Guerre au Moyen-Orient : la journaliste libanaise Amal Khalil visée et tuée par l’armée israélienne dans le sud du Liban
Dans un communiqué, le ministère libanais de la Santé affirme que l’armée israélienne a, après plusieurs frappes, «poursuivi» Amal Khalil et sa collègue photographe Zeinab Faraj, blessée. Les autorités et les ONG de défense du droit des journalistes dénoncent un crime de guerre.
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Elle s’appelait Amal Khalil. Elle avait 42 ans et, disent ses confrères, «toujours un sourire à offrir». Dans le sud du Liban, elle était devenue un visage familier, celui qui raconte la guerre pour le quotidien libanais Al-Akhbar. Ce mercredi 22 avril, elle se trouvait justement pour le journal sur la route d’Al Tiri, dans le sud du pays, en reportage avec sa consœur Zeinab Faraj. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu dans la nuit du 17 avril, les journalistes reviennent peu à peu vers ces villages soustraits aux regards depuis début mars, profitant d’une forme d’accalmie.
Sur la route, mercredi vers 14 h 45, une frappe de l’armée israélienne vise une voiture qui roule devant elles. Au moins deux passagers sont tués. Amal et Zeinab freinent, abandonnent leur véhicule, et trouvent aussitôt refuge dans une maison voisine pour alerter leurs rédactions. A 16 h 27, le contact avec Amal se rompt, raconte la direction du journal : l’aviation israélienne vient de bombarder directement la maison où elles s’étaient abritées. Dépêchée sur place, la Croix-Rouge libanaise parvient à extraire Zeinab des décombres. Mais pour Amal, les secours sont stoppés net. Les équipes de la défense civile signalent «une grenade assourdissante lancée contre le véhicule et des coups de feu clairement audibles», selon un témoin. Les ambulances doivent rebrousser chemin.
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Les secouristes racontent avoir négocié un passage pendant plusieurs heures, tentant d’obtenir de l’armée israélienne l’autorisation d’intervenir sans être pris pour cible, alors même qu’ils opèrent sur le territoire libanais. Une version contestée par Tel-Aviv dans un communiqué officiel : «L’armée israélienne n’empêche aucune équipe de secours d’atteindre la zone. Les détails de l’incident sont en cours d’investigation.» Le texte ajoute cependant que la carte de la «ligne jaune» a été rendue publique et que la zone devait être évacuée avant de conclure que les «forces israéliennes ne visent pas les journalistes et agissent pour réduire les risques auxquels ils sont exposés tout en maintenant la sécurité de leurs troupes».
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Le village d’Al Tiri a été unilatéralement placé au-delà de cette «ligne jaune» tracée par Tel-Aviv, une frontière derrière laquelle l’armée israélienne dynamite des villages depuis le cessez-le-feu, imposant une zone décivilisée, de fait soustraite au droit. Ce n’est qu’à la nuit que les secours obtiennent l’autorisation de fouiller les ruines ; et sous les gravats, finissent par retrouver le corps d’Amal Khalil. Dont la mort survient moins de vingt-quatre heures avant le nouveau round de discussions entre Libanais et Israéliens, à Washington.
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Journalisme militant et poésie
Dès l’annonce de sa mort, le ministère libanais de la Santé a dénoncé, dans un communiqué, «les pratiques inacceptables que l’ennemi persiste à commettre avec insistance», pointant «une double violation flagrante : l’entrave aux opérations de secours visant une civile connue pour son activité journalistique, et le ciblage d’une ambulance clairement identifiée aux couleurs de la Croix-Rouge». Le président libanais, Joseph Aoun, a dénoncé jeudi un « crime de guerre ».
Au Liban, Amal Khalil est la vingt-troisième journaliste tuée par l’armée israélienne depuis 2023. Selon l’agence de presse américaine AP, son décès porte à neuf le nombre de journalistes tués au Liban depuis le début de l’année 2026.
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Amal Khalil a été enterrée jeudi après-midi là où elle a grandi, près de Baysariyyeh, un village du Sud-Liban, aux portes de la «zone rouge» établie depuis mars par Tel-Aviv pour contraindre les civils à quitter la région de force. Les funérailles ont eu lieu alors que le soleil tombait sur Baysariyyeh. Des centaines de personnes étaient réunies pour lui rendre hommage, dont beaucoup de journalistes. «C’était vraiment une âme du Sud. Elle vivait et incarnait le Sud jusqu’au bout des ongles, raconte un jeune homme originaire de la région de Bint Jbeil. Elle ne pouvait pas entrer dans un village sans connaître au moins vingt personnes!»
Le cadet de la famille Khalil, Hussein, 8 ans, circule entre les tombes, distribue les portraits d’Amal et répète à qui veut l’entendre qu’il deviendra journaliste comme elle. Les adultes portent son cercueil blanc, comme les couronnes de fleurs qui le suivent. Les femmes autour hurlent quelques mots, des slogans politiques. Sans en faire trop, car la famille a demandé de ne brandir aucun étendard à l’occasion des funérailles. Un seul slogan est repris par une majorité de la foule: «Nous sommes tous Amal Khalil.»
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«La poésie qui m’a adoucie»
Après avoir étudié la littérature arabe à Saïda dans sa jeunesse, Amal Khalil s’était engagée à Beyrouth auprès de collectifs proches du Parti communiste libanais et a participé à ses premières manifestations dans le sillage des causes de la gauche libanaise. Elle fera très vite ses débuts au magazine Al-Hasna, publication dite «féminine», mais traversée d’ambitions intellectuelles et réformistes, figurant parmi les premières plumes à aborder la question de l’amour queer en dépit des regards conservateurs de la société. En 2006, elle rejoint Al-Akhbar dès sa fondation, à une époque où le journal revendique une ligne de gauche, volontiers progressiste. C’est là qu’elle couvre sa première guerre, chez elle, dans le sud du Liban, avant d’y devenir correspondante. Elle s’y impose peu à peu en enquêtant sur les mécanismes de corruption et sans manquer d’égratigner au passage quelques politiciens locaux.
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Amal Khalil est restée à Al-Akhbar, et ce malgré les vagues de départ qui traversent la rédaction, notamment au début de la révolution syrienne lorsqu’une partie de cette gauche libanaise est accusée de soutenir le régime Assad, et que la ligne du journal se rapproche de plus en plus du Hezbollah. De cette génération façonnée par les années d’occupation du Sud, Amal Khalil n’a jamais dissimulé sa sympathie pour «la résistance». Dans un entretien accordé en 2026 au média Public Work, elle tient toutefois à se démarquer des médias officiels du Hezbollah, qui, selon elle, «adoptent souvent un style incendiaire lorsqu’ils couvrent les événements dans le Sud, se concentrant principalement sur la production d’une contre-propagande qui est, dans de nombreux cas, superficielle et triviale». Elle, dit-elle, «assume sa cause», mais lui préfère l’enquête, les récits humains, et «la poésie qui m’a adoucie ; a affiné mon sens du monde et la façon dont j’écris».
Violation du droit international humanitaire
En droit international humanitaire, le principe ne souffre aucune ambiguïté : les journalistes sont des civils. Les Conventions de Genève et leur protocole additionnel I, en son article 79, leur garantissent une protection contre toute attaque directe. Cette protection ne varie ni selon la ligne éditoriale, ni selon les engagements, réels ou supposés. Qu’ils produisent ou non de la propagande, et peu importe que leur documentation participe indirectement ou nom à l’effort de guerre.
Dans ce cadre, viser délibérément un journaliste constitue une violation du droit international humanitaire, susceptible d’être qualifiée de crime de guerre. Depuis le début du mois de mars, au moins six journalistes ont été tués au Liban, parfois dans des frappes revendiquées par l’armée israélienne elle-même, qui se félicitait encore le mois dernier de l’assassinat d’Ali Choieib dans sa voiture, près de Jezzine. Au Liban, montrer des positions ou documenter les frappes israéliennes expose la profession à être accusée de «renseigner le Hezbollah» : un renversement brutal, grossier et dangereux. Criminalisés pour avoir documenté l’invasion et les violations répétées du droit suffit désormais, comme à Gaza, à justifier la mise à mort des journalistes.
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Le corps d’Amal Khalil, notre consœur journaliste vient d’être retrouvé par les secouristes, après avoir été empêchés par l’armée israélienne pendant des heures de la sauver.
Amal Khalil, journaliste de guerre chevronnée du média Al Akhbar a été tuée par l’armée israélienne, dans le village de Tiri, sud Liban.
Amal était une grande journaliste, courageuse, exemplaire et intègre. Les deux dernières guerre au Liban, elle était quotidiennement sur le terrain. Elle croisait parfois des chars israéliens qui la menaçait alors qu’elle ne faisait que son travail.
Paix à son âme.
L’armée israélienne est criminelle.
Israel a tué plusieurs centaines de journalistes en Palestine et au Liban. Cibler délibérément des journalistes est un crime de guerre.
Mona Hammoud-Elhor
Award-winning filmmaker | Reporter | Anchor