Une démence se propage dans les centres de décision planétaires, ceux des États et des méga-corporations – le dernier exemple en date de cette pathologie étant l’assaut ordonné par Israël et les USA contre l’Iran. Qu’elle soit géopolitique ou technologique, chaque décision semble en effet prise par des personnes incapables de comprendre le monde, vissées sur un intérêt à court terme et aveugles à toute altérité comme à toute leçon de l’histoire. Démence géopolitique de guerres sans fin, démence politique de discours qui préparent l’arrivée au pouvoir des droites extrêmes, démence technologique du développement écologiquement insoutenable et cognitivement désastreux de l’IA.
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Effondrement colmaté
Ce n’est pas qu’il n’y a plus de programmes politiques et d’objectifs économiques, c’est que les machines idéologiques – théologiques, capitalistes, raciales – sont alimentées par des données hallucinatoires qui cherchent à colmater les trous dans le réel. Plus la planète s’effondre écologiquement et socialement, plus les représentations du monde cherchent à compenser l’effondrement.
Voici venu le temps de la démence froide : les calculs propres aux décisions politiques reposent sur un effondrement colmaté, bouché à coups d’inversions, de falsifications de la réalité, de formules religieuses indiscernables du délire. Cette folie lucide s’accompagne d’une cruauté sans nom et nous mène vers un accident planétaire majeur. En prendre conscience, visualiser les contours de cet abîme, est la seule manière d’envisager un autre destin.
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L’impérialisme sans fin
Seule une démence calculée permet en effet de comprendre, raisonnablement, l’attaque ordonnée par Israël et les USA contre l’Iran, et désormais étendue au Liban. La guerre menée contre l’Iran ne permettra bien entendu pas l’installation d’un régime démocratique, celui-ci venant toujours de la volonté d’un peuple et non pas d’interventions extérieures. Le ministre américain Pete Hegseth a d’ailleurs fini par le déclarer : les États-Unis ne mènent pas « un exercice de construction de démocratie ».
En effet, l’objectif avéré des États-Unis, dans les autres pays comme à l’intérieur, consiste plutôt à détruire tous les modes de délibération sensés, en démolissant ses propres services de santé, de diplomatie, ses régulations écologiques et ses universités. L’intervention en Iran relève plus des caprices stochastiques de Donald Trump et d’une envie de revanche contre l’Iran que d’un plan stratégique. Ce n’est pas la peine, comme le fait la revue Le Grand Continent, d’aller chercher Carl Schmitt et l’idée d’un nouveau « partage de la Terre » comme explication géopolitique pour des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’est la Terre, à part quelque chose de plat avec du pétrole.
Du côté israélien, la guerre est désormais devenue un mode d’existence dans un monde où l’altérité est une donnée de plus en plus hypothétique – d’autant plus lorsqu’elle est soumise à un génocide. Une fois la machine de guerre devenue autonome et garantissant l’unité et le sens d’une nation, aucune mesure de « sécurité », aucune conquête territoriale comme aucun accomplissement théologico-politique – le soi-disant Grand Israël – ne s’avéreront suffisants. Tel est l’impérialisme sans fin.
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Juste avant l’explosion
Cet exemple vaut métonymie d’une montée au surarmement partout dans le monde, au Japon comme en Suède. Imaginez pourtant la situation d’une Europe gagnée par l’extrême droite en France comme en Allemagne, d’un monde avec à peu près partout des régimes autoritaires : que feraient-ils de toutes ces armes, ces pays xénophobes ? Que ferait l’internationale fasciste s’il n’y avait plus d’antifascistes ? S’unirait-elle contre le wokisme des plantes, qui pour la plupart sont hermaphrodites ? Ou contre le risque d’une invasion extra-terrestre communiste ?
Non, elle se lancerait à la figure les bombes en réserve, car tel est le destin des bombes. Que leur destin soit d’exploser, et non pas de rester sagement dans des placards, nous rappelle une des leçons fondamentales du penseur Paul Virilio : pour connaître l’essence de quelque chose, d’une technologie, il faut attendre son inévitable accident, car c’est la forme accidentelle qui révèle l’essence, ce que cette chose est vraiment et non pas en théorie. Le destin de la voiture, ce n’est pas de circuler, c’est de s’immobiliser dans un bouchon ou dans un crash avec d’autres voitures. Et l’essence de la dissuasion nucléaire, c’est d’échapper à la dissuasion par une erreur, un signal mal interprété sur un écran, un manque de communication entre deux pays – c’est d’exploser.
Et si cela n’arrive pas ? Comme a fini par l’admettre le secrétaire américain à la défense Robert McNamara, après la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, « c’est la chance qui a empêché une guerre nucléaire ».
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Stupide comme une IA (dé)générative
Et l’essence de l’intelligence artificielle sera un jour d’appliquer si bien un objectif humain que le meilleur moyen pour l’appliquer sera d’éliminer l’humanité. C’est en effet que l’IA ne nous menace pas par son intelligence, à moins d’appeler de ce nom un calcul de type statistique condamné à identifier les déterminations les plus probables, les moyennes, autrement dit incapable d’activer l’imprévisible – de bifurquer vers des possibilités inédites.
Le philosophe Huw Price l’avait déjà expliqué dans un article en 2013 : la principale menace pourrait provenir d’accidents impliquant des « optimiseurs stupides », c’est-à-dire des machines ayant des objectifs simples, comme produire des meubles Ikea, mais pouvant « améliorer considérablement leur rendement en prenant le contrôle de diverses ressources dont nous dépendons pour notre survie ». Démence froide des machines, pour qui le fameux alignement dont on parle tant aujourd’hui – faire en sorte que les IAs se comportent conformément aux intentions et aux valeurs humaines – ne consistera pas forcément à s’aligner sur notre survie.
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Il y a quelques années encore, des CEOs comme Musk cosignaient des lettres publiques alertant des dangers d’une IA devenant autonome ; ce temps est derrière nous. Les cerveaux malmenés de ces CEOs par abus de Twitter depuis le Grand renfermement de la Covid-19 (Elon Musk), overdose des écrits catho-apocalyptiques de René Girard (Peter Thiel), opportunisme (Mark Zuckerberg), justification du meurtre (Alex Karp lors de ses souhaits aux actionnaires de Palantir expliquant joyeusement que ses produits servent « à l’occasion à tuer ») mènent au développement sans limites techniques, juridiques (voir la récente affaire avec Anthropic) de l’IA.
Celle-ci pourtant conduit à l’atrophie des cerveaux, une détérioration des facultés cognitives qui alimente la démence froide en images de mauvaise qualité, démonstrations hâtives et sans originalité mêlées à des erreurs que les utilisateurs de ChatGPT ne cherchent pas nécessairement à rectifier. D’où la formule de notre temps :
impérialisme sans fin + IA (dé)générative + Narcissisme maladif = accident planétaire garanti
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La compétition des destins maléfiques
Quel destin nous attend ? Ou plutôt, quel destin aura le dernier mot ? Car ils sont légion, ces destins maléfiques, à nous mener vers une destruction à l’échelle planétaire. Avec l’IA, on aura ou bien un désalignement malicieux comme celui décrit par Price, ou bien – si l’on échappe au premier – de toute façon une augmentation sans précédent des désastres écologiques causés par le caractère intenable du coût énergétique des data centers, ces grille-pains géants qui drainent la production électrique.
Sans même attendre l’augmentation cataclysmique des datas centers, les changements climatiques, l’acidification des océans, l’appauvrissement de la biodiversité, l’artificialisation des sols, et la surexploitation des ressources rendent improbable la stabilité minimale à partir desquelles les sociétés humaines peuvent se maintenir, conduisant à un scénario-effondrement bien expliqué par Jared Diamond. C’est bien là qu’il faut chercher les causes de la démence froide : les effondrements terrestres sont à la fois reconnus et déniés – d’où la folie impérialiste, la cruauté raciale, le retour du fascisme classique ou celui récent que Norman Ajari identifie dans l’hyperclasse de la Silicon Valley.
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Voilà peut-être à quoi que servent les hallucinations de l’IA : conforter les dénis de réalité non pas par la création d’un cyberspace ou d’une réalité virtuelle paradisiaque, mais par la saturation d’images artificielles grossières, boue d’idées sans qualité qui font violence aux capacités de sentir. L’esthétique régnante des sociétés dé-générées par l’IA permet aux pulsions de mort de se déchaîner sans préavis, nourrissant le mépris de la vérité et le fascisme – leur fusion donnant lieu au fauscisme.
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Hyperinstabilité et renaissance
Cette situation, nous le pressentons, est intenable, et quel accident mondial arrivera avant quel autre sera affaire de circonstances. Il est juste assuré qu’il y aura de plus en plus d’affrontements guerriers, de guerres civiles, de contrôle par IA, de méga-tempêtes et de sécheresses. Nous faut-il donc abandonner toute espérance ?
Le pire est à prévoir. Mais, justement, notre seule issue est dans l’imprévisible, dans ce que les machines bavardes sont incapables de calculer et d’anticiper, dans l’altérité fondamentale que les discours fascistes sont incapables de concevoir autrement que sous forme calcinée. En situation d’hyperinstabilité globale, qui se traduit par une sensibilité locale extrême, des événements imprévisibles peuvent donner lieu à des changements affectant l’ensemble de la planète, que ce soit en bien ou en mal. Des disparitions soudaines de chefs d’État, des accidents éco-technologiques bloquant un projet impérial, des populations basculant vers des cristallisations révolutionnaires n’ayant rien à voir avec celles des siècles passés, voilà aussi tout ce qui pourrait aussi arriver. Contre toute attente.
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La seule certitude est que nous allons passer par l’abîme. Or c’est là même où se joue la possibilité de changements radicaux, de résurgences psychiques, sociales, et écologiques qui auront traversé l’espace négatif qui est aujourd’hui le nôtre. Mon texte en effet n’est pas une « pièce de doctrine » géopolitique, mais ce qui cherche à mettre en pièces la barbarie de l’endoctrinement qui nous empêche de changer le signe du destin. En tant que philosophes, militant.es, citoyen.nes de la planète, il nous faut d’ores et déjà proposer les principes et les bases des sociétés qui auront aboli les conditions sociales et technologiques de la démence froide. Qui sauront proposer les formes philosophiques, spirituelles et cosmopolitiques promettant une vie digne et bonne. Mes amis, mes camarades, je vous le dis, jamais nous n’avons été aussi près d’une Renaissance.
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