TotalEnergies : la fin de l’ambiguïté climatique
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En renonçant à ses objectifs climatiques clés, TotalEnergies n’opère pas un virage. Elle officialise ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : une major pétrolière.
On s’en doutait. Mais, jusqu’ici, TotalEnergies soutenait l’inverse. En 2021, en changeant de nom, le groupe ne se contente pas d’un rebranding, il installe un récit. Celui d’une transformation progressive, d’un pétrolier devenu « énergéticien », capable de concilier hydrocarbures et transition, et visant la neutralité carbone à horizon 2050, en intégrant, au moins en partie, ses émissions indirectes. Mais ce récit vient de se fissurer.
Dans son rapport climatique publié fin mars, le groupe juge désormais la neutralité carbone « hors de portée » et abandonne tout objectif sur le scope 3, ces émissions liées à l’usage du pétrole et du gaz qu’il vend, soit l’essentiel de son empreinte. En quelques lignes, TotalEnergies redéfinit son périmètre de responsabilité.
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Le Scope 3, point de bascule
Dans le même temps, les actes confirment ce virage. TotalEnergies a conclu un accord avec l’administration Trump pour abandonner deux projets éoliens offshore aux États-Unis, en échange d’un milliard de dollars réinvesti dans le gaz naturel liquéfié américain. Sur les prochaines années, la part des investissements dans les fossiles doit augmenter, tandis que ceux consacrés à l’électricité, renouvelables inclues, reculent.
Ajoutons à cela un contexte géopolitique qui dope les résultats : depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les majors pétrolières engrangent des profits exceptionnels, plus de 80 millions d’euros par jour en Europe selon Greenpeace. Parmi elles, TotalEnergies figure parmi les principaux bénéficiaires. L’équation est limpide : des prix élevés, des marges record, et un recentrage assumé sur le cœur de métier.
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Le point de bascule se situe précisément là : dans l’abandon du scope 3. Pendant des années, son intégration, même partielle, permettait de maintenir un lien, fût-il ténu, entre production d’énergies fossiles et responsabilité climatique. En y renonçant, TotalEnergies tranche ce nœud gordien : les émissions liées à ses produits ne relèvent plus de son périmètre, mais de celui des consommateurs et, en creux, des États.
Le raisonnement est connu : réduire sa production ne ferait que déplacer les volumes ailleurs, sans effet sur les émissions globales. Pris isolément, il est difficilement contestable. Mais généralisé à l’ensemble des producteurs, il devient un principe d’inaction. Ce n’est donc pas un simple ajustement technique. C’est une ligne assumée.
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La fin de la crédibilité
Quelques mois plus tôt, la justice française avait déjà fragilisé le discours du groupe. En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a en effet condamné TotalEnergies pour pratiques commerciales trompeuses, estimant que ses communications sur la transition et la neutralité carbone ne reflétaient pas la réalité de son modèle. Une première mondiale. Non pas une condamnation pour ses émissions, mais pour le récit qui les accompagnait.
Car la stratégie, elle, est constante : croissance de la production d’hydrocarbures, développement de nouveaux projets à forte intensité carbone, arbitrages favorables aux activités les plus rentables. Même certains investisseurs commencent à s’en inquiéter, pointant des risques climatiques autant que financiers.
La fin de l’ambiguïté n’est pas celle des engagements climatiques. C’est celle de leur crédibilité. À mesure que les objectifs s’ajustent aux contraintes économiques, ce n’est pas la transition qui s’accélère, c’est le récit qui s’effondre.
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De « pionnier » à « criminel climatique » : les 100 ans de TotalEnergies, un anniversaire polémique
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« Pionniers depuis 100 ans ». C’est le slogan choisi par TotalEnergies pour fêter son centième anniversaire. Mais derrière cette saga industrielle « riche, unique, exaltante », comme se plait à la qualifier la major, il y a aussi de nombreux scandales et une responsabilité indéniable dans le changement climatique en cours.
TotalEnergies, l’entreprise que tout le monde aime détester, fête ses 100 ans cette année. Un âge honorable, mais qui est loin de faire l’unanimité. « L’anniversaire de TotalEnergies suscite l’embarras », analyse pour Novethic Pierre-Louis Desprez, DG associé de Kaos Consulting, cabinet de conseil en innovation. A l’origine, c’est une entreprise extraordinaire qui a construit un immense empire économique alors qu’elle ne disposait pas de ressources d’hydrocarbures chez elle. Il y aurait des raisons d’être fier… mais TotalEnergies c’est aussi notre mauvaise conscience. Elle est au cœur de la contradiction de notre société qui veut continuer de consommer mais qui a conscience des impacts sur la planète ».
Tout commence en 1924 lorsque, après la 1ère guerre mondiale, l’accès au pétrole devient une question de sécurité nationale. Une poignée de Français se lancent alors une mission impossible : fournir du pétrole à un pays qui n’en a pas. C’est ainsi que naît la Compagnie française des pétroles (CFP), l’ancêtre de TotalEnergies. Pour se lancer, elle acquiert les parts confisquées aux Allemands dans la Turkish Petroleum Company qui explore des gisements en Irak. Trois ans plus tard, un premier jet de pétrole jaillit à Kirkouk. C’est le début d’une exploitation sans fin et sans limites des hydrocarbures à travers le monde.
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A la fin des années 60, la compagnie est mondiale et s’attaque à des gisements de plus en plus inaccessibles, de plus en plus profonds, sur terre, comme en mer. « Rien ne semble devoir limiter la civilisation des hydrocarbures. (…). Les pionniers repoussent toujours les limites« , raconte la voix off du petit film qui retrace en dix minutes l’histoire de TotalEnergies. A la fin du siècle dernier, Total fusionne avec Petrofina et Elf Aquitaine et devient la 4ème major pétrolière du monde.
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Erika et AZF : deux drames majeurs
Puis on assiste à un tournant, comme « un bug de l’an 2000 » qui, à défaut de frapper la planète, est venu toucher la compagnie avec quelques jours d’avance. Le 12 décembre 1999, l’Erika, pétrolier affrété par Total, fait naufrage au large des côtes bretonnes. 400 kilomètres de côtes sont souillés, des centaines de milliers d’oiseaux sont morts. La population française est sous le choc. Deux ans plus tard, nouveau drame avec l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, qui appartient à une filiale de Total, qui fait 30 morts et 2 500 blessés. Dans ces deux affaires, Total a nié sa responsabilité avant d’être condamné par la justice.
La sécurité devient alors le maître-mot. Il vient côtoyer les notions de « développement durable » et de « responsabilité sociale » qui « commencent à consteller les discours publics » de l’entreprise au début des années 2000, comme le note le journaliste Mickaël Correia, dans son livre « Le mensonge Total » (1). Un premier rapport sociétal et environnemental est ainsi publié en 2002, le conditionnel étant encore employé pour évoquer les origines humaines du réchauffement.
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La COP21 et l’accord de Paris, adopté en 2015, vont accélérer le virage « vert » de l’entreprise. Quelques mois après, Patrick Pouyanné, le nouveau président de Total, présente en effet One Total 2035, sa feuille de route climatique pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. L’ambition du pétrolier est de devenir aussi un producteur d’électricité, grâce notamment aux renouvelables. Puis la firme s’engage en 2020 à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, s’attirant une salve… de critiques.
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Un changement de nom, pas de stratégie
L’incarnation de ce verdissement arrive en 2021 avec le changement de nom de la marque en TotalEnergies. La volonté est de transformer le groupe en une compagnie « multi-énergies » pour répondre au double défi de la transition énergétique : « plus d’énergie, moins d’émissions », explique alors Patrick Pouyanné lors d’une intervention face à la presse. Mais cette année-là, une nouvelle bombe explose. Le 20 octobre 2021, une enquête publiée dans la revue Global Environmental Change démontre que la major pétrolière avait connaissance des conséquences néfastes de ses activités pour le climat dès 1971. Pour autant, le groupe a passé ce sujet sous silence, relèvent les chercheurs, et a mené des « pression, avec succès, contre les politiques qui visaient à réduire les émissions de gaz à effet de serre ». TotalEnergies rejoint alors Exxon, BP et Shell dans le camp des « marchands de doute ».
« Depuis le XIXe siècle, l’homme brûle en quantité chaque jour croissante des combustibles fossiles, charbons et hydrocarbures. […] Cette opération aboutit à la libération de quantités énormes de gaz carbonique. […] Il est donc possible qu’une augmentation de la température moyenne de l’atmosphère soit à craindre. […] » (extrait du magazine interne « Total Information », publié en 1971).
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Depuis lors, les attaques ne cessent de se multiplier contre l’entreprise. Plus elle tente d’afficher ses ambitions climatiques, plus elle s’attire les foudres des militants, des ONG environnementales mais aussi des étudiants des grandes écoles, parmi lesquelles Polytechnique. Un comble ! Sept des neuf présidents qui se sont succédé à la tête du groupe en étaient issus. En juin 2022, lors de la cérémonie de remise de diplôme, alors qu’une vidéo de félicitations de Patrick Pouyanné était diffusée dans l’amphithéâtre, une partie des élèves avait ainsi tourné le dos et sifflé leur parrain.
Un anniversaire « embarrassant »
Sur le plan judiciaire, il est difficile de tenir le compte des affaires lancées contre Total. Recours pour pratiques commerciales trompeuses, demande de réparation pour violations des droits humains en Ouganda et en Tanzanie, plaintes au pénal, procédures au titre du devoir de vigilance… Une commission d’enquête sénatoriale a même été lancée au début de l’année pour établir si la major nuit aux intérêts diplomatiques et climatiques de la France.
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De « petit poucet » (2), TotalEnergies est aujourd’hui devenue une firme tentaculaire qui compte parmi les 20 principaux émetteurs de CO2 au monde depuis l’Accord de Paris mais aussi en cumulé depuis 1854. Et ce n’est pas fini puisque l’entreprise est celle qui a approuvé le plus de projets pétroliers et gaziers en 2022 dans 53 pays. Elle est ainsi impliquée dans 33 bombes climatiques , des projets super-émetteurs à plus d’un milliard de tonnes de CO2, qui vont sérieusement mettre en péril l’objectif 1,5°C. C’est sans aucun doute cela que l’Histoire retiendra…
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(1) « Le Mensonge Total, Enquête sur un criminel climatique », de Mickaël Correia, Enquête de sens aux éditions du Seuil, 164 pages, mars 2024.
(2) C’est le terme utilisé par l’écrivain Erik Orsenna pour qualifier TotalEnergies dans la préface du livre « Total, un esprit pionnier », Tristan Gaston-Breton, Collection Passion, Editions Eyrolles, 432 pages, septembre 2019.