
Que demander à l’histoire ?
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À l’occasion de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, et alors que l’histoire redevient le terrain d’âpres batailles culturelles, Emmanuel Laurentin repose la question qui ouvrait en 1937 une conférence de Marc Bloch : « Que demander à l’histoire ? ».
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L’entrée, le 23 juin 2026, de l’historien Marc Bloch au Panthéon est vécue, pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent au travail sur le passé, comme un moment singulier. Premier historien à être honoré dans cette enceinte de la mémoire nationale, celui qu’on affuble avec affection du qualificatif de « Patron » ou avec ironie de « saint Marc Bloch » (Marcel Detienne), n’y entre pas bien sûr en cette qualité seulement ; il est aussi un combattant des deux guerres et un résistant, fusillé par les nazis le 16 juin 1944. Depuis l’année dernière, une multitude de colloques, de journées d’études et de publications ont affiné la silhouette de ce cofondateur de la revue des Annales (en 1929) dont de grands livres (Les Rois thaumaturges, La Société féodale, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, L’Étrange Défaite) participent encore à la formation des étudiantes et étudiants en histoire aujourd’hui.
Mais pourquoi donc revient-on sans cesse à des ouvrages publiés il y a presque cent ans, dans une France qui a tant changé ? Pas seulement parce que le contexte politique de nos presque années 1930 nous y incite. Mais aussi parce que la rigueur morale de celui qui se présentait parfois comme un « artisan » oblige chaque personne qui aime cette discipline à y penser avec une certaine gravité. Dans Apologie pour l’histoire, Marc Bloch reconnaissait pour commencer que cette discipline « aussi loin que je m’en souvienne, m’a beaucoup diverti. […] Les lecteurs d’Alexandre Dumas ne sont peut-être que des historiens en puissance, auxquels manque seulement d’avoir été dressés à se donner un plaisir pur et, à mon gré, plus aigu : celui de la couleur vraie. »
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Car le divertissement n’est pour Marc Bloch que l’amorce d’une recherche assidue et constante de la vérité. Celui qui a désiré qu’on grave sur sa tombe « Dilexit veritatem » imagine que l’histoire n’est rien d’autre qu’une « école du vrai ». La discipline, la méthode historique sont là pour éviter qu’une « histoire mal entendue » n’entraîne son discrédit. Si cette méthode, Marc Bloch n’a cessé d’y réfléchir et de l’enseigner, c’est bien parce que sans l’effort intellectuel que nécessite l’étude des sociétés du passé dans leur évolution, cette « science dans l’enfance, tard venue dans le champ de la connaissance rationnelle » risque de se perdre.
Sans tomber dans la nostalgie d’un âge d’or, l’histoire est devenue depuis deux décennies le lieu d’un rude combat.
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C’est là que Marc Bloch nous parle d’aujourd’hui. Sans tomber dans la nostalgie d’un âge d’or hors de propos, l’histoire est devenue depuis deux décennies le lieu d’un rude combat. Les tirages exceptionnels que connurent dans les années 1970 et 1990 les héritiers de l’école des Annales, qu’il cofonda avec Lucien Febvre, ne sont plus là. Aux heures de grande écoute, le spectacle télévisé de l’histoire est assuré par des raconteurs plongeant plus aux sources de la légende qu’à celles du savoir savant. Le Puy du Fou est devenu un modèle désiré de spectacles d’histoire dans bien des villes et villages de France et son instigateur, Philippe de Villiers, relayé par les médias du groupe Bolloré, justifie son combat politique par le fait que les « héritiers » de la France « n’aiment plus leur passé ».
Pourtant, les cadres d’interprétation de la discipline historique se sont profondément renouvelés ces dernières décennies : développement de l’histoire culturelle et de l’histoire du genre, émergence de l’histoire du corps, création de l’histoire de l’anthropocène, bouleversement des échelles d’interprétation du passé avec l’histoire globale, mondiale ou connectée, naissance d’une histoire des possibles et des futurs non advenus, lectures nouvelles des subaltern studies, fécondations croisées de l’histoire et de l’histoire de l’art, nouvelles approches des guerres et de la violence, etc. La connaissance du passé s’est démultipliée grâce, en partie, aux bourses Erasmus. En ne se cantonnant pas à la seule Europe, mais en envoyant les étudiantes et étudiants dans le monde entier ou presque, elles leur ont permis d’ouvrir des chantiers de recherche nouveaux. En faisant cela, cette jeune recherche n’a fait que suivre le souhait de Marc Bloch qui désirait, dès la création des Annales, mettre en œuvre une histoire comparée.
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Ce bouillonnement n’est pas spécifique à la seule histoire : toutes les sciences humaines ont bénéficié de ce brassage et de ce décentrement. Marc Bloch ne souhaitait-il pas aller, dans Apologie pour l’histoire, vers une histoire « élargie et poussée en profondeur » ? Son comparse, Lucien Febvre, ne vantait-il pas « l’ingéniosité de l’historien » dans Combats pour l’histoire ? Ne vivons-nous pas le temps d’une histoire consciente de ses pouvoirs et de ses limites ? La réflexivité avec laquelle la jeune recherche est à l’aise n’évite-t-elle pas les impasses d’une histoire dont les fondateurs des Annales craignaient, après les usages détournés qui en avaient été faits pendant la Grande Guerre, qu’elle ne devienne « serve » ?
Il faut croire que non. Car ces nouvelles approches, aussi excitantes soient-elles, se voient contestées et mises en cause pour leur nouveauté même. Elles bousculent les récits nationaux, chamboulent les figures de vitrail des anciens manuels, mais autorisent en retour des essayistes, des hommes et des femmes politiques, des éditorialistes à intervenir dans le débat public en contestant la validité même des acquis de la recherche. Comment parler scientifiquement de Vichy et de la collaboration si chacun des apports historiques des quarante dernières années est délaissé pour revenir à la thèse du « glaive et du bouclier » ? Que dire de la traite et de l’esclavage quand on gomme, aux États-Unis même et par la volonté du Président, des chapitres entiers du combat des esclaves pour leur émancipation ? Pourquoi le pouvoir russe veut-il faire taire une association de mémoire du stalinisme comme « Mémorial » ?
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Tous ces exemples mobilisent un désir de fixité et d’unité en même temps que la peur du débat sur le passé. Ce même débat qui, depuis le xviiie siècle, a permis de sortir du temps des chroniques royales ou impériales, écrites pour les puissants, pour voir naître une histoire critique, remettant perpétuellement en jeu ses interprétations. Dans une conférence à laquelle il a été invité en 1937 par son ami sociologue Maurice Halbwachs, mort en déportation à Buchenwald le 16 mars 1945, Marc Bloch se demande, devant un parterre d’économistes et de polytechniciens rassemblés par le groupe X-Crise : « Que demander à l’histoire ? ». Pour déplier cette large question, il mobilise en quelques pages des catégories qui sont essentielles pour lui : la quête de vérité, le combat contre les fausses analogies, la méfiance vers les leçons supposées de l’histoire. Mais il y énonce surtout cette formule qui lui sert de boussole théorique, sa meilleure définition de la discipline historique : « L’histoire est la science d’un changement et, à bien des égards, une science des différences. »
Fixer le passé permet à celles et ceux qui ne veulent pas de remises en cause des « leçons de l’histoire » de ne plus se poser de questions sur un présent insatisfaisant et donc d’étouffer la possibilité d’un avenir. Tous les amateurs d’histoire le savent : le changement et les différences dont parle Marc Bloch chatoient sous leurs yeux dès qu’ils fréquentent un fonds d’archive. « L’histoire mal entendue pourrait bien, écrit Marc Bloch dans Apologie pour l’histoire, si l’on n’y prenait garde, risquer d’entraîner dans son discrédit l’histoire mieux comprise et ce serait au prix d’une violente rupture avec nos plus constantes traditions intellectuelles. »
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