Merci qui ? 39-45 : la traversée de Manosque par Giono Giono traverse la guerre entre deux prisons. La première, du 14 septembre au 11 novembre 1939 ; la seconde, du 8 septembre 1944 au 31 janvier 1945. Qu’a-t-il fait entre ces deux prisons pour être ainsi passé de l’une à l’autre ? Il a vécu. Il a nourri les siens, Élise et lui, leurs filles, leurs mères, un oncle, un cousin ; et les autres, juifs et déserteurs allemands, résistants et réfractaires du S.T.O, amis de passage. Quinze bouches à table. Il en a hébergés, entretenus. Il a tenté, et parfois réussi à en sauver certains. Il a aimé Blanche et subi les joies et les affres d’une passion torturée. Il a saigné des romans. Il a joué au plus malin lors de ses deux voyages à Paris avec elle, se laissant trop choyer par les écrivains et les journalistes de la Collaboration croisés lors de ces visites. Du reste, il s’en fiche. Aucun gouvernement au monde ne pourra jamais lui donner cette après-midi de neige qu’il voit tomber sur les toits, depuis la fenêtre de son pigeonnier. Rien n’y fait. « Y’a pas de fumée sans feu », « y’a que la vérité qui blesse », etc. Invincible mauvaise joie de la médisance envers celui qu’on envie. Giono fut envié et calomnié à un point exceptionnel dans son pays de Manosque, mais aussi par les porte-plumes du parti communiste (Claude Morgan, Tristan Tzara), suscitant contre lui une fielleuse convergence des mensonges. Certes, il n’était pas René Char, alias capitaine Alexandre, le poète guerrier qui dirigea entre Céreste et Forcalquier, l’Armée Secrète et la Section Atterrissage Parachutage (SAP) des Basses-Alpes. Mais qui, parmi les écrivains, s’est hissé à la hauteur de René Char, hormis Romain Gary et Saint Exupéry ?
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Il se trouve que Pour saluer Melville, l’idylle avec Adelina White, parue en mars 1941, a fait un four. Double dommage, pour l’auteur et pour l’amant qui avait fait don de ses droits à Blanche/Adelina26. Giono fait la chasse aux avances et aux mensualités – pas si mensuelles que ça, d’ailleurs – aux doubles contrats, signés à la fois chez Grasset et chez Gallimard – à la fureur de l’un et de l’autre – et dont il doit s’acquitter. Et devant s’acquitter, Giono republie en France Triomphe de la vie, chez Grasset, en mars 1942. Un livre qui tombe « à contretemps 27», selon Pierre Citron, parce qu’il résonne de la propagande paysanniste du régime de Vichy et du fameux discours de Berl/Pétain, du 25 juin 40. Que le régime de Vichy, ce parangon du « modernisme réactionnaire28 », ait « démesuré » le « nationalisme » et le « patriotisme » (où Giono ne se connaissait d’autre patrie que son « pays », ce morceau de terre « très petit » où votre cœur est « irrémédiablement enchaîné 29») ; qu’il les ait travestis sous le terme de « fraternité » ; que derrière l’écran paysanniste, ses ministres technocrates, industriels et banquiers, la fameuse « synarchie » dénoncée par les fascistes, aient en fait modernisé le pays et accéléré l’industrialisation, en toute continuité de l’État30 : rien de cela n’importe aux délateurs de Giono, qui, avec son Triomphe de la vie, croient tenir une pièce à conviction irréfutable. Pierre Citron : « D’ailleurs Giono est suspect aux collaborationnistes les plus virulents. En octobre 1940, dans Au pilori, périodique pro-allemand et antisémite, Pol Riche (plus tard fusillé) attaquant « Gallimard et sa belle équipe », les accuse d’avoir publié
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26 Cf. Suzanne Citron. « Les Ordres étranges. Sur les amours de Giono – Un essai inédit de Pierre Citron » Histoires littéraires n°55, Juillet-Août-Septembre 2013
27 Pierre Citron, Giono, Seuil, 1990, p. 341.
28 Cf. Jeffrey Herf. Le modernisme réactionnaire. Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme. L’Échappée, 2018
29 Le poids du ciel, Paris, Gallimard, 1938, p. 96.
30 Cf. O. Paxton. La France de Vichy. p. 312, 320. Le Seuil, 1972
non seulement des surréalistes, des sionistes, des antinazis (Malraux), mais aussi des pacifistes comme Giono31. Le courrier de celui-ci est surveillé : à la fin d’avril et au début de mai 1942, le commissaire de police de Manosque signalera au préfet que Giono a reçu d’Apt, envoyés on ne sait par qui, des numéros de février et de mars de Combat et de Franc-Tireur clandestins. Est-ce à cette époque que Giono est convoqué par la police et interrogé pendant 48 heures (peut-être à Lyon) sur de prétendues activités communistes ? M. Chevaly, qui rapporte le fait n’en précise pas la date. » En fait, c’était l’année d’avant. Jean Grenier, de passage en décembre 1941, répète ce que lui en dit Giono – y compris les galéjades : « Pour le moment il a beau vivre à l’écart, il a quand même été convoqué récemment à Lyon sur l’inculpation de reprise d’activité communiste. Des jeunes gens avaient fondé avant la guerre à Moutiers (Savoie ?) un « Cercle Jean Giono » sans l’en avertir. Puis étant passés au communisme, ils avaient gardé à leur cercle le même titre et l’on a cru que Giono le patronnait. Alors Giono s’est dit qu’il fallait faire peur au tribunal. Il a annoncé publiquement sa comparution et il s’est présenté au juge en compagnie de photographes, de journalistes et d’un cinéaste qui l’attendaient dans la cour. Le juge a dit : « Surtout ne faisons pas de bruit ! » Il a accepté les explications de Giono et il l’a laissé tranquille. Il n’avait d’ailleurs rien lu de lui32. » *** En ce même mois de mars 1942 qui voit la réédition, en France, du Triomphe de la vie, Giono « monte à Paris », à l’invitation de l’éditeur Bernard Grasset et du producteur Léon Garganoff, pour assister aux représentations de sa pièce Le bout de la route. Le premier, on l’a vu, est son éditeur – quoique sa détestation des livres de Giono soit la fable du tout-Paris littéraire. Ce sont les amis de Giono, Lucien Jacques, Louis Brun et Henri Poulaille, qui l’ont introduit dans la maison. Quant au second, s’étant plus ou moins promu son « agent » à Paris, il lui a obtenu le laissez-passer nécessaire pour la zone occupée. Son séjour, après des années d’absence, fait trois semaines de suite la une de Comœdia, un hebdo modérément collaborateur où écrivent entre autres, Sartre et de Beauvoir, amis de René Delange (1889-1964), le rédacteur en chef. Lui-même ami du Sonderführer Gerhard Heller (1909-1982), traducteur francophone et francophile, bienveillant censeur des lettres françaises et détenteur des stocks de papier, que le Tout-Paris littéraire fréquente bon gré mal gré. C’est à lui que Jean Paulhan (1884-1968) le maître éditeur de Gallimard, et alors résistant, doit d’avoir échappé par les toits à une arrestation matinale, grâce à un coup de fil d’avertissement. Tous ces amis qui ont des amis, ou des amis d’amis, dans l’autre camp, avec lesquels ils maintiennent leurs liens ! Il y aurait de quoi rendre plus fous encore nos actuels cartographes paranoïaques, frénétiquement affairés à tracer les plus minces relations supposées compromettantes entre des gens qui ne se connaissent, ni ne se reconnaissent mutuellement. Que diraient-ils, nos « antifascistes 2.0 », s’ils savaient que la Libération ayant mis fin à la
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31 Cf. Jean Grenier, Portrait de Jean Giono, p. 46, cité par P. Citron, Giono, 1895-1970. Le Seuil, 1990. p. 338
32 Jean Grenier, Portrait de Giono. Robert Morel, 1979. p.46
parution de Comœdia, le 17 août 1944, laissa René Delage poursuivre ailleurs, et sans autre tracas, sa carrière de journaliste. Que diraient-ils, nos vigilants épurateurs, s’ils savaient que le Seuil, cette prestigieuse maison de gauche, avait publié en 1981 un très bienveillant livre de souvenirs, Un Allemand à Paris. 1940-1944, de notre ami le censeur, Gerhard Heller. Lauréat en 1980 du Prix du rayonnement de la langue française, décerné par l’Académie française, et célébré par un très bienveillant article du Monde, ce prestigieux journal de gauche, « Un résistant chez les collabos », dans son édition du 13 mars 198133. Mais heureusement, ils ne savent pas grand-chose les « antifas » de notre temps, ce qui leur évite des affres rétrospectives et le devoir d’« effacer » de nos mémoires et de nos bibliothèques des personnalités telles que Jean Paulhan, l’éminence grise de la résistance littéraire, la noble incarnation du drôle de jeu, qui protégea les résistants sous l’Occupation et les collaborateurs à la Libération, restant l’ami actif, loyal et dévoué des uns comme des autres. Giono rencontre à Paris des gens qu’il ne connaissait que de loin. Notamment Georges Reyer (1903 -…), un écrivain journaliste, auteur au même moment, chez Grasset, d’une biographie de l’icône féministe Marguerite Audoux34 ; et Alphonse de Châteaubriant (1877-1951), un romancier immensément populaire, prix Goncourt 1911, prix de l’Académie 1923, dont les livres également publiés chez Grasset, se vendent alors à des centaines de milliers d’exemplaires. Mais aussi un illuminé ayant eu la révélation de Hitler, lors d’un voyage en Allemagne, et qui touille dans son crâne une immonde mystique catho-païenne, régurgitée dans un manifeste intitulé La Gerbe des forces et publié en 1937, chez l’inévitable Grasset. D’où le titre si adéquat de son hebdomadaire, La Gerbe. La faute de Giono, c’est d’avoir accepté en 1941, pressé par ses besoins d’argent, une avance pour un roman (Deux cavaliers de l’orage), publié en feuilleton à partir de décembre 42 dans cet hebdo où Marc Augier (1908-1990), l’ancien du Contadour, le célèbre trop souvent et se réfère à la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix35, pour inciter la paysannerie française à « tendre une main loyale » à l’occupant36. Ce même Augier, plus connu sous son pseudonyme de Saint-Loup, ira quant à lui jusqu’au bras tendu, passant en dix ans d’un poste au cabinet du ministre socialiste Léo Lagrange, à un engagement de SS dans la division Charlemagne. Faute d’argent et vanité d’auteur. Mais Giono, mécontent de la fin du roman, suspend la publication en mars 43. Il ne l’achèvera que vingt ans plus tard, en volume (1965)37. *** Juillet 1942. Drieu la Rochelle (1893-1945), alors directeur de la N.R.F., la prestigieuse vitrine de Gallimard, en remplacement de Jean Paulhan – mais avec son appui en sous-main – écrit en préface de sa nouvelle édition de Gilles38 : « Giono, lui, s’est lancé dans une féerie paysanne, une pastorale lyrique, un opéra mythique où il a pu exprimer, sans être gêné par l’immédiate intercalation du réel, son intime aspiration à la santé et à la force.
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33 Cf. Bertrand Poirot-Delpech, « Un résistant chez les collabos », Le Monde, 13 mars 1981
34 Cf. Un cœur pur : Marguerite Audoux, avec des lettres inédites de Marguerite Audoux, Octave Mirbeau, Alain Fournier. Grasset, 1942
35 éditions Grasset, 1938
36 Cf. Revue Giono 2020. p.76
37 Cf. Pierre Citron dans Jean Giono. Journal, poèmes, essais. La Pléiade, Gallimard. p.1270, 1271
38 Pierre Drieu la Rochelle, Gilles, Gallimard. 1939
Car ce pacifiste a le goût de la force, de la force vraie. Au fond Le Chant du monde est un roman guerrier, un roman de la violence et du courage physique, bien plus sûrement et directement qu’un roman de Malraux, de Montherlant ou de moi, mais libre de politique. » Bref l’éternel mythe de Pan, loin de toute actualité. Drieu a saisi que Giono, en dépit des interventions qu’on lui a fait écrire ou signer, était d’abord un mythomane, dans la lignée d’Homère et des poètes anciens, d’où la « force vraie » de son chant. Cette force que les communistes dans les années trente, les fascistes dans les années quarante, tentent de capter au profit de leurs politiques du moment. Il suffisait de lire Giono et non ce qu’on avait envie de lire. N’empêche, c’est bien lu de la part de celui qui fut l’ami d’Aragon, de Berl, de Malraux, des dadaïstes, des surréalistes, lui-même successivement socialiste, antifasciste, social-fasciste, et que la politique mena où il tendait : au suicide. Le 15 mars 1945. Malgré toutes les garanties et offres d’aide de Malraux, d’Aragon et de Paulhan. Évidemment, ces éloges de Drieu, aussi désintéressées soient-elles, n’améliorent pas la réputation de Giono dans l’opinion résistante. Lui qui, depuis son premier livre, jouit en Allemagne d’un public fervent s’évertue – comme tout internationaliste, communiste, trotskyste, anarchiste, catholique, pacifiste, etc. – à distinguer entre Allemand et nazi. Il rencontre également le Dr Karl Epting, directeur de l’Institut allemand à Paris, auteur d’une préface à une Anthologie de la poésie allemande « épurée » et « aryanisée », envoyée à Giono, et que celui-ci exécute dans son journal : « Serviteur, monsieur Epting. […] Comment voulez-vous qu’on se rapproche ? Je veux pouvoir écouter des chants juifs et des chants communistes s’ils sont beaux, et ils représentent aussi l’Allemagne. » (24 septembre 1943) Il mondanise comme tout le monde avec notre ami Gerhard Heller qui, lui aussi, « admire Melville39 ». Le fait est que Giono, toujours élusif et madré, ne refuse pas les amabilités ni les sollicitations littéraires. Simplement, il tient peu ses promesses. Ce que Heller ne dit pas, ce qu’il ne sait pas, c’est Blanche, qui déteste Manosque, cette petite ville supérieurement idiote entre toutes les petites villes de province, et qui se déplace aussi vite qu’elle le veut, au volant de sa magique Hotchkiss décapotable. Blanche que Giono peut voir librement à Paris – comme il y voyait autrefois Simone Téry, son amante communiste, puis Hélène Laguerre, son amante pacifiste. Blanche qui vaut bien le voyage à Paris, que Giono déteste. Ils y vont trois semaines ensemble en décembre 1942 – sous quel prétexte ? Allez savoir – logeant à l’hôtel du Beaujolais, vers le Palais Royal, non loin de leurs « amis » du Maxim’s, Louis et Maggie Vaudable – une intime d’Hélène, la sœur de Blanche – où ils passent des soirées dont cette dernière se souviendra quarante ans plus tard, entre la mort de Giono et la sienne. C’est mal, non ? de s’amuser, d’être heureux, d’être amoureux, quand c’est la guerre et l’occupation, de rire et dîner dans un endroit chic fréquenté par les officiers allemands, avec Cocteau, Marais, Montherlant, et d’autres gens célèbres d’alors, « le professeur Desmaret, son amie Titaïna et Alice Cocéa », et puis de rentrer à l’hôtel, blanchir la nuit dans le même lit40. C’est très mal, selon Eugène Saccomano, journaliste sportif et rugueux défenseur de Giono.
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39 Gerhard Heller, Un Allemand à Paris, 1940-1944. Le Seuil, 1981. p.139
40 Cf. Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono, Actes Sud, 2007. p. 125, 126
« Au risque de décevoir ceux qui s’attendent à un beau roman qui perdure entre la jeune femme du notaire de Manosque et l’écrivain qu’elle admire, la personnalité de Blanche est moins lisse que dans le roman d’Annick Stevenson, moins chaleureuse que son personnage d’Adelina White, l’héroïne de Pour saluer Melville. D’après les témoignages que l’on peut encore recueillir, d’après certains documents avancés par des amis de la famille Giono, la maîtresse était loin d’être une oie blanche, sans jeu de mots évidemment. Elle aurait grandement profité de la notoriété de son amant, lui réclamant des aides fréquentes touchant à son portefeuille notamment. « C’était une moins que rien », affirme aujourd’hui quelqu’un qui l’a bien connue41. » Se pourrait-il que ces témoins entendus par Eugène Saccomano soient Pierre Citron (1919- 2010) et les Fiorio (Serge et Inès), le biographe et les cousins de Jean Giono, tous familiers du Contadour ? Selon sa veuve, Suzanne Citron (1922-2018), Pierre Citron a déposé à la Bibliothèque nationale, en mai 1998, le tapuscrit d’un livre de 232 pages, intitulé Les Ordres étranges. Sur les amours de Giono, en proscrivant toute communication avant un long délai42. « Pierre Citron évoque aussi le côté intéressé de Blanche Meyer, qui tire de cette relation des avantages matériels et toutes sortes de cadeaux : manuscrits, bracelet d’or, livres, argent de poche, Simca d’occasion, un tableau de Coubine offert en 1943, sans parler des droits d’auteur de Pour saluer Melville et de l’appartement parisien qu’il lui loue après la séparation de 1950. Ni Simone ni Hélène n’avaient habitué Giono à pareille attitude, mais Blanche semblait trouver tout cela naturel. Les débuts de la liaison coïncidant avec la guerre et l’Occupation, on peut s’interroger sur les positions de Blanche Meyer et sur son rôle dans les séjours à Paris de 1942 ; elle ne semble guère l’avoir mis en garde contre ses imprudences du moment. Au contraire, elle l’incite à venir à Paris qu’il détestait comme lieu de ses amours avec Simone. En décembre 1942, elle triomphe à ses côtés au théâtre. Ils dînent avec Montherlant, Cocteau, Jean Marais, Alice Cocéa chez Maxim’s, lieu fréquenté par les officiers de la Wehrmacht : de quoi accréditer la légende Giono collaborateur, fait remarquer Pierre Citron43. » Lucien Jacques (1891-1961), le vieil ami de Giono, celui qui l’a recommandé chez Grasset, son alter ego du Contadour qui fuit la guerre entre Lure et Montjustin (Lubéron), la décrie aussi durement auprès de Rabi, Wladimir Rabinovitch (1906-1981), autre passant du Contadour. « – Il a une liaison, une femme élégante, mondaine. C’est pour elle qu’il est allé à Paris. Et c’est à l’occasion de tous ces voyages qu’il a rencontré tous ces gens de La Gerbe et d’ailleurs auxquels il a cédé44… » Comme le dit une rengaine d’époque :
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41 Eugène Saccomano, Giono, le vrai du faux. Ed. Le Castor Astral, 2014. p. 20, 21
42 Cf. Suzanne Citron. « Les Ordres étranges. Sur les amours de Giono – Un essai inédit de Pierre Citron » Histoires littéraires n°55, Juillet-Août-Septembre 2013
43 Suzanne Citron. « Les Ordres étranges. Sur les amours de Giono – Un essai inédit de Pierre Citron » Histoires littéraires n°55, Juillet-Août-Septembre 2013
44 Wladimir Rabinovitch, Journal de l’Occupation. Tome deuxième 1942-1944. Éditions Transhumances. 2009. p.195
C’est la femme aux bijoux, Celle qui rend fou C’est une enjôleuse Tous ceux qui l’ont aimée Ont souffert, ont pleuré Elle n’aime que l’argent Se rit des serments Prends garde à la gueuse ! Le cœur n’est qu’un joujou Pour la femme aux bijoux ! Mais les amants, Sacco, Lucien, c’est fait pour payer. En larmes, en encre ou en liquide. Surtout les « moins que rien ». Celles qui leur sont plus que tout et dont l’amour, comme une lame, leur déchire la vie toute la vie, s’enfonçant en eux peu à peu, telle une douleur si effilée, si sourde et si douce qu’on ne la sent pas trop d’abord ; comme la mélancolie où ils trempent leur plume pour s’écrire des romans ; Promenade de la mort, Le voyage en calèche, Noé, Le hussard sur le toit, Angelo, Le bonheur fou… « Je ne sais si Adelina White était telle que Giono la décrit. En tout cas, elle ressemble étrangement elle aussi à certaines de ses héroïnes45. » « Mme Numance, avec ses yeux de loup, légère, parfumée, insolente avec grâce, distante et passionnée ; Mme Tim, cette créole élégante, élevée entre un volcan et un glacier, la très stendhalienne cantatrice Fulvia, Pauline de Théus, ont bien des traits communs avec Melle Amandine et avec Adelina White46. » Des amours qui ne peuvent être illusoires puisqu’ils y croient, qu’ils en jouissent, qu’ils en souffrent, qu’ils finissent par feindre d’y croire encore. Puisque Giono invente pour Blanche ces « jardins d’Armide » dont il lui fait don, ces rousses collines d’automne où ils se promènent le soir, au hasard des sentiers et des oiseaux ; puisque la magicienne Armide, dans La Jérusalem délivrée, avait pris en amour le chevalier Renaud47. Et Pierre Magnan (1922-2012), le jeune ami de Giono, devenu le jeune amant de Thyde Monnier (1887-1957), de 35 ans son aînée, autrice de romans tirés à cent mille exemplaires, dit que celui-ci, pendant toutes ces années 40, 41, 42 veut écrire Les jardins d’Armide. « – Thyde, je vous mènerai voir les jardins d’Armide ! C’est un endroit, à cinq cent mètres de Manosque, sur la colline, où il va se promener solitaire (solitaire ? Quel ami loyal et discret que Pierre Magnan). Il y a vu les bosquets d’Akademos, les lauriers du Tyndare, les roseaux de l’Eurotas où le roi Midas les faisait moissonner en vain48. » En fait de jardins, c’étaient, dit Magnan, deux hectares de terre ensauvagée depuis cinquante ans et la ruine d’un bastidon coiffant la colline du Colombier, que son grand-père avait achetés à un Mexicain de retour au pays. Ce Mexicain y avait planté des yuccas, des figuiers, des rosiers, des lilas blancs et mauves le long du sentier menant au puits et au banc robuste où rêver sans voir Manosque. Jolaine Meyer (1930-2019), la fille de Blanche, signale dans un article de
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45 Jacques Pugnet, Jean Giono, préface de Paul Morand. Éditions Universitaires, 1955. p. 115
46 Jacques Pugnet, Jean Giono, préface de Paul Morand. Éditions Universitaires, 1955. p. 111
47 Cf. Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono, Actes Sud, 2007. p. 54/56
48 Pierre Magnan, Pour saluer Giono. Denoël, 1990. p.133-135
199649, une mention des « jardins d’Armide » et de Blanche/Adelina White, dans Noé, une errance poétique parue en 1948 aux Éditions de la Table ronde, alors que le Comité national des écrivains avait proscrit Giono de publication : « – Quelle drôle d’idée, ai-je dit. Et comment faites-vous alors pour vous procurer des jardins enchantés, des jardins d’Armide, ces prairies où il était si facile au poète de dresser les décors de la brume ? – Je n’arrive plus à m’en procurer, dit-elle50. » Mais Blanche hante bien d’autres pages de ce livre, et notamment ces lieux de Marseille où elle habite depuis 1943. Où Giono, souvent séjourne, de 45 à 49, chez son ami Gaston Pelous. « J’entendis autour de moi des bruits de jupe, des bottines craquantes et enfin une petite toux. Ayant levé les yeux et cherché autour de moi avec beaucoup d’attention, je vis dans la partie la plus sombre de la bibliothèque une silhouette de femme qui s’éloignait. Elle devait venir de passer près de moi et de me frôler… C’est ainsi qu’est née Adelina White51. » *** Puis la voix d’Élise se fait entendre dans l’escalier. – Jean !… A la soupe ! Et Jean, de plus en plus lourdement, de plus en plus poussivement, s’arrache de sa table et du jardin sauvage et secret où il se voyait errer en amoureux, et descend les marches pour aller manger la soupe, rire et bavarder avec les filles, Aline et Sylvie52, et parler avec Élise du ramassage des olives qu’ils feront demain, tous les quatre, dans une colline voisine53. Est-ce à Lucien Jacques, ou à un autre, je ne sais plus, qu’il avait dit à ses débuts, alors qu’il venait d’être publié et de quitter son emploi à la banque, « et maintenant, tout ce que je veux, c’est écrire un livre après l’autre, jusqu’à la mort… » ? Ou quelque chose d’approchant, je ne sais plus. Mais je sais bien qu’il faut vivre ou écrire, et que de sa vie, Giono fit une immense pyramide de mots, entassant sur la page, l’un sur l’autre, chacun de ses atomes, tandis que luimême, peu à peu, se décomposait, ses traits et son corps s’affaissant, s’effaçant dans le sol. C’est ça le métabolisme littéraire. Et puis plus rien que ce sentiment funèbre de son passage qui flotte de ses traces, comme une flaque d’âme qui s’achève avec l’extinction des livres et de la langue. Admettez qu’il ait de quoi être mélancolique et désespéré, ce passant immobile, sous ses dehors joviaux et bonhommes. Louis Meyer (1897-1975), le mari notaire, deux ans de moins que Jean Giono, découvre en 1942 et page 121 du livre d’Annick Stevenson la liaison de Blanche et de son ami Giono. Une lettre trouvée dans son sac, etc. On ne va pas en faire une pièce de boulevard. Il semble que Louis et Blanche vivaient déjà à part. Lui, très à l’aise, beau sourire aux yeux de sa fille, sportif, skieur, nageur, visiteur du Contadour (mais qui ne l’a été dans cette histoire ?), ayant ses aventures de son côté. Le divorce ? Il comprend, il est d’accord ; à une condition ; il garde sa fille. Et puis – simple détail matériel – le notaire ayant établi avant le mariage un contrat de
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49 Cf. Jolaine Meyer, « Sur un personnage de Giono : Adelina White ou Blanche ? » in Pratiques d’écriture, mélanges offerts à Jean Gaudon. Klincksiek
50 Jean Giono. Noé. Gallimard, livre de poche, 1967. p. 180, 181
51 Jean Giono, Noé, 1948
52 Cf. Aline Giono, Mon père, contes des jours ordinaires. Ed. Philippe Auzou, 1986
53 Cf. Jean Giono, Noé, Gallimard, 1947. Livre de poche, p. 55/73
communauté réduite aux acquêts, contrat que sa femme enfant – elle avait 17 ans – a distraitement signé54 , la voici fort démunie en cas de divorce. Et Blanche ? – Ah non ! Elle veut le divorce et sa fille, et Giono ! Eeeet… Enfin, Louis !… Jean !… Elle ne peut pas vivre sans rien ! Il faut que Jean l’épouse, ou que Louis verse une pension ! Ne serait-ce que pour élever sa fille ! Et Giono ? Eh bieeen, non, finalement, il ne veut pas divorcer d’Élise, comme il l’avait promis à Blanche, ni perdre ses propres filles… Ni Blanche qui… que… des dizaines de lettres de dizaines de pages, d’explications pénibles, à deux, à trois, entre amis et amants, entre mari et amant, entre mari et femme – Élise ne sait rien -, elle aussi trouvera une lettre, mais quatre ans plus tard, en 46. Giono a menti à Blanche, comme d’habitude, comme à tout le monde. Comme à lui-même. Une histoire qu’on se raconte – mais pourquoi fait-elle si mal ? Et en attendant, qu’est-ce qu’on fait ? On fait comme on peut. On marche, on titube, un pas après l’autre, avec dans le ventre cette lame blanche qui fait son trou. On saigne des romans, la traversée de Manosque continue, la guerre, la politique, les demandes d’aide, les difficultés de ravitaillement… Faut bien vivre. Accrocher une remorque un jour sur deux à son magnifique vélo et se hisser de Manosque à la Margotte pour en ramener de la viande, des œufs, des légumes55. « « Nous étions sans cesse quinze à table », me dit Élise Giono : elle et Jean, Aline et Sylvie, la mère de Jean et son frère Marius Giono, la mère d’Élise ; les réfugiés divers, dès 1941 : Karl Fiedler, le musicien Meyerowitz ; Louise Strauss, d’autres encore […]. Et bien souvent des hôtes de passage. Dans une lettre du 6 août 1940, Roger Thiollet, de Lyon, rappelle que lors de sa démobilisation il est passé au Paraïs et que Giono lui a dit : « Si tu claques du bec cet hiver, viens ici, il y aura toujours à manger »56. » « Fiedler est discret et ne lui pose pas beaucoup de problèmes. Il n’en est pas de même de Meyerowitz, autre Allemand juif, âgé de trente ans, pianiste, compositeur ; il n’est pas en permanence au Paraïs, mais depuis 1942, il est aidé et protégé par Giono qui lui trouve des refuges, à Manosque, à Forcalquier, à Vachères, à Marseille. Certes Meyerowitz court des dangers ; mais avec une incroyable inconscience, il semble tout faire pour les aggraver, ne pouvant vivre sans son piano dans chacune des maisons qui le recueillent, et en jouant constamment, ce qui pour un fugitif n’est pas le meilleur moyen de se faire oublier, surtout de voisins. Toujours angoissé, chaque fois que se présente un problème réel ou imaginaire, il se précipite chez Giono, ou lui écrit s’il n’est pas à Manosque ; et il faut que Giono agisse aussitôt. En octobre 1943, il est arrêté et conduit au camp des travailleurs des Mées. Giono s’y rend et obtient sa libération en l’embauchant – comme ouvrier agricole ! – à la Margotte. Il y a aussi Louise Strauss – Lou Ernst, la femme de Max Ernst, également juive – que, jusqu’à la fin d’avril 1944, date de son arrestation par les Allemands et de son départ pour le camp de concentration d’où elle ne devait pas revenir, Giono aide moralement et financièrement, lui payant même une opération chirurgicale et le coûteux traitement consécutif – ce qu’elle trouve naturel, et elle n’en exprime guère de gratitude57. »
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54 Cf. Annick Stevenson, Blanche Meyer et Jean Giono. Actes Sud, 2007. p.28
55 Cf. Eugène Saccomano. Giono, le vrai du faux. Le Castor Astral, 2014. p. 45
56 Pierre Citron, Giono,1895-1970. Le Seuil, 1990. p. 337
57 Pierre Citron, Giono,1895-1970. Le Seuil, 1990. p. 363, 364
Parmi les gens rencontrés en mars 42, à Paris, il y a Anton Sailer, le rédacteur en chef local de Signal, le bimensuel de propagande de l’armée allemande, conçu sur les modèles de Life et de Match, édité en 25 langues et vendu en kiosque. Comme d’habitude, Giono a promis : un conte ou une nouvelle, et la réalisation d’un reportage photo sur lui, par un photographe de Signal. Le photographe, c’est André Zucca (1897-1973), d’origine piémontaise comme Giono. Un excellent photographe, compagnon de voyage de Joseph Kessel, réquisitionné en 1941 – mais bien payé – par Signal, et qui profite de cette couverture et des pellicules couleur Afgacolor qui vont avec, pour documenter sous l’Occupation ces dehors de la vie parisienne que Maurice Chevalier chantait à l’automne 39, au début de la « drôle de guerre ». Non pas les rafles, les attentats, les étoiles jaunes, les files aux portes des boutiques, les « fritz » en goguette – ça c’est l’héroïque reportage de Raoul Minot (1893-1945) – un ancien poilu, photographe amateur alors employé du Printemps, qui le paiera de sa vie58. Mais cette obscène joie de vivre qui s’obstine aux terrasses des cafés, dans les bains de Seine et à la piscine Molitor, des Halles à Belleville en passant par la rue de Rivoli, pavoisée d’immenses croix gammées. Cela fut, et nulle indignation ni « résistance » rétrospectives ne peuvent abolir ce qui fut, et valait donc, comme toute réalité, d’être archivée. Que croyez-vous, ce n’est pas la guerre qui va empêcher la jeunesse de vivre sa vie, et davantage encore parce que c’est la guerre et que le fil de cette jeunesse risque d’être tranché d’un coup ; qu’elle soit juive ou goy, fasciste ou résistante, ou simplement zazou ; quitte à se croiser au même soleil radieux. Demandez à Simone Signoret (1921-1985), future vedette et compagne de route du parti communiste, née Kaminker, d’un père juif. Simone a une copine, Corinne Luchaire (1921-1950), fille de Jean Luchaire (1901-1946), dont Signoret, grâce à Corinne, sera la secrétaire aux Nouveaux Temps, un journal immodérément collaborationniste, de septembre 1940 à juin 1941. – Cependant que son propre père parlait à la radio de Londres. Luchaire sera fusillé en 1946, malgré le recours en grâce déposé par André Kaminker (1888- 1961), à la demande de sa fille Simone. Corinne Luchaire, aussi belle actrice que son amie, mourra en 1950 de tuberculose59. Simone survivra assez pour raconter ses souvenirs à l’écrivain Maurice Pons60. – Mais : Paris sera toujours Paris ! La plus belle ville du monde Malgré l’obscurité profonde Son éclat ne peut être assombri Paris sera toujours Paris ! Plus on réduit son éclairage Plus on voit briller son courage Sa bonne humeur et son esprit Paris sera toujours Paris ! André Zucca est venu photographier Giono à Manosque la dernière semaine de juillet, avant de filer à Banyuls faire le même reportage sur le sculpteur Aristide Maillol, et de revenir à Paris d’où il envoie une carte à Giono le 18 août :
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58 Cf. Philippe Broussard, Le Photographe inconnu de l’Occupation. Le Seuil, 2025
59 Cf. Corinne Luchaire, Ma drôle de vie, 1949
60 Cf. Simone Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Le Seuil, 1976. Edition FranceLoisirs 1977. p. 42-50
« Ami, Le reportage photo exécuté avec votre amicale complicité est épatant. J’ai, entre autres, un portrait à la pipe que vous verrez prochainement dans le numéro. Malheureusement, comme la nouvelle du dit Giono n’est pas encore parvenue et que tout passe dans la même édition, c’est Maillol qui vous grille d’un numéro. Allons, écrivain de talent, un effort et envoyez « Le Poète de la famille »61. » Ah oui, Giono est trop long à envoyer sa nouvelle, qui est trop longue pour être publiée dans Signal. Il en parle à Rabi – Rabinovitch – l’ancien du Contadour venu lui rendre visite en septembre 42, en compagnie d’Elian Finbert (1899-1977), autre ami juif et auteur d’un livre intitulé, Les Brebis et la vie pastorale62 – tiens le même jour qu’Olga Fradiss ! « Il m’a embrassé et parut heureux de me voir (1er mensonge). Le visage était vieilli mais la chevelure blonde (2ème). Je lui dis : – J’hésitais à te voir à cause de cette lettre que je t’ai écrite sur Le Triomphe de la vie. Lui, généreux : – Quelle lettre ? Je n’ai rien reçu ! (3ème). Il a parlé de ses projets, de ses romans, de ses ouvrages en préparation. Il a félicité Finbert pour La Vie pastorale. -Je l’ai lu d’un bout à l’autre, c’est un chef d’œuvre (4ème). Nous avons parlé des événements, des persécutions juives. – Ce sont des temps cruels. Et je constate que nous sommes devenus de plus en plus insensibles plus la misère est devenue grande. Je lui ai parlé du sadisme des Allemands. Puis il nous dit : Maintenant, il faut que je vous prévienne. Les Allemands m’ont demandé un article pour la revue Signal. Je voulais refuser, mais Grasset m’a dit : « il faut accepter si tu veux du papier pour tes livres. Et puis comme cela je pourrai sauver des types (5ème mensonge) ». J’étais écœuré en sortant. La dégradation de Giono était dessinée d’une manière définitive. C’était le seul écrivain français qui allait collaborer avec un journal allemand comme Signal63. » En fait, non, Signal publie « Rose », une nouvelle de Marcel Arland, en décembre 1942 et deux autres reportages sur Jean Cocteau en octobre 1942 et Colette en avril 194464. Mais ne versons pas dans l’homophobie et la misogynie. Et Giono a bien utilisé ses odieux contacts (Châteaubriant, Montherlant, Heller), pour tenter de sauver des résistants, Pierre et Louis Martel, des garagistes de Banon65 ; ainsi qu’Alain Raymond, le fils de son ex-amante Hélène Laguerre, arrêté à Grenoble. En vain d’ailleurs, et sachant bien que ses démarches humiliantes, faites sans illusion, sinon à contrecœur, ne lui nuiraient que davantage aux yeux des forcenés de tous bords. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Eh bien, on passe Maillol en octobre, dans le n°20 du magazine, et on repousse Giono au numéro de janvier 1943. Juste une double page photo, avec des légendes de la rédaction.
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61 Revue Giono 2020. p. 82
62 R. Julliard, 1942
63 Rabinovitch, Journal de l’Occupation, éditions Transhumances, Tome I, 1940-1942. p.321, le 13 septembre 1942
64 Cf. Revue Giono 2020. p.81
65 Cf. Gerhard Heller, Un Allemand à Paris 1940-1944. Le Seuil, 1981. p.139-141
Quant à André Zucca, il sera arrêté en octobre 1944 pour « collaboration avec l’ennemi et atteinte à la sûreté de l’État », puis relâché sur intervention d’un adjoint du général de Lattre de Tassigny, et son affaire classée sans suite le 8 octobre 1945. Aristide Maillol, mort en septembre 1944, ne sera jamais inquiété. Il avait lui aussi utilisé ses odieux contacts (Arno Brecker) pour sauver sa jeune muse, Dina Vierny, juive et communiste. Colette est élue à l’unanimité à l’académie Goncourt en 1945, sans autres grommellements que ceux des Lettres françaises sous emprise communiste. Ils sont nombreux, ceux qui prétendent être intervenus à sa demande, pour sauver son mari, Maurice Gourdeket, juif – à commencer par son admiratrice Suzanne, l’épouse française d’Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne. Quant à Cocteau et Arland, ni l’un ni l’autre n’ont subi à la Libération les avanies et proscriptions subies par Giono. *** L’Étranger d’Albert Camus (1913-1960), un livre panique s’il en fut, est paru le 15 juin 1942, avec un succès immense et immédiat. « On se répétait que « c’était le meilleur livre depuis l’armistice » » (Sartre). Un livre panique dans son acquiescement passionné au monde et au bonheur des sensations, sans nul souci des idées, ni des convenances et questions sociales66. J’ignore si Giono en a pensé quelque chose ; s’il s’est souvenu de ce jeune Algérois publié par Edmond Charlot (1915-2004), l’éditeur et libraire des Vraies Richesses – enseigne gioniste67 – qui avait envoyé en vain un texte aux Cahiers du Contadour à l’automne 38, quatre ans plus tôt. Mais qui a lu et refusé ce texte ? Giono ? Lucien Jacques ? Et allez savoir pourquoi ? Vous pensez bien que Giono, à l’époque, entre Hélène, Blanche, les accords de Munich et toutes les lettres envoyées et reçues, a pu ignorer ce texte de Camus. – Malgré la visite de Jean Grenier, le prof de philo de Camus, venu précisément le 30 septembre 1938. Mais on sait par lui qu’ils ont parlé d’autre chose68. Cinq mois après la parution de L’Étranger, le 11 novembre 1942, l’armée allemande envahit la France de Vichy. Parmi ses officiers, des lecteurs de Giono qui viennent lui demander un autographe ou une dédicace. Chez lui, au Paraïs. Ça marque mal. Lors de son dernier voyage à Paris, en décembre 42, Alice Cocea (1899-1970), actrice, chanteuse, metteuse en scène, lui a demandé une pièce pour le Théâtre des Ambassadeurs, qu’elle dirige. De quoi faire tourner les langues en surrégime, et davantage encore quand paraît sa Description de Marseille dans les numéros de décembre 42 et janvier 43 de la NRF de Drieu – et surtout le reportage de Zucca dans Signal : une bombe ! Son ami, Louis Martin-Bret, le paysan rencontré 14 ans plus tôt chez les Borrély, des instituteurs socialistes, celui-là même avec qui il collaborait au Travailleur des Alpes et faisait de l’antifascisme en 1934, est atterré. De même que tous ses vieux amis de gauche. Certes, Giono avait prévenu Martin-Bret au début de la Résistance : « Non, je ne fais partie d’aucune section armée. Pas plus dans l’armée française que dans la Résistance. Je n’en fais pas partie69. »
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66 Cf. « Marguerite Yourcenar et Albert Camus », Marius Blouin et Renaud Garcia, in Notre Bibliothèque Verte, vol. 3. Service compris, 2024
67 Edmond Charlot, lors de l’ouverture, offre à ses 300 premiers clients, un exemplaire de Rondeur des jours
68 Cf. Jean Grenier. Portrait de Jean Giono. Robert Morel, 1979. p.15
69 Jean Giono, Entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche, Gallimard, 1990, p.273, et Revue Giono 2020, p.135
Mais là, c’est pousser jusqu’à l’inconscience le goût de l’indépendance et de la provocation. On l’avait bien dit, du temps du Contadour, des Gerull-Kardas et de tous ces boches qu’il recevait là-haut, que le Giono était de leur côté !… C’est tout de même pas pour rien qu’on l’a mis en taule au début de la guerre, en 39 ! Et que l’armée l’a viré ! On n’a rien pu prouver, bien sûr, mais y’a pas de fumée sans feu…. Moi j’dis, un mec comme ça, il faudrait le… Le quoi ? Pour refroidir les têtes chaudes, et aussi pour lui adresser un avertissement clair et fort, quelqu’un dépose ou fait déposer une bombe sur le seuil de Giono. Une bombinette. Enfin, la porte est soufflée dans la nuit du 10 au 11 janvier, les vitres de la bibliothèque brisées, et l’escalier rempli de fumée et d’une puanteur de poudre. Dans les deux jours qui suivent, le commissaire de police de Manosque, l’adjudant-chef de la brigade de gendarmerie de Manosque, le capitaine de gendarmerie de Forcalquier et le commissaire principal des Renseignements généraux des Basses-Alpes y vont chacun de leur rapport et de leurs analyses qui convergent sur Martin-Bret, devenu « à la fois le souffle, l’âme, le moteur et l’outil » de la résistance bas-alpine70. « De notoriété publique, on signale à Manosque comme étant chef responsable du mouvement M. Martin-Bret, ex-conseiller général SFIO, lequel est soupçonné de mener une action gaulliste clandestine. Très intelligent, il a été impossible jusqu’à présent de transformer cette suspicion en une certitude71. » « On » ne se trompe pas. Ce « on » qui bavasse à tort et à travers dans les bistrots de Manosque, avec de fins regards et des hochements de tête entendus. Et qui assure en fil continu la perpétuelle mise à jour de la « notoriété publique ». On sait ce qu’on sait. Martin-Bret, conseiller général du canton de Manosque, secrétaire de la Chambre d’agriculture des Basses-Alpes, président de la Caisse régionale du Crédit agricole, démis de tous ses mandats politiques et professionnels par le régime de Vichy, s’est mis en rapport dès 1941 avec les résistants socialistes aixois. « En juin 1942, il adhère à Combat, le mouvement créé par Henry Frenay, et commence à organiser la Résistance dans les Basses-Alpes […]. Il recrute des hommes et des femmes, assure la diffusion et parfois l’impression de la presse clandestine, utilisant très efficacement le réseau des coopératives agricoles et des silos pour monter son équipe72. » Bref, les soupçons visent Martin-Bret qui subit une perquisition et des heures d’interrogatoire en attendant pire. Mais tandis que le commissaire des renseignements généraux boucle son rapport, Louis Martin-Bret rend visite à Giono pour une explication entre quatre yeux et vieux amis. Comme on n’y était pas, on ne peut que répéter les témoignages, les ouï-dire et constater les effets. Giono : « Martin-Bret, le lendemain du jour où l’on a mis un pétard à ma porte, vient me voir, m’avoue que c’est lui qui a mis le pétard, me demande pour arrêter les poursuites probables (il se sait soupçonné par la gendarmerie et je lui confirme qu’en effet, sans mon indignation, l’adjudant de gendarmerie avait l’intention d’aller la nuit même arrêter Martin), me demande donc de faire une lettre au
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70 Cf. Revue Giono 2020. p.135
71 Rapport du commissaire principal Sangla, chef du service des Renseignements généraux des Basses-Alpes. In Revue Giono 2020, p.87
72 Revue Giono 2020. p.135
procureur de la République de Digne pour décharger complètement Martin. Je fais immédiatement cette lettre et je la lui donne73. » Voici cette lettre de Giono, datée du 14 janvier 1943 et libellée en termes malicieux : « Monsieur le Procureur de la République, J’apprends qu’à la suite de l’attentat dirigé contre ma maison dans la nuit de lundi dernier, des soupçons pouvant motiver une arrestation se sont portés sur monsieur Martin-Bret. Je tiens à vous déclarer que j’ai toujours eu pour monsieur Martin-Bret une affection amicale, qu’il me rend sans réserve, et il me semble que je puis certifier en toute assurance qu’il est étranger de près ou de loin à cette stupide affaire. Monsieur Martin-Bret est le mieux placé du monde pour savoir que je n’ai jamais fait et ne ferai jamais de politique. Il connaît trop la position impartiale par laquelle je me place par rapport et en dehors des partis. Et j’ai trop confiance en son intelligence des choses et des gens pour imaginer qu’il ait pu commettre contre moi un acte dont il connaissait la parfaite inutilité. Au début d’une enquête, qui je l’espère finira par empêcher de nuire des gens dont la maladresse menace la paix de tous, j’ai considéré de mon devoir de vous déclarer ce que je crois vous être utile en évitant peut-être une erreur de départ. Veuillez agréer, etc74. »
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73 Revue Giono 2020, p.92
74 Revue Giono 2020. p.92
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/merci_qui.pdf pages 11 à 22.
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Bonjour,
Voici notre dernière livraison : https://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/merci_qui.pdf
Giono traverse la guerre entre deux prisons. La première, du 14 septembre au 11 novembre 1939 ; la seconde, du 8 septembre 1944 au 31 janvier 1945. Qu’a-t-il fait entre ces deux prisons pour être ainsi passé de l’une à l’autre ?
Il a vécu. Il a nourri les siens, Élise et lui, leurs filles, leurs mères, un oncle, un cousin ; et les autres, juifs et déserteurs allemands, résistants et réfractaires du S.T.O, amis de passage. Quinze bouches à table. Il en a hébergés, entretenus. Il a tenté, et parfois réussi à en sauver certains. Il a aimé Blanche et subi les joies et les affres d’une passion torturée. Il a saigné des romans. Il a joué au plus malin lors de ses deux voyages à Paris avec elle, se laissant trop choyer par les écrivains et les journalistes de la Collaboration croisés lors de ces visites.
Du reste, il s’en fiche. Aucun gouvernement au monde ne pourra jamais lui donner cette après-midi de neige qu’il voit tomber sur les toits, depuis la fenêtre de son pigeonnier.
Rien n’y fait. « Y’a pas de fumée sans feu », « y’a que la vérité qui blesse », etc. Invincible mauvaise joie de la médisance envers celui qu’on envie. Giono fut envié et calomnié à un point exceptionnel dans son pays de Manosque, mais aussi par les porte-plumes du parti communiste (Claude Morgan, Tristan Tzara), suscitant contre lui une fielleuse convergence des mensonges.
Certes, il n’était pas René Char, alias capitaine Alexandre, le poète guerrier qui dirigea entre Céreste et Forcalquier, l’Armée Secrète et la Section Atterrissage Parachutage (SAP) des Basses-Alpes. Mais qui, parmi les écrivains, s’est hissé à la hauteur de René Char, hormis Romain Gary et Saint Exupéry ?
Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre