToo. Qu’ils seraient tétanisés, écrasés par des « harpies » féministes. Qu’en est-il ? Lorsque l’on interroge des jeunes à la sortie de facs, on est très loin de ces caricatures. Antoine et Mathis, 18 et 19 ans, étudiant en droit à Assas : « C’est toujours possible de draguer, en étant charmant et bienveillant. Il faut juste ne pas insister si on nous dit non. Normalement, on comprend vite », dit l’un d’entre eux, avec l’assentiment de l’autre. Yago, 19 ans, en L2 de physique chimie à Jussieu, prépare une école d’ingé. « MeToo ? Ah c’est sur internet pour le féminisme, c’est ça ? » Même s’il n’est plus trop sûr de ce que c’est, il répond sans hésiter : « Je n’ai pas peur d’être accusé à tort, j’ai lu que plus de 90 % des accusations sont vraies, donc non je n’ai pas cette peur-là. » Intégrées, les nouvelles normes, au point que ceux qui sont accusés ne sont plus les bienvenus dans certains groupes d’amis. « On a écarté un mec car une fille lui a reproché son attitude. En réalité, on ne sait pas trop ce qu’il s’est passé, mais on se dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu », reprend Antoine. « Si on apprend qu’un garçon a eu un comportement déplacé, il va être rejeté », ajoute son camarade Mathis.
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Yago lui aussi connaît aussi un garçon qui s’est mal comporté avec une fille et qui a été mis à l’écart. Désormais, dans toutes les soirées, il y a des responsables « VSS » (« violences sexistes et sexuelles ») avec un brassard. « Certains ne sont pas contents de voir ces « vigiles », mais si tu n’as rien à te reprocher, où est le problème ? » Le fameux « on ne peut plus rien dire ou rien faire » est loin d’eux. « Mon papi dit qu’on ne peut plus siffler les femmes, ça me fait un peu honte. Il a connu une époque ou toucher les fesses d’une femme dans la rue était normal. Pour nous, c’est normal de ne pas le faire », ajoute Mathis.
Mais ces témoignages sont à nuancer. Un jeune de 24 ans résidant à Nantes, qui travaille dans le BTP, se sent perdu : « Même si j’ai l’impression de plaire à une fille, si elle ne m’embrasse pas d’elle-même, je n’ose pas faire le premier pas, de peur d’avoir l’air de la forcer. Je suis devenu maladroit. » Comme lui, selon un sondage Ifop*, un jeune sur deux estime qu’il est devenu plus difficile de séduire depuis #MeToo. Les garçons sont majoritaires dans ce sentiment (56 %), mais les filles, étonnamment, avec 44 % ne sont pas loin derrière. Un sujet qui fait débat chez deux étudiantes de Sciences Po : « Je préfère que cela se passe sur les applications de rencontre, au moins on est sûrs que tout le monde est là pour ça. On perd la spontanéité de la drague, mais la spontanéité, c’est souvent du rapport de force », estime Alice, 21 ans. Sa copine Inès, 20 ans, n’est pas d’accord : « Non, les gens peuvent toujours draguer. Une classe ou une soirée reste un lieu de sociabilité amoureuse. Les personnes qui ont compris le message s’adaptent. »
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Les intervenants en éducation à la vie affective et sexuelle sont confrontés au quotidien à ces sujets. Premier constat de Maëlle de Challan-Belval, conseillère conjugale et présidente de l’organisme Comitys qui intervient dans les établissements : « Tout le monde ne connaît pas MeToo parmi les lycéens, car ils étaient trop petits quand le mouvement est apparu ! ». Et pan, le coup de vieux. À ses débuts, en 2017, les lycéens avaient, en effet, à peine 10 ans. Pour autant, la notion de consentement est une évidence pour eux. Un sondage Ifop pour Elle* paru en février dernier le confirme : la notion du respect du consentement est unanimement partagée : 96 % des adolescents de 15 à 17 ans considèrent qu’il est indispensable. « Pour eux, c’est comme enfoncer une porte ouverte. En revanche, il peut y avoir des interprétations différentes quand on entre un peu plus concrètement dans le sujet : je consens au nom de quoi ? Pour lui faire plaisir ? » interroge l’intervenante.
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En revanche, étonnamment, il est de plus en plus difficile d’aborder de front le sujet de l’égalité femmes/hommes dans une classe. «Cette question génère des réflexes défensifs, la question de quota pour les postes à responsabilité est par exemple très clivante, car de leur point de vue, ils ne perçoivent pas ces inégalités. Ils ne les voient pas dans leur quotidien d’adolescents. » Stratégiquement, les intervenantes n’abordent même plus ces questions frontalement, mais à l’intérieur d’un autre contenu, « sinon on a deux camps dans la classe et on creuse un clivage » souligne-t-elle. Les jeunes femmes sont de plus en plus engagées dans le féminisme, constate-t-elle aussi. Le sondage Ifop le confirme : 77 % des jeunes filles de 15-17 ans s’estiment désormais féministes, contre 45 % des garçons. Et chez les garçons de cet âge, le rejet du féminisme est particulièrement prégnant chez les jeunes des milieux les plus populaires (62 % chez ceux ayant un parent ouvrier, 65 % des habitants des banlieues populaires) et les plus religieux (63 % des catholiques pratiquants, 74 % des musulmans).
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Certaines affaires restent « particulièrement délicates »
On le sait, MeToo a permis de libérer la parole, et vient répondre à une justice qui, longtemps, n’a pas été à la hauteur. Depuis plusieurs années, il y a davantage de plaintes déposées. Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, les plaintes pour viol ont été multipliées par 3, entre 2016 et 2022, soit 22 352 plaintes, et celles pour agressions sexuelles multipliées par 2, avec 17 486 plaintes. Qu’en est-il de ces nouvelles plaintes ? Des garçons seraient-ils accusés à tort si l’on en croit certains clichés autour de Metoo ? « Non, ça reste rarissime, il y a beaucoup de dossiers effectivement où l’infraction n’apparaît pas constituée, mais le ressenti de la victime sur ce qui s’est passé, sa souffrance, est parfaitement établi » souligne l’avocate Anne-Sophie Lagens.
L’avocate constate souvent « deux ressentis assez sincères ». « Parfois, je suis incapable de dire s’il y a eu un problème de communication ou si le garçon savait très bien ce qu’il faisait. » Me Lagens se demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas une procédure « alternative » pour ces dossiers-là : « Pas de poursuite judiciaire mais un rappel à la loi pour que ces garçons soient plus vigilants sur le consentement. » D’après un rapport du HCE, il existe toujours un écart très important entre la parole de la victime et sa traduction judiciaire. Si le nombre de plaintes a augmenté, les condamnations pour viols ont faiblement augmenté (de 1017 à 1300). Il existe un grand nombre de classements sans suite, parfois même sans qu’aucune enquête ne soit diligentée, comme le dénonce notamment l’avocate Violaine de Filippis**
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De nouvelles plaintes montrent toutefois la difficulté de qualifier certaines situations. Me Louise El Yafi évoque le cas d’un jeune homme de 18 ans accusé de viol par une camarade, après qu’ils se sont retrouvés seuls chez lui au sortir d’un rendez-vous. Un geste survenu alors qu’ils étaient couchés tous les deux dans son lit a été interprété différemment par chacun d’eux. La jeune femme estimait qu’un acte sexuel, une pénétration digitale, avait été commis alors qu’elle dormait, ce que le jeune homme contestait en expliquant s’être arrêté face à l’absence de réaction. L’affaire a finalement été classée sans suite, la justice considérant qu’il n’y avait pas suffisamment d’éléments pour caractériser l’infraction. « Ce sont des situations particulièrement délicates à traiter pour la justice lorsqu’il s’agit de deux personnes très jeunes, qui sont encore en train de construire leur rapport à la sexualité tout en appréhendant la notion même de consentement », analyse l’avocate.
Plus inquiétant, la même avocate constate parmi les comparutions immédiates, que des hommes de plus en plus jeunes sont accusés de violences conjugales. Et lorsque l’enquête consulte leur téléphone portable, surprise : on y trouve beaucoup de contenus influencés par le masculinisme. « Ces jeunes consultent des comptes d’influenceurs masculinistes, ils tiennent des propos sur l’infériorité des femmes, ou s’adressent à leur copine en leur disant comment s’habiller, leur interdisant de se maquiller… » La dernière étude publiée en 2026 par le Haut conseil à l’égalité (HCE) alerte justement sur la montée de cette idéologie chez les jeunes hommes. L’étude estime que 17 % des personnes de 15 ans et plus, soit près de 10 millions de personnes, adhèrent à ce que l’étude appelle un « sexisme hostile », soit une dévalorisation systématique des femmes, une méfiance à leur égard et parfois une justification de comportements discriminatoires ou violents. Les jeunes que l’on a interrogés devant certaines facs ont eu aussi accès à ces contenus, mais assurent savoir s’en protéger : « Je suis tombé sur des contenus d’Alex Hitchens. Il dit pas mal de conneries. Il n’influence que des mecs paumés », assure Mathys. C’est toute la stratégie des influenceurs mascu, de récupérer les plus en difficulté face à une salutaire recomposition des relations filles/garçons.
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*Enquête Ifop pour le Magazine Elle a été menée auprès d’un échantillon de 1 028 personnes représentatif de la population vivant en France métropolitaine âgée de 15 à 17 ans. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 19 au 23 décembre 2025.
**Classées sans suite. Les femmes victimes de violences face à la justice. 2023, Violaine De Filippis-Abate
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