« Le remembrement a créé de véritables fractures dans les campagnes. » Inès Léraud décrypte un grand bouleversement rural et agricole
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« Le remembrement a créé de véritables fractures dans les campagnes. » Inès Léraud décrypte un grand bouleversement rural et agricole
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20/03/2025
Ce 20 mars 2025, la journaliste et documentariste Inès Léraud est de passage dans la Vienne pour éplucher les archives départementales et participer à une table ronde consacrée au sujet de son dernier livre, le remembrement. Déployée après guerre suite à une loi du régime de Vichy, cette politique a conduit à la mutualisation de nombreuses terres agricoles et à la transformation des paysages ruraux.
Après la pollution des plages bretonne, le remembrement est désormais décortiqué sous la plume d’Inès Léraud, et les crayons du dessinateur Pierre Van Hove. Leur première enquête, Les Algues vertes, a rencontré un franc succès d’abord en un extrait dans la Revue Dessinée, en 2017, puis en bande dessinée en 2019, avant d’être adaptée au cinéma en 2023.
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Le duo revient avec Champs de bataille, L’histoire enfouie du remembrement, publiée chez Delcourt.
Dans cet ouvrage, Inès Léraud livre une enquête historique sur la manière dont, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le remembrement a profondément modifié le paysage et les pratiques agricoles, entamant la mutation d’une paysannerie vers l’agro-industrie.
De passage à Poitiers pour se plonger dans les archives départementales, la journaliste et documentariste a répondu aux questions de notre rédaction.
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En quoi a consisté le remembrement ? Concrètement, comment s’est-il déroulé ?
Le remembrement, c’est vraiment le fait de regrouper les terres parce qu’à cette époque-là, notamment avec les héritages, les terres sont divisées, et du bocage est construit pour former la frontière entre ces différentes parcelles.
Chaque exploitation possède des terres émiettées, il faut parcourir une certaine distance pour aller d’une parcelle à une autre. L’idée c’est vraiment de regrouper autour du siège d’exploitation pour rendre plus efficace la culture des parcelles et puis araser du bocage, des arbres, des haies pour pouvoir cultiver avec des machines, des tracteurs.
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Pour remettre cette politique dans son contexte, à quels enjeux fallait-il répondre à l’époque ?
Le remembrement se déploie en France après-guerre, mais il naît d’une loi forgée pendant la Seconde Guerre mondiale, sous le régime de Vichy, sous Pétain, une loi du 9 mars 1941. L’idée c’était de moderniser l’agriculture française qui était restée, selon les mots des ingénieurs du génie rural de l’époque, très arriérée et plus paysanne que celles par exemple de l’Angleterre et de l’Allemagne.
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Dans votre ouvrage, vous vous êtes intéressée aux laissés-pour-compte de cette politique du remembrement.
En fait, au départ le remembrement remporte une certaine adhésion auprès des agriculteurs parce qu’il y a une nécessité, une utilité au regroupement, et le remembrement permet la construction de nouveaux chemins beaucoup plus pratiques que les anciens chemins creux qui pouvaient être très boueux l’hiver.
Mais c’est vraiment l’administration qui va décider des nouveaux plans de remembrement, et quand les agriculteurs et agricultrices vont découvrir ces plans, ils vont s’apercevoir qu’il y a des grandes injustices, que les plus gros agriculteurs sont avantagés et les plus petits lésés. Le remembrement c’est l’occasion d’organiser un véritable exode rural.
Pour agrandir les fermes, il faut faire partir des agriculteurs des campagnes, et les usines ont besoin de bras sur leurs chaînes. Donc on a besoin de main-d’œuvre et il y a une combinaison qui est faite de modernisation des campagnes et déploiement des usines en France.
Dans votre travail d’enquête, vous êtes allée rencontrer des enfants, des petits-enfants d’agriculteurs, il reste une certaine omerta dans ces villages ?
Oui, le remembrement a créé de véritables fractures dans les campagnes, des clivages entre les habitants, et ces tensions perdurent malgré les générations. Je suis allée dans des villages où il y a deux sociétés de chasse, deux cafés, qui sont encore pour ceux qui étaient des familles anti-remembrement et ceux qui étaient pro-remembrement.
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Ça permet aussi de mieux comprendre les événements actuels, notamment les mouvements de contestation agricole, ça fait partie de votre travail aussi de nous éclairer sur les enjeux d’aujourd’hui ?
C’est vrai qu’on peut voir que les modernisations agricoles, continuent, persévèrent malgré les régimes politiques depuis 1941, Vichy, la Libération, de Gaulle, jusqu’à aujourd’hui, et souvent dans un déni de démocratie. On le voit aussi avec les bassines, ces modernisations sont menées avec des forces de l’ordre très dures et je pense que c’est parce que l’agroalimentaire français est un fleuron industriel de notre pays.
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Vous êtes aujourd’hui invitée à une table ronde organisée par les archives de la Vienne et des Deux-Sèvres au sujet du remembrement, qu’est-ce qui vous amène dans ce département qui n’est pas forcément votre territoire d’enquête ?
Je ne suis pas venue dans ce secteur de la Vienne et des Deux-Sèvres pour enquêter sur le remembrement, même s’il y a eu énormément de remembrements sur ces territoires. D’ailleurs, les grands projets modernisateurs, les grands projets industriels, comme les grands projets de méthanisation, l’éolien industriel, mais aussi les bassines, sont adossés à l’agriculture et ont lieu sur des territoires très remembrés. Je pense qu’il y a une histoire à exhumer ici, dans la Vienne et les Deux-Sèvres.
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De plus, j’ai été très agréablement surprise d’être invitée par des archives départementales, c’est la première fois que cela m’arrive. Un salarié des archives m’a dit : “On a tout un fonds à mettre à votre disposition concernant le remembrement, est-ce que vous voudriez bien passer une journée à l’explorer ?” Léandre Mandard, le conseiller scientifique sur l’album Champs de bataille est déjà depuis ce matin aux archives, moi je le rejoins cet après-midi, on va regarder ce qu’il y a comme cartons sur le remembrement, et ce soir on va rencontrer le public.
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Ces modernisations sont menées avec des forces de l’ordre très dures et je pense que c’est parce que l’agroalimentaire français est un fleuron industriel de notre pays.
Inès Léraud, Autrice de Champs de bataille, L’Histoire enfouie du remembrement
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Justement, l’ex-région Poitou-Charentes est très concernée par des luttes contemporaines autour de l’agriculture, notamment avec les réserves de substitution, les mégabassines, c’est une histoire qui se poursuit ? Ce qu’on vit aujourd’hui est la suite logique de l’histoire du remembrement ?
La première séquence de Champs de bataille se passe à Fégréac en Loire Atlantique, où on voit tous ces paysans qui luttent contre le remembrement dans leur commune. Ils organisent des manifestations, enlèvent les bornes posées par les géomètres pour délimiter les nouvelles parcelles et brûlent les plans de remembrement parce qu’ils les trouvent trop injustes, parce qu’ils trouvent que la nouvelle répartition des terres sert les plus gros et dessert les plus petits, et ils se font réprimer par les forces de l’ordre, gazer…
J’ai écrit cette séquence en mars 2023, au moment de Sainte-Soline, et ces deux événements se faisaient très fortement. En effet, dans ces grands projets de modernisation agricole, on voit que les petits agriculteurs s’allient avec des personnes ayant des sensibilités écologiques pour lutter contre des projets qui leur paraissent injustes et qui divisent les campagnes parce que les plus gros agriculteurs ont tendance à eux, soutenir ces projets.
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Dans vos bandes dessinées, on retrouve ces questions de l’agro-industrie face à la petite agriculture, à la paysannerie, ces combats déséquilibrés vous passionnent ?
C’est vrai que ce qui m’a passionnée dans cette histoire du remembrement, dans cette BD Champs de bataille, c’est de comprendre comment dans les campagnes françaises, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et en tout cas au début du 20ème siècle, il y avait une forme d’auto-organisation, une relative autonomie des campagnes.
Les campagnes étaient pauvres mais elles n’étaient pas misérables, et elles assuraient leur autosubsistance, elles vendaient les surplus de façon plus ou moins locale, avec les bateaux sur les fleuves, les charrettes tirées par les chevaux, les voies de chemin de fer, les trains.
Aujourd’hui on a 400 000 agriculteurs, dans quelques années, on en aura 200 000. On est même en train de fragiliser l’autosuffisance de notre nation, notre fameuse souveraineté alimentaire est en danger.
Inès Léraud, Autrice de Champs de bataille, l’Histoire enfouie du remembrement
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C’était un mode de vie très résilient, qui avait trouvé une forme d’équilibre avec les écosystèmes puisque ce bocage était une forêt linéaire qui hébergeait énormément de biodiversité et qui servait à nourrir les populations locales, en fruits notamment, et puis elles approvisionnaient en bois, de chauffage, d’énergie, de construction. Puis à un moment, la politique d’État, de manière très descendante, va venir complètement administrer ces campagnes, les rendre dépendantes du carburant, de l’argent, de la monnaie et c’est ce qui m’intéresse.
Finalement, en clivant, en fracturant ces campagnes, en mettant fin aux solidarités locales et en favorisant les agriculteurs les plus productifs, qui pourraient être les plus à même d’exporter, on va rentrer dans des logiques d’exportation, et plus d’agriculture qui nourrit les populations locales.
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Entre Les Algues vertes et Champs de bataille, vous donnez des exemples de décisions qui vont contre le bien-être collectif, la nature et l’environnement. Comment considérez-vous le fait que cela se poursuive aujourd’hui ?
On voit que la loi sur le remembrement naît en plein régime vichyste sous Pétain en 1941. Elle est maintenue à la Libération sous de Gaulle. Elle est maintenue quel que soit le régime politique, de gauche, de droite, jusque dans les années 2000. Ce qui est assez sidérant à observer c’est que, quels que soient les régimes politiques, ces grands projets de modernisation agricole ne font que persévérer, faisant toujours perdre plus d’autonomie aux territoires et aux populations locales. En fait, c’est vraiment parce qu’on est dans une ère capitaliste où ce secteur de base de nos sociétés qu’est la production d’alimentation est vraiment perçu et développé sous l’angle de la productivité et de l’export.
Ce qui est fou c’est que cela va jusqu’au contresens, c’est contre-productif. On voit qu’on avait quand même six millions d’agriculteurs au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c’était un bassin d’emploi énorme. Aujourd’hui on en a 400 000, dans quelques années, on en aura 200 000. On est même en train de fragiliser l’autosuffisance de notre nation, notre fameuse souveraineté alimentaire est en danger.
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Aujourd’hui, le bon sens serait de réimplanter une paysannerie qui produise à l’échelle locale en France. En plus, vis-à-vis du climat, on sait que cette paysannerie qui travaille avec des animaux en plein air et pas en bâtiment, replante des arbres, et notamment les forêts linéaires comme le bocage, c’est la meilleure façon de lutter contre le réchauffement climatique. Cette agriculture paysanne est bio, elle est aussi vertueuse pour les écosystèmes, pour notre santé, pour notre sécurité sociale, on sait qu’aujourd’hui les produits chimiques qui sont dans les produits agricoles contribuent aux cancers, etc. C’est vertueux sous beaucoup d’aspects, et ça paraît fou que le système capitaliste devienne aussi contradictoire avec notre survie.
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20/03/2025

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