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Élections municipales 2026

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« Gauches rurales, réveillez-vous ! Soyez dans les associations, les clubs de sport, les fêtes de village, mêlez-vous à la population des bourgs »

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Pierre Fortin, Journaliste et candidat aux élections municipales 2026

27 mars 2026

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Pierre Fortin, journaliste et candidat de gauche battu aux élections municipales de Dieulefit, dans la Drôme, s’interroge, dans une tribune au « Monde », sur les raisons du recul de la gauche dans les territoires ruraux et appelle les militants de son camp à agir de manière plus cohérente avec la réalité du terrain.

« On respire mieux ! », s’écrie un fêtard. Il est 21 heures passées, des clameurs de joie montent de la salle de spectacle de Dieulefit, petit bourg drômois de 3 200 âmes. C’est un profond soulagement qui s’exprime, les sourires sont immenses et les yeux, humides. Ce sont les classes populaires en liesse, « libérées » de la gauche.

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Qu’il est difficile, lorsqu’on a le cœur coloré de rose ou de rouge, battant au souvenir des grandes luttes ayant permis la conquête des droits sociaux, de voir les travailleurs se réjouir bruyamment du départ de ceux qui ont, en théorie, toujours bataillé pour eux ! Car, à Dieulefit, ce sont bien les classes moyennes et populaires qui se sont massivement mobilisées pour renverser la municipalité de gauche en place, avec un taux de participation frôlant les 80 %.

Dans la foule, il y a beaucoup de commerçants, de travailleurs du BTP, de retraités bénévoles dans les associations et nostalgiques d’un esprit de village sans doute largement fantasmé, mais assurément disparu du fait d’une nouvelle mixité imposée par l’arrivée de nombreux néo-ruraux, jeunes ou retraités, dont l’auteur de ces lignes fait partie.

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Qu’il est difficile aussi, dans un village célèbre pour ses résistants lors de la seconde guerre mondiale, où les noms des Justes ornent les plaques des rues et résonnent encore dans les mémoires, de se voir assimilé à l’occupant !

II serait trop simple d’attribuer cette défaite à la seule inversion des valeurs en cours à l’échelle nationale et mondiale, où la gauche est associée au fascisme et à l’antisémitisme par des médias d’extrême droite et une légion d’aboyeurs sur les réseaux sociaux, eux-mêmes relayés par des centristes confus, ébranlés par le constat de quarante années d’échecs de politiques libérales – si l’on en doute, il suffit de regarder les scores et la popularité du Rassemblement national.

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« Néos » contre « locaux »

Dieulefit est pourtant une ville de gauche. Lors des élections législatives de 2024 et avec un taux de participation également important de 73 %, la candidate de la gauche unie, Marie Pochon, y avait remporté 56 % des voix dans la commune face au candidat RN Adhémar Autrand.

En outre, la mairie sortante peut se prévaloir d’un bilan solide : une école et un skate park entièrement rénovés, des finances saines, un dynamisme à faire pâlir d’envie les municipalités de taille équivalente. Sans compter un engagement sans faille des élus auprès des chômeurs – allant jusqu’à la grève de la faim – et un nouveau médecin trouvé trois mois avant les municipales, après une recherche effrénée. Malgré cela, en deux ans, nous avons perdu 400 voix. « Comment est-ce possible ? », se demande-t-on le lendemain, penaud et honteux.

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Il y a eu deux petits grains de sable dans la politique menée par la municipalité sortante :

  • la suppression d’un rallye automobile vieux de trente ans, au nom de l’écologie ;
  • une présence insuffisamment marquée des élus lors des rassemblements populaires – matchs de foot, rugby, fêtes des commerçants –, à la différence des événements culturels.

De quoi alimenter le récit d’un « eux » et d’un « nous », des « néos » contre les « locaux ». Un filon abondamment exploité par l’opposant de droite, patron d’usine bien implanté dans la vie locale et départementale, lors d’une campagne aux relents nauséabonds – les réseaux sociaux, toujours – durant laquelle ont abondé les nouvelles approximatives et les faits alternatifs. Il n’en a pas fallu davantage pour que la gauche se fasse écraser – 56 % contre 44 % –, alors que la victoire devait être certaine.

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Sortir du confort de l’entre-soi

Alors, à tous les militants et sympathisants des gauches rurales, futurs élus ou candidats malheureux : cela fait maintenant plusieurs années que des journalistes, des sociologues comme Benoît Coquard, Jean-Pierre Le Goff ou Nicolas Renahy et des militants, à l’instar de Lumir Lapray, alertent de différentes manières sur les impacts dévastateurs, écologiques comme politiques, de ce soupçon porté par les classes populaires rurales contre les élus et les militants de gauche, perçus comme hors sol, bobos, méprisants. Rappel à toutes fins utiles : les territoires ruraux représentent 33 % de la population française et 88 % de la superficie du pays. Ils sont en première ligne des défis climatiques et alimentaires. Rien ne sert de tenter de les ignorer.

Gauches rurales, réveillez-vous ! A tous les militants et sympathisants : investissez d’autres milieux que la culture, d’autres places que les tiers lieux. Soyez présents dans les associations à but social, dans les clubs de sports collectifs, montrez-vous aux fêtes de village et, pour les nouveaux arrivants, mêlez-vous à la population des bourgs qui vous accueillent. Il est temps de se faire violence, de sortir du confort de l’entre-soi, de renouer le dialogue et de labourer le terrain – sans prosélytisme, mais pour faire entendre, parfois, un autre son de cloche.

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Il est temps aussi d’apprendre à parler de propreté des rues, de places de stationnement, d’éclairage nocturne, bref, du quotidien, plutôt que de n’avoir à la bouche que de grands concepts lointains, « résilience alimentaire » et « village autonome ». Il est temps, enfin, et pour citer les mots puissants de René Char, de nous détourner “des étoiles dont la nature est de voler sans parvenir ».

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Pierre Fortin (Journaliste et candidat aux élections municipales 2026

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