Débats
« Post-vérité », ou l’art de rendre « indifférent au souci de savoir si c’est vrai ou si c’est faux »
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La revue des revues. La notion de post-vérité n’est-elle pas, en soi, un outil de manipulation ? C’est la question à laquelle la revue Approches, fondée en 1974, et dirigée de 2010 à 2022 par le philosophe Guy Samama (1943-2022), a décidé de répondre. En guise d’introduction aux sept autres contributions, l’écrivain Gilles Perez, agrégé de philosophie, a imaginé une conversation entre vérité et post-vérité.
Dans ce dialogue imaginaire, la première carbure au vodka Martini, tandis que la seconde boit du Canada Dry. Cette métaphore reprend le slogan publicitaire de cette boisson non alcoolisée des années 1980. Sa nouvelle formulation pourrait être : « La post-vérité est dorée comme la vérité, son nom sonne comme un vrai nom… mais ce n’est pas la vérité. »
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De fait, comme le rappelle Eric Benoit, professeur de littérature française à l’université Bordeaux-Montaigne, c’est en novembre 2016 que le mot « post-truth » (« post-vérité ») a été déclaré « mot de l’année » par le dictionnaire d’Oxford, l’équivalent du Robert outre-Manche ; 2016, c’est l’année de la victoire du Brexit et de la première élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Dans les deux cas, il a été prouvé que les fake news et les « faits alternatifs » avaient eu une influence certaine sur le résultat des scrutins.
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Depuis, la boîte de Pandore s’est encore élargie, même si diffuser de fausses informations pour convaincre est aussi vieux que L’Art de la guerre, de Sun Tzu, qui date du VIe siècle avant notre ère. En 2026, à l’ère de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux triomphants, la post-vérité connaît de nouveaux développements. « Il ne s’agit plus simplement de remplacer un contenu vrai par un contenu faux, mais de rendre indifférentes les notions mêmes de vrai et de faux, et de rendre les populations indifférentes au souci de savoir si c’est vrai ou si c’est faux », résume l’universitaire.
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Sur la post-vérité, les réflexions de trois auteurs majeurs du XXe siècle, Hannah Arendt (1906-1975), George Orwell (1903-1950) et Albert Camus (1913-1960), sont passées au tamis des contributeurs, mais l’écrivain Charles Garatynski a eu l’excellente idée d’exhumer L’Inassouvissement (Noir sur blanc, 2019), du romancier et philosophe polonais Stanislaw Witkiewicz, dit Witkacy (1885-1939).
Paru à l’origine en 1930, dans une Pologne que l’auteur vit comme le « dernier bastion d’un libéralisme bourgeois agonisant », coincé entre les ambitions naissantes d’Hitler et de Staline, le livre décrit les liens entre l’émergence de la post-vérité et la montée des populismes, en raison d’une préférence humaine pour le confort psychique. Pour Witkacy, « les individus adhèrent à de fausses informations parce que l’information vraie est insupportable, parce que la vérité authentique est quelque chose que l’être humain ne peut supporter que jusqu’à un certain degré ».
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« Vérité/Post-vérité », « Approches. Revue semestrielle. Arts, littérature et sciences humaines », no 192, 2026 (118 pages, 17 euros).
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