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Salomé Saqué : « Résister à l’extrême droite plutôt que l’essayer »

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Mélanie De Groote
Avril-juin 2026
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Charleroi, Louvain-la-Neuve, Bruxelles, Namur, Wavre… La journaliste française Salomé Saqué, récente docteure honoris causa de l’UCLouvain, s’est livrée à un véritable tour de Belgique francophone. Son message : résister. C’est aussi le titre de son livre qui vient de sortir en seconde édition augmentée (Payot 2026). Un essai sourcé, court et efficace sur l’extrême droite et les ingrédients de son succès. Mais aussi un livre qui ne nous laisse pas sans solutions, parce que l’extrême droite n’est pas inéluctable. Rencontre lors de l’étape à Tournai.

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Salomé Saqué 
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Standing ovation tous les soirs. Du jamais-vu pour une journaliste. Les 729 places de la Maison de la Culture de Tournai se sont vendues en quelques jours à peine. Un public majoritairement féminin (64 %), de tous âges. Un engouement proportionnel aux inquiétudes face aux percées de l’extrême droite dans le monde mais aussi en Belgique, y compris dans la partie francophone du pays. Même un parti démocrate comme le MR avance chaque jour un peu plus à la droite de la droite, annonçant un renouveau et menant des politiques présentées comme en rupture avec le passé – or, depuis 1830, la famille libérale a gouverné, seule ou en alliance, l’État Belgique pendant plus de 120 ans et sans discontinuer depuis 2000.

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À chacune de vos interventions en Belgique, comme vous le soulevez vous-même, le public exprime des inquiétudes vis-à-vis de la montée de l’extrême droite et de l’évolution du MR, le parti libéral francophone actuellement au pouvoir en coalition au fédéral, en Fédération Wallonie-Bruxelles, en Wallonie et à Bruxelles. En effet, des déclarations et des faits de responsables MR rendant poreuses les frontières avec le populisme et/ou l’extrême droite se multiplient (voir aussi en bas de l’article notre encadré « 14 critères pour débusquer les germes totalitaires des politiques contemporaines »). On comprend mal le peu de résistances internes et externes.

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« Le mécanisme que vous décrivez, on l’a aussi observé aux États-Unis, même si le contexte politique est différent. L’extrême droite, ce n’est pas qu’un parti. C’est des idées, des concepts, un vocabulaire, une vision du monde qui infusent partout dans la société. Les dérives autoritaires ne peuvent se mettre en place que s’il y a a minima le silence, voire le consentement d’une grande partie de la population.

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L’extrême droite ne peut pas arriver au pouvoir sans un puissant terreau de désinformation.

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La question du « pourquoi » est hyper vaste mais ce dont je suis certaine, c’est que l’extrême droite ne peut pas arriver au pouvoir sans un puissant terreau de désinformation. La preuve étant que les milliardaires d’extrême droite investissent massivement dans la sphère médiatique, voire culturelle, pour faire passer leurs idées conservatrices et réactionnaires. C’est le cas en France, au Brésil, aux États-Unis, en Hongrie, etc. Cependant, il y a une montée en Belgique comme partout mais pas au même niveau qu’en France, par exemple, où le cordon sanitaire n’a pas tenu. Le cordon sanitaire est efficace, j’en suis assez convaincue. »

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À ce propos, en janvier 2025, la RTBF a diffusé le discours d’investiture de Donald Trump avec un différé de 2-3 minutes justifié par l’application du cordon sanitaire. Le président du MR a dénoncé, jusque sur les plateaux de Pascal Praud (Europe 1 et CNews), une forme de « censure ». Le MR réclame quant à lui l’application du cordon sanitaire à « l’extrême gauche » – tout en assurant n’avoir « jamais cessé de combattre l’extrême droite et ses idées ». Et, par ailleurs, son partenaire de majorités, Les Engagés – un parti démocrate lui aussi – a récemment exprimé, par la voix de son président, une position ferme contre les extrêmes… qu’ils soient de droite ou de gauche. Mettre dans un même panier le parti français des Insoumis, ou le belge PTB, qualifiés d’ « extrême gauche », et l’extrême droite, est-ce une nouvelle stratégie ?

« Aux États-Unis, Donald Trump a qualifié Kamala Harris d’extrême, de radicale, de dangereuse pour la démocratie. Je constate en tous les cas que c’est une stratégie de l’extrême droite partout à travers le monde. Ça s’inscrit dans un renversement total des valeurs : l’extrême droite a gagné quand elle réussit à faire croire que les fascistes, ce sont les antifascistes.

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Plus on glisse vers la droite, plus ce qui était acceptable à gauche est considéré comme extrême.

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Cette rhétorique est dangereuse parce qu’elle permet de qualifier de danger public toute personne qui critique l’extrême droite. Plus on glisse vers la droite, plus ce qui était acceptable à gauche est considéré comme extrême. L’extrême droite propose une vision binaire, simpliste et mensongère du monde face à laquelle nous avons besoin d’un discours complexe et nuancé. »

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Est-ce qu’il y a une évolution des boucs émissaires, des groupes sur lesquels l’extrême droite transfère les problèmes dans les stratégies politiques et les violences sociales ?

« Le phénomène du bouc émissaire est classique et il fait d’ailleurs partie des critères identifiés par Umberto Eco [voir ci-dessous, ndlr] : désigner un groupe comme étant coupable fait partie des mécaniques fascistes. Donc bien sûr les minorités visées changent mais en fait toutes les minorités sont concernées si l’extrême droite est au pouvoir, même si elle fait semblant d’en défendre certaines. »

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 Est-ce que les personnes qui diffusent ou partagent des informations sur les soi-disant « dangers » que représentent le féminisme, l’homosexualité ou les personnes migrantes y croient vraiment ?

« Lumir Lapray, une activiste française qui a beaucoup étudié les votants trumpistes et d’extrême droite en France [lire « Ces gens-là », Payot 2025, ndlr], constate une adhésion à tout un tas d’affects racistes et de théories mensongères de l’extrême droite. Mais ce qu’elle constate aussi, c’est que quand elle leur demande de raconter la dernière fois qu’ils ont pleuré, ils répondent : « Quand je n’ai pas eu mon prêt », « Quand on n’a pas pu partir en vacances », « Quand on nous a refusé la bourse pour les études de la gamine », etc. Dans 100 % des cas, c’est une administration, une banque, une multinationale ou un patron qui est responsable ; ce n’est jamais une personne trans ou un migrant. Les électeurs de l’extrême droite se trompent complètement de cibles. Dans quelle mesure ils y croient ? C’est impossible de le mesurer, mais une partie croit vraiment que l’extrême droite va améliorer leurs conditions économiques.

Ce qui me frappe encore une fois, c’est la désinformation sur la nature de ces partis. J’invite vivement à lire l’historien français spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot. Dans Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? [Gallimard, 2025, ndlr], il identifie trois phénomènes successifs favorisant l’arrivée des nazis au pouvoir : l’incrédulité, la sidération – une forme de tétanie face à la violence déployée par les nazis – et la lâcheté de gens qui considèrent que cette violence devenue légale s’adresse à des personnes qu’ils n’aiment pas.

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Les extrêmes droites arrivent au pouvoir parce qu’il y a des renoncements et des lâchetés autour d’elles.

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Alors, je ne dis pas qu’on est en train de revivre la même séquence, parce que l’histoire ne se répète jamais, il y a beaucoup de différences. Mais l’histoire nous sert à repérer les mécanismes et aujourd’hui ce sont les mêmes. Je rappelle aussi que les nazis avaient donné des gages aux aristocrates et aux bourgeois en se rendant respectables et qu’ils sont arrivés au pouvoir parce que la droite et le centre se sont alliés à eux pour bloquer la gauche. Ça a été plus loin que ce qu’ils pensaient… Donc nous ne vivons pas une redite mais des mécanismes se reproduisent.

Les extrêmes droites partout dans le monde arrivent au pouvoir parce qu’il y a des renoncements et des lâchetés autour d’elles ; elles n’y arriveraient pas sans les grands chefs d’entreprise, ni sans les partis politiques qui ne respectent pas un cordon sanitaire net. C’est vraiment important de documenter ces renoncements parce que ces gens ont une responsabilité immense en faisant des alliances « de circonstance » et en pensant qu’elles vont rester « de circonstance ». Alors qu’en fait, ils participent à la légitimation de ces partis et à la fascisation en cours. »

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Est-ce que les résistances à ce mouvement peuvent annoncer une prochaine phase plus progressiste et solidaire ?

« C’est compliqué parce qu’une fois que l’extrême droite est au pouvoir, elle détruit méthodiquement les contre-pouvoirs, à savoir la Justice, la presse, les associations, les espaces culturels et de mixité sociale, tout ce qui permet de faire société, de penser et de faire démocratie.

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L’extrême droite au pouvoir crée de la misère, du malheur, de la souffrance humaine.

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Dans tous les cas, l’extrême droite au pouvoir crée de la misère, du malheur, de la souffrance humaine, c’est incontestable. La résistance et le retour à quelque chose de plus progressif sont rendus très compliqués. La meilleure des solutions, c’est encore de ne pas l’essayer. »

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Sans faire de généralités, comment expliquer la fascination de certains jeunes hommes pour les mouvements radicaux de droite, pour les discours normés ?

« Il y a clairement des résistances à l’abolition du patriarcat. L’émergence des discours masculinistes fait partie de ce qu’on appelle le retour de bâton, le backlash. Les masculinistes utilisent les espaces algorithmiques, dérégulés, opaques pour propager des idées réactionnaires auprès des jeunes hommes en construction et en proie à tout un tas de souffrances.

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Le masculinisme est un vrai problème, c’est une porte d’entrée vers l’extrême droite.

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Le premier point de contact, ce sont les recherches sur Internet pour séduire une jeune fille. Au départ d’une vidéo sur des soi-disant conseils en séduction, les algorithmes vont proposer des contenus de plus en plus abominables. Un jeune homme de votre entourage peut se retrouver enfermé dans des bulles algorithmiques profondément misogynes sans s’en rendre compte. Le masculinisme est un vrai problème, c’est une porte d’entrée vers l’extrême droite. Les femmes tombent moins là-dedans parce qu’elles n’y ont aucun intérêt.

Et puis en parallèle, il y a aussi des boucles algorithmiques féministes. Il n’y a aucune équivalence entre les deux, mais il ne faut pas sous-estimer que des jeunes générations de femmes ont goûté à la liberté, à l’idée d’égalité et qu’elles n’ont pas du tout envie d’y renoncer. C’est un gender gap, un écart des genres qui est de plus en plus documenté. »

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Est-ce qu’un monde sans peur n’est pas la nouvelle utopie ? Un monde où les femmes et les vulnérables n’ont plus peur de sortir, de s’exprimer… Sans ces peurs, j’ai l’impression que l’extrême droite aurait déjà beaucoup moins de place.

« Tout à fait. Mais il y a de bonnes raisons d’avoir peur. Moi, j’ai peur. La question, c’est de quoi on a peur et vers quoi on dirige cette peur. Par exemple, c’est beaucoup plus simple d’avoir peur d’une personne ou d’un groupe humain, que d’avoir peur du réchauffement climatique qui est beaucoup plus diffus et plus compliqué à neutraliser. Encore une fois, j’y vois une défaite de la pensée complexe parce que les solutions à tous ces problèmes ne sont pas binaires.

Ça fait des décennies qu’on alerte sur la reproduction et le creusement des inégalités sociales. On ne peut pas se contenter d’une critique de l’extrême droite. Il y a vraiment une réflexion à avoir sur le système qui nous y a amenés. Quand on a eu des responsabilités dans des gouvernements, on a un examen de conscience à faire et c’est quelque chose que je dirais à tous les partis aujourd’hui : tous ont contribué à paver le chemin à l’extrême droite. Tous ont un rôle dans l’état de délabrement démocratique. »

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Mais la réponse de l’extrême droite va aggraver les crises.

« En tout cas, c’est une mauvaise réponse. Il faut 18 mois pour détruire un État de droit, pas plus. C’est maintenant qu’il faut se réveiller ! »

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Comment parler aussi de ce qui va bien ? Comment ne pas effacer le reste de l’histoire ?

« L’inégalité est structurelle pour les médias indépendants et publics ; dans le camp de l’extrême droite, les moyens sont colossaux pour imposer une vision du monde par la désinformation. Ceci dit, on garde un avantage, c’est le nombre. Pour défendre l’intérêt commun, il faut soutenir les médias indépendants et les médias de proximité. Il faut s’informer, diversifier ses sources d’information et partager l’information vérifiée autour de soi.

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Pour défendre l’intérêt commun, il faut soutenir les médias indépendants et les médias de proximité.

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Ça fait partie de leur stratégie d’immobilisation que d’organiser l’impuissance et le désespoir, en disant aux gens que c’est fini, que de toute façon l’extrême droite va gagner, que ce serait le sens de l’histoire.

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Oui, il y a une montée de l’autoritarisme, mais il y a aussi des personnes qui résistent en parallèle. Il faut saisir tous les canaux dont on dispose pour en parler. En tout cas c’est ma méthode, publier des livres, aller dans des petits et des gros médias, publier sur le Web et sur Instagram, multiplier les rencontres publiques, etc. Ma limite, ce sont les espaces que je considère d’extrême droite.

Parfois je n’y arrive pas et je n’ai pas la joie et l’énergie, et en même temps, ne rien faire ne m’aiderait pas à tenir face au sentiment d’impuissance. Je subis beaucoup de violence en ligne et je dois respecter des mesures de sécurité très pesantes. On ne montre pas les moments où on est en boule au fond du lit. Beaucoup de gens ne vont pas bien dans le climat actuel et c’est normal.

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La mise en action, manifester fait du bien et ça permet de se compter, de se rappeler qu’on n’est pas seul à se dire que ce n’est pas normal. Voir ces salles pleines un soir de semaine, ça me fait un bien fou. Ça apporte du réconfort de se sentir ensemble et de partager nos inquiétudes. »

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14 critères pour « débusquer les germes totalitaires » des politiques contemporaines

Umberto Eco, médiéviste, philosophe et romancier italien rendu célèbre dès sa première œuvre de fiction Le Nom de la Rose (Grasset, 1982), est aussi un rescapé du fascisme de Mussolini. Dans un discours prononcé en 1995 pour les cinquante ans de la libération de l’Europe et publié dans le livre Reconnaître le fascisme (Grasset 2024), il établit une grille de lecture en 14 critères pour « débusquer les germes totalitaires » dans les mouvements politiques contemporains. Comme Salomé Saqué le rappelle dans Résister, Eco précise qu’une seule caractéristique suffit à enclencher la mécanique fasciste.

Le culte de la tradition : Refus de la modernité, valorisation d’un passé mythifié.

Le refus du modernisme : Rejet de la pensée rationnelle des Lumières et du progrès.

Le culte de l’action pour l’action : La culture et le monde intellectuel sont suspects et ont abandonné les valeurs traditionnelles.

Le refus de la critique : Le désaccord est trahison.

La peur de la différence : Appel lancé contre les intrus.

L’appel aux classes moyennes frustrées : Exploitation de la peur du déclassement par la pression de groupes sociaux inférieurs.

L’obsession du complot : Sentiment d’être assiégé par des ennemis internes ou externes, appel à la xénophobie.

Le sentiment d’humiliation par l’ennemi : Les ennemis sont à la fois trop forts (pour générer la peur) et trop faibles (pour mépriser leur décadence).

La vie comme guerre permanente : Le pacifisme est une collusion avec l’ennemi.

L’élitisme populaire : Le mépris pour les faibles et la conviction de faire partie des meilleurs.

Le culte de l’héroïsme : Chacun est éduqué pour devenir un héros.

Le virilisme et le machisme : Le mépris pour les femmes et les mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à l’homosexualité.

Le populisme qualitatif : La réponse émotive d’un groupe sélectionné est présentée comme la voix du peuple et le leader est son interprète.

La « novlangue » : Un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire pour limiter les raisonnements complexes et critiques.

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Mélanie De Groote  à suivre sur Axelle.be
Avril-juin 2026

 1 avril 2026

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