CNews : la chute ?
.

.
En interne, le patron de la chaîne s’est toujours vanté d’avoir bâti une télévision low cost devenue première chaîne d’info. Peu de terrain et beaucoup de débats en studio autour de quelques obsessions… Mais ce qui faisait hier la force de la chaîne devient aujourd’hui son point faible. « Le manque de moyens nous dessert dans cette séquence », résume une voix maison. De fait, l’Iran n’a pas provoqué la crise ; il l’a révélée.
La dégringolade avait commencé avant, avec l’affaire Morandini. Condamné pour harcèlement sexuel et corruption de mineurs, l’animateur est maintenu à l’antenne de la chaîne qui se veut la voix de l’ordre, de la morale et de la France catholique. Hiatus total. Tolérance zéro pour tout le monde, sauf pour les animateurs maison? Un peu comme pour Trump dans l’affaire Epstein, tout ce qui touche à la pédocriminalité ne sera pas pardonné par un public conservateur dont certains membres sont devenus QAnon (c’est-à-dire obsédés par l’idée d’un complot pédocriminel au sein des élites). Pire, lorsque le maintien de Morandini a été contesté par Sonia Mabrouk, elle a été poussée vers la sortie. Pas terrible pour une chaîne dont le credo est la « liberté d’expression »… Et cela se répète pour tous ceux qui émettent une microréserve. En témoigne le cas récent d’Élisabeth Lévy, dont Pascal Praud dément le licenciement mais qui a disparu de l’antenne après s’être émue des insinuations sur les origines juives d’Olivier Nora dans Le JDD lors de l’affaire Grasset.
.
La chaîne demande à ses invités de coller au prompteur voulu par sa direction.
Voilà que la formule CNews sonne creux. Et c’est plus visible encore depuis que le créneau de Jean-Marc Morandini a été confié à Gauthier Le Bret (bébé CNews) et à Erik Tegnér, directeur du journal d’extrême droite Frontières. Une tranche horaire où les obsessions sont ressassées. Encore et encore. Notamment sur l’audiovisuel public, dont de nombreuses auditions de la commission Alloncle ont été diffusées en direct. « Alloncle, personne ne le connaissait. À un moment donné, les gens se disent : “Mais ils nous soûlent avec leur Alloncle, là !” », grince un journaliste. Le problème tient aussi à l’organisation. CNews est une chaîne très verticale. Un journaliste décrit un pilotage au cordeau : « Nedjar met sa main partout. C’est lui qui décide de l’orientation des sujets. Un jour, il faut faire Bagayoko, un jour il faut faire Alloncle, et finalement toutes les tranches font la même chose. Pas étonnant que les gens en aient marre. »
.
LE RÉEL AU PRISME DE L’IDÉOLOGIE
Les chiffres attestent cette lassitude. Depuis les affaires Morandini et Mabrouk, toute la grille dévisse. Même les deux vaches à lait de l’audience – Pascal Praud le matin et le soir, Christine Kelly à 19 heures –, sont touchées. Selon Le Parisien, Praud aurait perdu 200 000 téléspectateurs depuis septembre et rassemble le matin autour de 340 000 personnes. Christine Kelly, elle, vacille : il lui arrive de se faire battre par la concurrence, comme le 8 avril par LCI. Laurence Ferrari, avec Punchline, se retrouve quasi systématiquement derrière LCI et BFMTV. Si CNews décroche, c’est parce qu’elle a poussé son système jusqu’à son point de saturation. Pendant des années, la chaîne a transformé la polarisation en rente. Aujourd’hui, la mécanique produit de l’usure. Les audiences des récentes municipales soulignent aussi la limite du modèle. Là où BFMTV et LCI sont allées sur le terrain, CNews est restée fidèle à ses réflexes. Les deux concurrentes finissant toujours devant CNews. De son côté, celle-ci s’est défoulée sur plusieurs maires de villes de banlieue – Saint-Denis, Le Blanc-Mesnil, Creil, La Courneuve, Mantes-la-Jolie – ayant en commun d’être de gauche et noirs. Après une semaine de plateaux électriques, le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a même été visé par des termes douteux : « tribus », « grands singes », « mâle dominant ». L’Arcom a été saisie.
.
Reste que la chaîne ne paie pas seulement une mauvaise séquence, elle paie l’abandon progressif d’une méthode : celle du journalisme. Après qu’il a été mis un terme à son rôle de chroniqueur chez Pascal Praud, l’ancien magistrat Philippe Bilger ne mâche pas ses mots dans un livre intitulé L’Heure des crocs : « Le déjournalisme est une formule intelligente pour raconter CNews. » Non pas qu’il n’y ait plus de journalistes à l’antenne, mais les bases de ce métier – vérifier, nuancer, contextualiser, changer d’angle quand les faits l’imposent – sont de plus en plus subordonnées à une ligne politique.
La preuve par Bilger, loin d’être un adversaire naturel de CNews. « Je partage 90 % de la ligne conservatrice, et pourtant CNews ne m’appelle plus car j’ai émis des réserves sur le traitement du procès Sarkozy. Cela raconte la logique de la chaîne : réduire le réel à presque rien. » Bilger voit « la montée en puissance de Frontières et de Gauthier Le Bret » comme la mise en place d’une chaîne « idéologue » plus que « journalistique ». Un autre se souvient aussi de « l’avoinée que lui a passée le présentateur » un jour où il a osé souligner que « la question de l’antisémitisme » n’était pas « totalement réglée au RN ». Et ce dernier d’avancer que CNews a muté. «Elle n’est plus seulement une chaîne de droite assumant le désaccord et la discorde », sa matrice réside désormais dans «le déjournalisme et l’anti-intellectualisme ».
.
LA NUANCE DEVENUE SUSPECTE
Une chaîne d’opinion peut organiser la confrontation. Encore faut-il qu’il reste une place pour le désaccord réel, et pas seulement pour le contradicteur de service, convoqué pour être interrompu ou disqualifié comme bouc émissaire. Les rapports publics sur la chaîne documentent cette mécanique. Reporters sans frontières (RSF) pointe un manque de véritable pluralisme. L’organisation a passé au crible 1 million de captures d’écran et des centaines de milliers de bandeaux. Résultat : le pluralisme peut être affiché tout en étant en réalité contourné. Selon RSF, en mars 2025, la gauche servait largement de variable d’ajustement nocturne, quand l’extrême droite bénéficiait des heures de forte audience : près de 41 % du temps politique en prime time, contre 1,62% la nuit. Sleeping Giants arrive au même constat : en 2024, les thèmes liés à l’immigration et à l’islam sont présents entre trois cent vingt-huit et trois cent trente-quatre jours dans l’année sur CNews. Le problème n’est pas qu’une chaîne s’intéresse à la sécurité, à l’immigration ou à l’islamisme, c’est qu’elle traite tout sujet à travers leur prisme.
.
Mais CNews n’est plus seulement un lieu où la droite parle fort. C’est un lieu où elle se parle à elle-même. Le retour de Donald Trump a accentué le phénomène. Une partie de la droite médiatique française a cru y voir la validation d’un modèle : assumer la bulle, radicaliser le ton, parler directement au public contre les institutions. CNews a pensé que cela plaisait à son audience. Nathan Devers, philosophe, hier chroniqueur sur CNews, y voit une erreur : « Le public conservateur cultive tout de même un rapport au réel, à la discorde et n’est pas client de l’idéologie pure et dure.» De quoi faire fuir le public. Car CNews ne demande plus seulement à ses invités d’être conservateurs. Elle leur demande de coller au prompteur voulu par sa direction. Sur Sarkozy, le RN, l’audiovisuel public, la Russie, Trump ou les banlieues, la nuance devient suspecte. Le renvoi de Céline Pina raconte cette fermeture. L’ancienne chroniqueuse, rémunérée environ 3000 euros par mois, affirme n’avoir plus été appelée du jour au lendemain après deux éditos qui ont déplu. « Je me suis opposée à Xenia Fedorova », dit-elle. Et la sanction a été immédiate. Elle n’est pas la seule. La même mésaventure est arrivée au général Bruno Clermont, conseiller défense de la chaîne, pour avoir lui aussi déplu à la nouvelle protégée, adversaire déclarée de l’Occident, ancienne patronne de Russia Today et porte-parole décomplexée de Poutine. « Elle ne supportait pas que cette fonction ne soit pas occupée par un général pro-russe », a-t-il écrit sur LinkedIn.
Peut-on prétendre défendre le pays, se dire patriote et servir la soupe à la propagande ennemie ? Voilà l’autre paradoxe qui peut faire chuter CNews (lire l’encadré ci-dessous). La place désormais centrale qu’occupe Xenia Fedorova dans la galaxie Bolloré, les complaisances de Pascal Praud avec le «point de vue russe» ne sont pas des accidents de plateau. En pleine guerre hybride avec la Russie, elles racontent plus qu’une dérive. Elles racontent une trahison.
.
L’HEURE DES PRORUSSES
« Plus patriote que moi, tu meurs », tel est le credo de CNews. Mais la réalité de l’antenne est tout autre. Régulièrement, CNews se mue en Télé Moscou. Évidemment, il y a Xenia Fedorova. L’ancienne présidente de RT France fait l’objet d’un signalement auprès de l’Arcom, déposé par l’eurodéputée Valérie Hayer, qui l’accuse de reprendre « les principaux narratifs de propagande du Kremlin »). Après l’interdiction d’émettre imposée à RT par l’Union européenne lors de l’invasion de l’Ukraine, elle a trouvé asile au sein de la bollosphère. Un livre, Bannie, publié chez Fayard, où son histoire est présentée comme un « combat pour la liberté de pensée », et une antenne ouverte sur CNews et Europe 1 où elle accuse l’Occident de « prolonger le conflit en Ukraine ». Encore récemment, sur la 14e chaîne, elle affirmait: «L’Europe est en train de perdre ses chances de réparer sa relation avec la Russie, qui serait bénéfique à l’économie européenne.» Et bien sûr, pour elle, le Vieux Continent doit « conserver ses relations diplomatiques » avec Moscou. Un message qui fait la joie de Pascal Praud. « C’est entendre une voix différente qui défend le point de vue russe », se réjouissait l’animateur à son arrivée.
.
Depuis la montée en grâce de Fedorova au sein de la cour Bolloré, Pascal Praud lui-même épouse ce point de vue : « La Russie a gagné la guerre contre l’Ukraine », lance-t-il dans un édito défaitiste. Et, lorsqu’il crache son venin contre la politique internationale du chef de l’État, il va jusqu’à assurer que l’Otan a agressé le territoire de Poutine. Les ingérences russes contre notre pays ? Circulez, il n’y a rien à voir, selon l’animateur, pour qui « la Russie est une menace infiniment moindre que l’islam radical ». C’est ignorer que la déstabilisation orchestrée par le Kremlin accentue les fractures qui rongent la France. Les intervenants ne sont pas en reste, comme Régis Le Sommier (parfois invité sur le même plateau que Fedorova pour lui servir de marchepied) ou Alain Juillet. Cet ex-directeur de la DGSE assure que la solution au conflit passe par « des élections, que Volodymyr Zelensky soit battu et que le nouveau président négocie avec la Russie ». Une reprise du procès en illégitimité du chef de l’État ukrainien et un plaidoyer pour la reddition. Quant à la géopolitologue Caroline Galactéros, elle voit dans les récentes frappes sur Kiev une réponse aux « provocations ukrainiennes ». De quoi semer le trouble au sein même du camp conservateur.
.

Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.
.
UN JOURNAL DE COMBAT.
Qui combat contre les populismes et le complotisme, le racisme comme l’intégrisme, et toutes les fièvres identitaires.