Comment faire de l’eau un axe structurant de l’action internationale, selon le Cese
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Dans la perspective de la Conférence des Nations-Unies sur l’eau à Abou Dhabi en décembre, le Cese a identifié les enjeux pour que l’eau devienne un axe structurant de l’action internationale au même titre que le climat et la biodiversité.
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Les enjeux des prochaines Conférences des Nations-Unies sur l’eau ne manquent pas. En particulier le nécessaire renforcement de la gouvernance internationale de l’eau. Un besoin qui se fait sentir de manière accrue dans un contexte de tension hydrique accentuée par le changement climatique et de diminution des financements publics.
Dans la perspective des négociations qui se tiendront à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) en décembre 2026, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) a dressé un état de la situation et propose des recommandations pour la position française. Son avis a été adopté à l’unanimité mardi 24 mars et selon lui «La question de l’eau doit devenir un axe structurant de l’action internationale, au même titre que le climat, la biodiversité ».
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Parmi ses constats : la ressource en eau renouvelable par habitant a diminué d’environ 20 % entre 2000 et 2018. Les prélèvements d’eau douce ont quant à eux triplé en 50 ans. Et la tendance risque de s’accentuer dans les prochaines années exacerbant les conflits entre usages. Ceci d’autant que de nouveaux acteurs, très gourmands en eau, pèsent désormais dans la balance. « Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), à l’échelle mondiale, les centres de données consomment actuellement environ 560 milliards de litres d’eau par an, une quantité qui pourrait plus que doubler à ~1 200 milliards de litres par an d’ici 2030 en raison de l’essor de l’intelligence artificielle et du cloud », rappelle le Cese..
Un certain nombre de garde-fou doivent également être instaurés notamment concernant le recours à la géo-ingénierie. « En faisant pleuvoir sur son territoire, on peut estimer qu’un pays s’approprie l’eau qui serait tombée dans un pays voisin, note le Cese. Les répercussions écologiques sont également importantes (pollution chimique, déséquilibres hydrologiques, impacts sur les écosystèmes) ». Il invite à une évaluation des conséquences ainsi qu’à un encadrement de l’ensemencement des nuages. Autre point de vigilance : les conséquences environnementales comme géopolitiques des expérimentations menées pour influencer les rivières atmosphériques, corridors de vapeur d’eau circulant dans la troposphère. « La maitrise de ces rivières atmosphériques dans des contextes transfrontières est parfois soulevée et la question d’adopter un régime juridique à l’échelle internationale se pose, ce qui semble prématuré dans l’immédiat », estime le Cese, appelant d’abord à améliorer la connaissance sur les impacts de ces technologies.
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Une bonne connaissance, socle indispensable de la gouvernance
La connaissance s’avère d’ailleurs une des conditions socle d’une gouvernance internationale. « Les capacités des États pour surveiller les processus hydrologiques, gérer et analyser les données restent très inégales, rendant le partage fiable des données et des connaissances difficile, pointe le Cese. À titre d’exemple, le retrait des États-Unis de l’Unesco pour le 20 décembre 2026, annoncé par Donald Trump, risque de freiner les efforts engagés en termes de coopération scientifique sur l’eau. » Parmi les points à améliorer : la mise en place de réseaux de données fiables. « Une meilleure articulation des organisations fournissant des données scientifiques, notamment par ONU-eau [structure de coordination inter-agences des Nations Unis] devrait être proposée lors de la prochaine conférence », estime le Cese. Il souhaiterait par ailleurs que ce rôle de coordination de l’ONU-eau soit renforcé.
Ce besoin de données se confronte néanmoins à des budgets en régression. Les différentes agences de l’ONU font face à une crise financière, notamment liée à des coupes budgétaires, des retards de paiement des contributions obligatoires et une baisse des aides volontaires, dont il faudrait circonscrire précisément l’ampleur. « L’OMM [organisation météorologique mondiale], a annoncé en octobre 2025 l’abandon ou le retard de certains programmes et une révision de ses priorités en raison d’un manque criant de financement alors que la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes rend son action plus indispensable que jamais », illustre le Cese.
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Une Gouvernance internationale toujours en structuration
La structuration de la gouvernance internationale de l’eau se dessine lentement. Quarante-six ans se sont ainsi écoulés entre la première conférence des Nations Unies en 1977 à Mar del Plata (Argentine) et le second évènement du même ordre à New-York (Etats-Unis) en 2023. Même si d’autres rendez-vous comme les Forum mondiaux de l’eau ou l’adoption des objectifs du millénaire, se sont entretemps déroulés.
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Un premier pas a néanmoins été réalisé lors de la conférence sur l’eau de New-York : l’annonce de la création d’un poste d’envoyé spécial des Nations Unies sur l’eau. Une proposition dont la réelle portée devait s’illustrer à travers les objectifs fixés durant son mandat. « Parmi les premiers résultats observés, on peut souligner la mobilisation accrue des ONG et coalitions, le renforcement du dialogue scientifique et technique avec la participation de l’envoyée spéciale à des forums internationaux ou encore la meilleure visibilité politique dans les agendas internationaux de la question de l’eau au même niveau que le climat ou la biodiversité, salue le Cese. Il reste cependant un peu prématuré de tirer un premier bilan. La Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026 devrait permettre d’évaluer si elle est parvenue à de premiers résultats. » Le Cese appelle toutefois à affirmer la visibilité politique de ce poste occupé actuellement par Retno Marsudi, ancienne ambassadrice et ministre d’Indonésie.
Pour l’événement de 2026, le Cese préconise de fixer des objectifs calendaires clairs : prolonger le calendrier des ODD 6, relatifs à l’eau, au-delà de 2030 et de consolider leur financement. Il encourage la tenue de conférences internationales de l’eau a minima tous les trois ans et demande à la Commission européenne un bilan d’étape des engagements pris en 2023 à New-York pour une résilience hydrique d’ici 2050. La Commission s’était également engagée à soutenir d’ici 2030 l’accès de 70 millions de personnes à une source d’eau potable et /ou des installations d’assainissement.
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Un soutien à accorder aux organisations transfrontalières de bassins
Le Cese souligne l’intérêt d’une approche intégrée de l’eau en prenant en compte ses liens avec l’énergie, l’alimentation, les écosystèmes mais aussi avec la santé pour une gestion durable et équilibrée. Pour se faire, il appelle à l’ouverture à l’ensemble des pays membres des Nations Unies du Protocole sur l’Eau et la Santé et à la Convention d’Helsinki. Cette dernière a été négociée en 1992 pour prévenir les conflits en Europe liés à l’utilisation des cours d’eau transfrontaliers et des lacs internationaux. Le Cese estime que sa mise en œuvre mériterait d’être renforcée. « La Convention ne comporte pas de système de contrôle ou de sanctions, pointe-t-il. Concernant son champ géographique d’application, la Convention, d’initiative européenne, éprouve des difficultés à obtenir l’adhésion de nouveaux pays, notamment asiatiques. Enfin sur le plan des moyens, elle souffre d’une absence de financement obligatoire, durable et prévisible. » Le Cese préconise de revoir le système de financement avec une partie obligatoire et l’autre basée sur le volontariat.
Parmi les autres leviers à activer, le Cese promeut également l’hydrodiplomatie. « Elle permet de s’entendre sur des règles communes de gestion, en particulier dans les bassins transfrontaliers, et permet de maintenir le dialogue lorsque d’autres canaux sont bloqués, détaille-t-il. Des institutions solides et des accords équitables transforment l’eau en vecteur de coopération plutôt qu’en source de conflit. Des initiatives comme les conventions internationales sur les cours d’eau transfrontaliers illustrent ce rôle pacificateur. »
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Le rapport du Cese invite également à appuyer les organisations transfrontalières de bassin à travers des aides financières, de l’assistance et de leur interface avec la Convention d’Helsinki. « 153 pays partageant des ressources transfrontalières, seuls 43 ont mis en place des accords opérationnels pour 90 % ou plus de leurs fleuves, lacs et 17 aquifères communs », note le Cese.
Selon le conseil, un point majeur pour la gouvernance de l’eau reste orphelin : les eaux vertes, c’est-à-dire la part issue des précipitations atmosphériques absorbée par les végétaux. « [La ] commission [économique mondiale sur l’eau] indique qu’il est essentiel d’intégrer les avantages de l’eau verte dans la manière dont nous gérons l’utilisation des terres et les habitats naturels et d’orienter les investissements pour leur conservation », rapporte le Cese. Il estime que la préservation des écosystèmes hydriques naturels pourrait être intégrée dans les indicateurs de l’ODD 6, les accords transfrontaliers et les financements internationaux.
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Dorothée Laperche, journaliste, Cheffe de rubrique eau / santé environnement Reproduction établissant un lien préformaté [47731] / utilisation du flux d’actualité.
