Argent, travail, écologie… Les trois idées choc de ces économistes qui ont imaginé un monde utopique en 2100
.
Le dernier rapport du World Inequality Lab auquel a participé l’économiste Thomas Piketty propose un scénario conciliant baisse des inégalités et objectifs climatiques.
.
De quoi inspirer les candidats et candidates à l’Élysée ? Les économistes du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab) ont présenté leur « rapport sur la justice mondiale » ce jeudi 4 juin. Ce dernier propose un plan d’ici 2100 pour concilier réduction des inégalités et limitation du réchauffement climatique. « Un grand plan utopique », a résumé l’économiste Anmol Somanchi, coordonnateur du document aux côtés de Lucas Chancel ou du très médiatique Thomas Piketty.
Les décryptages du rapport proposés par Le Monde, The Guardian ou encore Le Point, donnent une idée de ce à quoi ressemblerait l’utopie proposée par les 45 chercheurs.
.
5000 euros de revenu moyen
Première donnée saillante de ce scénario : le revenu national mensuel moyen par personne convergerait vers 5 000 euros d’ici la fin du siècle dans chaque pays. Le contraste avec la situation actuelle est colossal, puisque le chiffre varie entre 4590 euros en Amérique du Nord et 290 euros en Afrique subsaharienne.
L’objectif de 5000 euros par personne est « une augmentation pour presque tout le monde », même si elle est plus importante pour les pays des Suds, relève le Guardian. Les perdants seraient les ultra-riches, lourdement imposés en tant que principaux responsables de la crise climatique. À l’arrivée, les milliardaires, qui représentent 0,001 % de la population mondiale, verraient leur part de la richesse mondiale passer de 6 % à 0,05 %. La part possédée par les 50 % les plus pauvres, quant à elle, passerait de 2 à 30 %.
Ce rééquilibrage passerait notamment par un « impôt global sur les revenus » pouvant atteindre un taux de 90 % et une « taxe globale sur la fortune » jusqu’à 20 %. Ces derniers s’ajouteraient aux systèmes fiscaux nationaux et viseraient environ 1 % de la population mondiale : les plus riches, qu’ils viennent des pays pauvres ou des pays riches.
.
Un réchauffement limité à 1,8 °C
Les ressources récoltées permettraient de créer un Fonds pour la justice mondiale qui financerait autant la réduction des inégalités que les objectifs climatiques. Ces derniers sont au cœur du rapport, puisque dans le scénario envisagé par le World Inequality Lab, le réchauffement serait limité à 1,8 °C, contre plus de 4 °C dans un scénario où l’humanité suivrait sa trajectoire actuelle. L’étude soulève plusieurs leviers qui permettraient de parvenir à ces objectifs climatiques ambitieux.
Le premier est une décarbonation rapide de l’énergie, l’objectif étant que les émissions approchent le zéro autant que possible. Pour y arriver, le rapport envisage des investissements colossaux dans les énergies renouvelables (éolien, solaire, etc.) en parallèle d’une baisse massive des énergies fossiles.
.
Le second pilier est le basculement vers une sobriété au sens large. Elle passe par le fait de réduire le poids des secteurs matériels (production de biens manufacturiers, transports, mines, etc.) qui occupent actuellement autour de 53 % du PIB mondial. À l’opposé, le rapport prévoit un développement important des services immatériels, comme l’éducation ou la santé – qui représenteraient 43 % des heures de travail mondiales contre 11 % actuellement.
Le troisième et dernier pilier porte sur la reforestation, avec l’« objectif ambitieux » de « revenir progressivement au niveau de couverture forestière observé autour de 1900 », comme l’explique Thomas Piketty dans un entretien à Alternatives économiques. Pour atteindre ce cap, une transformation des régimes alimentaires serait nécessaire avec une « réduction significative de la consommation de viande rouge dans les pays riches », expose l’économiste, rappelant que si toute la population mondiale consommait autant de viande que l’Europe ou l’Amérique du Nord, « la pression sur les terres agricoles et sur les forêts deviendrait tout simplement insoutenable ».
.
Le temps de travail moyen divisé par deux
Une autre mesure majeure proposée par le rapport est la réduction du temps de travail, qui passerait d’environ 2 100 heures aujourd’hui en moyenne sur une année et par personne employée à 1 000 heures par an. « Cela équivaut à peu près à une semaine de travail de deux jours et demi », évalue The Guardian. Cette réduction permet de tenir les objectifs climatiques et de garantir « l’habitabilité de la planète », insiste Thomas Piketty dans Alternatives économiques, soulignant au passage que « le temps consacré à sa famille, à ses proches ou à ses activités personnelles améliore directement la qualité de vie ».
L’économiste rappelle qu’au XIXe siècle, le temps de travail moyen était de 3 000 heures par an, c’est-à-dire bien plus que la moyenne mondiale actuelle à 2 000 heures et même encore plus que la moyenne à 1 500 heures mesurée en Europe. Partant de là, assure Thomas Piketty, diviser par deux les heures travaillées n’est « pas plus révolutionnaire que ce qui a été accompli dans le passé ».
.
Reste à voir comment ce scénario utopique pourrait ne pas se fracasser contre le réel puisque, comme le rappelle Le Monde, il ne devrait pas susciter l’adhésion des ultra-riches et impliquerait de convaincre tous les pays d’y prendre part, à une époque où le multilatéralisme n’a pas franchement le vent en poupe.