Benoît Hamon : « En France, l’empathie grandira à mesure que l’égalité effective progressera »
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Benoît Hamon, Ancien candidat à l’élection présidentielle
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L’occupation de l’espace public par la violence et les passions tristes condamne la gauche. Colère contre colère, la gauche a perdu d’avance. Je veux l’inviter à retrouver deux qualités dont l’affirmation constitue en soi un projet politique, dans cette période où les responsables politiques rivalisent par les oukases et les excommunications. Je veux aujourd’hui parler d’empathie et de joie.
Les Français sont-ils incapables d’empathie ? Un sondage Singa et Institut Bona fidé réalisé fin 2023 montrait que sur la question, pourtant si clivante, de l’immigration 61 % des Français choisiraient de quitter leur pays s’ils étaient placés dans une situation économique ou politique comparable à celle que fuient les émigrants. On peut avoir peur de l’immigration, mais s’identifier à ceux qui choisissent l’exil.
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Cette capacité d’empathie est une ressource incroyable pour l’action et le progrès. Mais combien de temps cela durera-t-il dans un contexte de submersion des représentations racistes et xénophobes ? Le 28 février 2025, Elon Musk réagissait à l’occupation de la Gaîté-Lyrique à Paris, par 250 jeunes étrangers sans toit ni papier. Ulcéré par la solidarité des salariés et des associés de la Gaîté avec ces jeunes abandonnés à leur sort dans la rue, le milliardaire écrit sans honte : « Encore un cas d’empathie suicidaire. Le problème avec l’empathie suicidaire, c’est qu’elle marque la fin de la civilisation. Game over. »
La fin de l’empathie, l’incapacité à se mettre à la place de quiconque diffère de soi, commence toujours par une mise à distance radicale de l’étranger, l’Autre en majuscule, en qui on ne reconnaît pas un pair, un être avec qui l’on partage la même humanité. Les grands crimes de masse débutent invariablement par la déshumanisation des étrangers.
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Ainsi, sous la pression culturelle de l’extrême droite, le lexique des migrations associe ces mouvements de populations à des fléaux, des guerres ou des calamités naturelles. Les personnes, leur singularité, le caractère irremplaçable de chacune d’entre elles s’effacent derrière des « foules » et des nombres qui effraient. Et quand les statistiques laissent réapparaître les individus, ils renaissent sous le visage d’asociaux, d’indésirables ou de criminels.
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L’ennemie des tyrans
Menacée par l’ensauvagement contagieux de ce récit, notre société – plurielle par la culture, la démographie, la sociologie – affronte, en outre, un danger inédit. Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de faire l’expérience de ne voir que ce que l’on croit. On observe la « réalité » telle qu’on la désire. Nous voilà enfermés dans une carapace d’images, de mots et de symboles qui entravent notre capacité à nous mettre à la place de l’autre. Les réseaux sociaux agissent comme une machine à broyer la connaissance et l’empathie.
Ma conviction est que l’empathie ne naîtra cependant pas d’une injonction morale à comprendre l’autre, mais de l’expérience tangible de l’égalité. Voilà où se trouve la responsabilité de la gauche. Pour me mettre à la place de l’autre, il faut que je le reconnaisse comme mon égal. (Re) faire des égaux, c’est, bien sûr, ne pas abandonner les services publics ou la Sécurité sociale, c’est reconstruire le contrat entre la nation et son école, c’est restaurer la justice fiscale. Mais c’est aussi clarifier notre histoire et nos responsabilités dans la colonisation et l’exploitation de peuples entiers, dont nos compatriotes peinent depuis à reconnaître les descendants comme leurs pairs et leurs égaux. En France, l’empathie grandira à mesure que l’égalité effective progressera.
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L’autre qualité qui manque à la gauche aujourd’hui, c’est la joie. Selon Spinoza, la joie témoigne que nous raisonnons et discernons par nous-mêmes. Elle atteste de notre liberté. Si l’idée de progrès irrigue toujours son projet, c’est bien à une éthique de la joie qu’il faut rallier la gauche. La joie rend plus vivant, c’est pourquoi elle est l’ennemie des tyrans et de l’extrême droite, qui ne s’adressent qu’à la pire version de nous-mêmes.
Le slogan franquiste des années 1930, « Viva la muerte » (« vive la mort »), a trouvé sa correspondance contemporaine dans le glaçant et explicite « La pacchia è finita » (« la fête est finie »), lancé en 2018 par l’héritier du fascisme italien, Matteo Salvini. L’extrême droite n’aime ni la culture ni la fête. La culture, car elle réunit la diversité des personnes autour de créations et d’émotions partagées, émancipe et efface les frontières. La fête, car elle incarne la libération du corps et de l’esprit, la puissance de vie, là où le projet de l’extrême droite répond à une pulsion de mort.
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Faire souffrir « les autres »
Il est cependant une sorte de joie que l’extrême droite ne dédaigne pas. Chacun aura noté l’échec de Donald Trump sur les promesses économiques et sociales aux Américains. Il n’a amélioré ni le pouvoir d’achat, ni l’emploi, ni le logement et pourtant son électorat populaire lui reste majoritairement fidèle. De quoi est constitué ce lien puissant qui unit le milliardaire Trump et sa base populaire ? Les Allemands ont un mot pour décrire ce lien : Schadenfreude. On pourrait le traduire par la « joie malsaine » – cette joie que l’on ressent devant le malheur des autres. Qui sont ces « autres », ces boucs émissaires que Trump charge des maux de la société américaine et qu’il opprime ? Les immigrés, les Noirs, les Latinos, les féministes, les écologistes, la gauche, les minorités.
En France aussi nous en sommes un peu là. A ne plus nourrir aucun espoir que la politique améliore leur vie quotidienne, beaucoup se contentent que la politique serve au moins à faire mal, à faire souffrir les « autres », immigrés en tête.
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A la fin du XIXe siècle, l’anarchiste russo-américaine Emma Goldman a laissé une boussole à la gauche, que celle-ci ferait bien de suivre. « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas faire partie de votre révolution », affirmait-elle. Il faut comprendre : si votre engagement n’est pas joyeux, la société que vous préparez ne le sera pas davantage. Elle avait raison.
Il est essentiel de défendre la culture, la fête, le sport et les loisirs comme piliers d’une société du temps libéré, d’une République du soin et du bien-vieillir, d’une politique éducative qui diffuse la joie d’apprendre, l’adoption de nouvelles formes de délibération des citoyens comme autant de matière à réjouir un corps social déshumanisé et affecté.
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Sans nier la violence bien réelle des rapports de force économiques, sociaux et culturels, la conflictualité permanente constitue une impasse stratégique pour la gauche. Je le dis sans ingénuité : il faut urgemment réouvrir les voies de l’empathie et de la joie en politique.
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Benoît Hamon est ancien ministre de l’économie sociale et solidaire, ancien candidat socialiste à l’élection présidentielle et actuellement directeur général de l’ONG Singa.