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Mort de Nathalie Baye : une star discrète
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Fermons les yeux et scrutons les mille images qui surgissent de Nathalie Baye, comédienne qui ne se laissait jamais enfermer dans un emploi, un type, alors même que son physique changeait peu, c’est frappant, (belle) personne qui ne ressemblait pas tout à fait à ce que projetaient ces premiers films, bien moins tranquilles que l’apparence de calme qu’elle propageait et que certains rôles laissaient penser, tout comme sa maîtrise corporelle, la souplesse de ces gestes, son port, ses épaules − Nathalie Baye a toute sa vie fait de la danse, ce qu’on ne pouvait pas oublier quand on la rencontrait ne serait-ce que cinq minutes.
Ses débuts au cinéma sont fulgurants : immédiatement des films qui comptent, avec de grands cinéastes. François Truffaut, d’abord, qui lui donne le rôle de la scripte dans la Nuit américaine. Pourquoi elle ? Parce que ! Mais aussi, dira Truffaut, en raison de son côté «mec» perçoit-il, ce qu’il accentue encore en la dotant de grosses lunettes rectangulaires façon Yves Saint Laurent. En elle, il voit immédiatement, dès leur première rencontre, l’actrice idéale pour incarner un personnage largement inspiré de la vraie scripte du film, sa complice de toujours, Suzanne Schiffman, scénariste et technicienne phare de son œuvre et de la Nouvelle Vague en général, à une époque où les génériques laissent peu de place aux femmes qui n’étaient pas actrices. Il s’entend si bien avec Nathalie Baye qu’il la choisit également pour la Chambre verte, d’après Henry James, où la lumière des bougies créée par le chef opérateur Nestor Almendros, dans ce film qui voue un culte aux disparus, éclaire particulièrement bien quelque chose d’insaisissable : sa grâce. Mais entre-temps, autre cinéaste capital, il y a Maurice Pialat et la Gueule ouverte. Personne n’est plus là pour en témoigner, ni Philippe Léotard, qui est à l’époque son compagnon et qu’elle a découvert dans la Cuisine l’un des premiers spectacles du Théâtre du Soleil, ni Pialat, mais il semblerait qu’elle ait su habilement esquiver les tensions et les engueulades du cinéaste tempétueux dans un film difficile sur une agonie du cancer.
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S’il y a bien quelque chose que détestait Nathalie Baye, c’est d’être cataloguée en femme rangée, qui ne prend pas de risque, se contente de gérer sa carrière entre deux personnages bourgeois, bon chic bon genre comme on disait à l’époque, et quelques belles maisons. Car au contraire, comme le montrent ses choix au théâtre − jouer un entretien de Hervé Guibert, Zouc par Zouc en 2006 par exemple −, au cinéma, et pour sa vie personnelle, elle avait le sens de l’aventure et ne craignait ni les orages, ni la passion. Dans Une semaine de vacances de Bertrand Tavernier, elle joue une professeur de français qui craque et décide de s’accorder quelques jours pour réfléchir à la finalité de son métier. Le film, l’un des plus beaux de son auteur fait un carton. Nathalie Baye s’impose comme une actrice de premier plan.
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Echec scolaire, école de danse et cinéma
Avant d’accepter le rôle, Nathalie Baye avait hésité : elle garde des souvenirs traumatisants de sa scolarité. Ses parents, artistes peintre, bohème, et occupés à leur dispute, ont d’autres chats à fouetter que les difficultés scolaires de leur fille. Dyslexique, humiliée par sa condition de mauvaise élève, elle ne passera pas le bac. A quatorze ans, elle est prise dans une école de danse à Monaco et, sans ses parents, l’adolescente prend goût à la discipline de fer que lui impose l’établissement où Noureev vient enseigner une fois par mois. Dans la vie de Nathalie Baye, on retrouvera souvent cette alliance de cadre, de discipline et de son explosion. Un peu par hasard, elle passe ensuite une audition au cours de René Simon et reçoit, ce sont ces mots, un compliment pour la première fois de sa vie. Puis Nathalie Baye entre au conservatoire d’art dramatique. Le jeu sur scène lui paraît de la gnognotte en comparaison avec la danse, et les élèves, «des glandeurs». Elle rencontre très vite la planète cinéma. Pour Isabelle Huppert, Nathalie Baye est avant tout l’actrice de la Chambre verte. «J’aimais sa voix, son sourire. Nathalie avait un grand art de la vie courante», a réagi aujourd’hui auprès de Libération l’actrice qui a partagé avec elle l’affiche de Sauve qui peut (la vie).
C’est le grand film de cette décennie débutante, on est en 1980 : Sauve qui peut (la vie) signe le retour au cinéma de Jean-Luc Godard, disparu du circuit commercial pour se consacrer à toutes sortes d’expérimentations vidéos. Dans ce film où Nathalie Baye joue aux côtés d’Isabelle Huppert donc, mais aussi de Jacques Dutronc, qui fut un immense succès au box-office même s’il déconcerte une partie du public, la comédienne alors trentenaire n’incarne rien de moins qu’une femme inspirée de la cinéaste Anne-Marie Miéville, compagne de Godard. Femme qui fait de la bicyclette dans la nature romande, et encadre, et supporte au sens fort, les défaillances en tout genre de son alter ego joué par Dutronc. Décrit ainsi, on dirait un film psychologique, ce qu’il n’est en rien. Nathalie Baye y dégage une fiabilité, une rectitude, tandis que Jacques Dutronc joue la fuite, la vie émiettée, la désunion.
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Loin du bling-bling, mais compagne d’Hallyday
«Tu l’entends, ce son ? — Non, il n’y a pas de son, je n’entends rien.» Difficile d’oublier cette séquence dans un café, où Nathalie Baye-Denise est garante du réel tel qu’il est partagé et partageable. Pour ce rôle, elle obtient un premier césar en 1981. Fait d’armes unique et signe qu’elle est aimée des «professionnels de la profession» comme les appelle Godard, elle en recevra un deuxième l’année suivante pour Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre, puis l’année d’après pour la Balance de Bob Swaim, film noir qui se déroule dans le milieu de la drogue, emblématique de ces années-là, grand succès et dernier film où elle partage l’affiche avec Léotard, qui ne se remettra jamais complètement de leur rupture.
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Nathalie Baye accueillait les contraires. Elle aimait la discrétion et la Creuse où elle a une maison − et surtout pas Saint-Tropez ou Saint Barth −, loin du bling-bling du milieu. Mais elle tombe raide amoureuse de Johnny Hallyday. De leur union, naît la comédienne Laura Smet. C’est en observant les jeux de la mère et de la fille, leur joie et leur forme de complicité, que Nicole Garcia pense à Nathalie Baye pour Un week-end sur deux, son premier long métrage très bien accueilli, où l’actrice incarne une mère qui embarque ses deux enfants dans une virée imprévue, et où la vie d’une femme devant tout faire, tout éprouver à la fois − est-ce compris dans la définition du mot femme ? − est formidablement restituée. On est en 1990, et l’actrice a 42 ans. Elle retrouve Godard pour Détective qui embauche en même temps Hallyday et Claude Brasseur. Godard se montre odieux avec elle ainsi qu’avec le chef op Bruno Nuytten comme l’a immortalisé une séquence de l’émission Cinéma Cinéma. La dispute est peut-être outrée et exagérée en raison de la présence des journalistes, mais donne sans doute le ton d’un tournage sous tensions.
La carrière de Nathalie Baye connaît à la fin des années 80 un véritable trou d’air bien qu’elle ne se retire jamais des plateaux. Elle est associée à une prestigieuse décennie eighties et la nouvelle génération de cinéastes qui signent alors leurs premiers films (Arnaud Desplechin, Jacques Audiard, Olivier Assayas, Patricia Mazuy…) ne pensent pas à elle. «Je me suis ennuyée, on déprime dans ces moments-là, on se demande si on retrouvera un jour le plaisir de faire ce métier», racontera-t-elle plus tard à l’évocation de cette période. Ce sont deux comédiennes qui lui donnent au début et à la fin des années 90 deux rôles marquants, où elle parvient encore à étonner. C’est tout d’abord Nicole Garcia qui pour son premier long-métrage, Un week-end sur deux lui fait jouer Camille, actrice dans le creux de la vague ayant au cours de son divorce perdu la garde de ses deux enfants et qui s’enfuit un jour avec eux. Une échappée où Baye sous l’impulsion fantasque de Garcia se défait des oripeaux de la supposée sagesse à laquelle elle est associée.
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Après «Vénus Beauté», une nouvelle carrière
Presque dix ans plus tard, en 1999, c’est Tonie Marshall qui l’envisage pour son Vénus Beauté, véritable come-back au sommet de la popularité pour Nathalie Baye jouant à fond la carte d’une certaine fatigue à toujours faire le même boulot. En effet, elle se réinvente en esthéticienne blasée de consacrer son temps à masser des clientes et masquer les rides en les écoutant dévider leurs soucis, figure de femme qui a sa jeunesse derrière elle mais se voit soudain déstabilisée par la déclaration amoureuse d’un trentenaire fougueux. Le talent comique et la mélancolie de l’actrice s’accordent dans un registre de ciné-sitcom où quelque chose se joue du flottement entre la star et la femme simple dans le théâtre au glamour aussi séduisant que relatif d’un salon de soins esthétiques.
La même année, elle décroche un prix d’interprétation à Venise pour Une liaison pornographique de Frédéric Fonteyne qui raconte une histoire de cul par petites annonces interposées avec un nouvel écart d’âge d’une vingtaine d’années avec son partenaire masculin, Sergi Lopez. Signe sans doute qu’elle ose accepter des rôles que d’autres de même statut à l’époque jugeraient trop risqués. En l’absence complète de rapport à l’idée de transgression, Baye aborde tout avec l’évidence d’une navigation rêveuse entre des écueils qu’elle ne voit pas ou qui l’indiffèrent complètement. De même qu’elle avait peu d’appétence pour les principes de rangement critiques du cinéma français, passant de Jean-Luc Godard à Robert Enrico (De guerre lasse, en 1987) ou plus tard de Thomas Gilou (Michou d’Auber) à Tsai-Ming Liang (Visage en 2009), ayant gardé de ses années de danse un sens peu commun du grand écart.
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Le film de Tony Marshall (1,3 million d’entrées) réouvre le jeu et lui donne à nouveau accès à des rôles plus intéressants comme le prouve une riche deuxième carrière qui dès 2002 lui permet de décrocher le rôle de la mère de Leonardo Di Caprio dans le trépidant Arrête moi si tu peux de Steven Spielberg où elle a notamment une courte scène de danse dans le salon familial avec Christopher Walken, ancien danseur lui-même, stase dans un récit de fuite éperdue et qui se hisse instantanément très haut dans une galerie intime de moments suspendus.
Avocate à lunettes noires boostée par son besoin de domination et de pouvoir dans Ne le dis à Personne de Guillaume Canet, femme trompée noyant sa rage dans le whisky dans les Sentiments de Noémie Lvovsky, amatrice de gigolos dans Cliente de Josiane Balasko, mère effarée face son fils lui annonçant son désir d’être une femme dans Laurence Anyways de Xavier Dolan (film devenu culte), mère perturbée par les agissements de son fils psychotique dans Préjudice d’Antoine Cuypers, mère encourageante face à Nicolas Maury dans son premier film comme réalisateur, Garçon chiffon, où il campe un comédien mal dans sa peau, Nathalie Baye devient peu ou prou la marraine de cinéma de nombreux débutants ou citation paradoxale d’un patrimoine à haute valeur culturelle n’ayant plus peur de rien comme lorsqu’elle s’embarque avec la bande à Philippe Lacheau dans Alibi.com et se retrouve donc au générique d’une comédie rassemblant 3,5 millions de spectateurs en 2017.
«J’ai effectivement beaucoup tourné, disait-elle à Libération en 2008. Je ne sais pas combien, je ne tiens pas de compte. Ce que je sais, en revanche, c’est que c’est si douloureux de ne pas travailler qu’il m’arrive de traverser des moments de boulimie. Et puis ça dépend tellement du désir des autres, comme quand on a envie d’embrasser quelqu’un. C’est tout de suite ou pas.» Le site Imdb donne 110 titres pour une carrière qui démarre avec une apparition non-créditée en 1972 dans Faustine et le bel été de Nina Companeez et se termine avec un film franco-libanais en 2023, la Nuit du verre d’eau de Carlos Chahine. Outre les films de cinéma, il y eut des rôles pour la télévision dont la série Dix pour cent dans un épisode réalisé par Cédric Klapisch mettant en scène l’actrice et sa fille Laura Smet se voyant proposer de jouer dans un même film mais la perspective d’une cohabitation sur le même tournage les pousse à flinguer leur audition.
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«Je me réjouis d’avoir encore le désir de jouer»
Interviewée par Laure Adler sur France Inter sur le passage entre ses débuts comme danseuse et ses premiers rôles, Nathalie Baye affirmait que jouer avait été une révélation après les contraintes du ballet, interpréter un rôle était «quelque chose qui m’était complètement naturel» : «Jouer m’a procuré tout de suite un bien-être, un intérêt violent, une curiosité, un plaisir…» Pourtant face à des comédiennes telles que Deneuve, Huppert ou Adjani, pour citer des exemples de longévité et de traversée de plusieurs mondes de cinéma, elle semblait par son effacement ne pouvoir affronter une compétitivité sans merci. Or, un caractère bien trempé et aussi une «folie» sous-jacente souvent pointée par ses proches ont eu raison de tous les pronostics. Elle se faisait souvent d’ailleurs l’analyste d’un star-system en vase clos : «Quand on tourne trop, on prend le risque de lasser. Le cinéma français a tendance à faire jouer aux mêmes acteurs les mêmes rôles, jusqu’à l’essorage. En ce moment, je vois bien que certains sont dans tous les films ou presque. Même si on les aime, on finit par en avoir ras-le-bol. Je peux aussi en avoir ras-le-bol de moi.» Ou encore : «Je ne me torture pas en pensant à ma carrière mais je me réjouis d’avoir encore le désir de jouer et je fais tout pour le préserver. Il faut être très vigilant, ça peut foutre le camp sans qu’on y prenne garde.»
Signataire en 2018 de «l’appel de 200 personnalités pour sauver la planète», elle apparaît aussi en 2023 parmi la cinquantaine de voix qui s’élèvent pour voler au secours de Gérard Depardieu, pris dans la tourmente des images de son voyage en Corée du Nord diffusées par France télévisions et sous le coup d’une plainte pour viol, évoquant dans le texte un «lynchage» et un «torrent de haine». Elle s’était exprimée aussi par voie de presse en faveur du droit à mourir dignement après avoir assisté à la mort lente de sa mère à la Pitié Salpêtrière dans une chambre de relégation où se succédaient les cas jugés irrécupérables : «Un jour, j’ai demandé à parler au chef du service. Lui et une femme m’ont conduite dans une salle où j’ai fait une véritable crise de folie. Hors de moi, je leur ai dit : “Mais à quoi ça sert ? A quoi ça sert ?”» Atteinte de la maladie du à corps de Lewy, pathologie neurodégénérative, Nathalie Baye dans un état préoccupant depuis l’été dernier est morte chez elle vendredi soir selon ses proches. Les extraits de ses interviews ou de séquences de films qui défilent entre témoignages et hommages de circonstances rappellent aussi à quel point elle était une voix claire, contredisant par son chantonnement de jubilation lasse, l’épais mystère d’une star paradoxalement surexposée dans sa discrétion même.
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