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Edgar Morin, une voix qui ne s’éteindra pas

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Le grand penseur Edgar Morin est décédé le 29 mai. Auteur infatigable et compagnon de route de l’ESS, nous republions le dernier entretien qu’il nous avait accordé en 2017.

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L’un des plus fidèles compagnons de route des convivialistes et de l’économie sociale et solidaire (ESS), Edgar Morin, nous a quittés. Il n’était pas seulement l’autodidacte qui savait saisir L’esprit du temps (1963) ou réagir à chaud aux événements les plus féconds comme dans Mai 68 : la brèche (1968) avec Castoriadis et Lefort.

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Pas plus qu’on ne pourrait le réduire au sociologue empirique dont La métamorphose de Plodémet (1967) ou La rumeur d’Orléans (1969) sont devenus des classiques, ou au théoricien de la complexité à laquelle il a consacré six volumes rassemblés dans La méthode (1977-2004).

Edgar Morin était sans doute et avant tout une des dernières grandes voix de notre temps, ce qui lui a été rendu possible par son exceptionnelle longévité et son profond humanisme. On en retrouve toute la sincérité et la clairvoyance dans l’entretien publié il y a près de dix ans par Alternatives économiques. Il s’y livre tout entier, rappelant qu’il y a au fond de l’univers un « conflit permanent et inextinguible entre ce qu’on peut appeler Eros et Thanatos, c’est-à-dire entre les forces d’amour qui sont des forces de liaisons, d’associations, de reliance, et les forces de mort qui sont les forces de dispersion, de dégradation et de destruction ».

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Un « opti-réaliste »

Suivant le principe dialogique qui est au cœur de son style de pensée, Edgar Morin rejette l’idée que l’un des deux pôles puisse l’emporter en éliminant l’autre. Mais cet éloge de la complexité n’aboutit ni au relativisme ni à l’inaction. Bien au contraire, il s’agit de prendre parti pour Eros. A rebours de la méthode cartésienne d’ordre programmatique, s’il lui paraît impossible d’« élaborer un modèle de société future », il considère qu’il lui revient « d’indiquer les processus positifs », dans un esprit héraclitéen. Et ceux-ci se trouvent, pour lui, du côté de l’ESS.

Car c’est bien dans le « bouillonnement d’initiatives qui mettent au centre l’épanouissement des êtres humains en tant qu’individus » qu’il trouve des « raisons d’espérer ». Rappelons ici qu’il formait avec Stéphane Hessel et Claude Alphandéry l’une des trois grandes consciences nationales issues de la résistance qui avaient participé en 2011 aux Etats Généraux de l’ESS, véritable coup d’envoi de la loi Hamon adoptée en 2014. Après son manifeste Indignez-vous ! (2010), Stéphane Hessel avait publié un second ouvrage d’entretien, moins connu, intitulé Engagez-vous ! (2011). Peu avant sa disparition, pour son centenaire, Claude Alphandéry avait quant à lui lancé un appel à la résistance et à la coopération.

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De la même façon, Edgar Morin n’a cessé de nous alerter – et encore dans cet entretien –, sur les dangers de la financiarisation de nos économies, de l’autoritarisme ou de la crise écologique. Lucide, il craignait la « continuation des dégradations », l’évolution de la situation ces dernières années lui donnant raison. Mais – et c’est tout le sens de l’ « opti-réalisme » qu’il professait –, il croyait aussi, à la lumière de l’expérience historique, que « l’improbable arrive ». Il n’est à cet égard pas indifférent que l’entretien s’achève par un discours simple mais puissant à la jeunesse : « Vivez ! Luttez ! Aimez ! Associez-vous ! Eduquez ! Résistez aux choses les plus terribles ! ».

Sachons lui rendre hommage. Faisons vivre sa pensée, transmettons-la aux jeunes générations et incarnons-la dans nos actions. Par les temps qui courent, nous avons besoin de rallumer les étoiles.

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Edgar Morin : « Le bouillonnement d’initiatives est ma raison d’espérer »

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Edgar MorinSociologue, philosophe et historien

En amont de la deuxième édition des Journées de l’économie autrement organisées à Dijon les 24 et 25 novembre par Alternatives Economiques, nous nous sommes entretenus avec Edgar Morin, sociologue, historien et penseur de la complexité. Edgar Morin, 96 ans, et ancien résistant, appelle aujourd’hui à résister aux forces destructrices qui menacent notre planète, en s’appuyant sur les forces positives à l’œuvre chez les porteurs d’initiatives et d’expériences locales.

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Quelle est votre vision face aux multiples défis, écologiques, sociaux, économiques, auxquels l’humanité est confrontée ?

Nous sommes dans un monde extrêmement inquiétant, avec de nombreux processus extrêmement dangereux en cours. C’est une situation dans laquelle on peut se demander quelles sont les raisons d’espérer. Mes raisons premières d’espérer sont les forces positives que je vois actuellement : un bouillonnement d’initiatives qui mettent au centre l’épanouissement des êtres humains en tant qu’individus, et de même au sein des communautés, des familles, des amitiés, des réseaux, etc.

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« Les micro-expériences locales sont une des façons de résister aux forces techno-économiques de la mondialisation »

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Ces initiatives existent aussi bien dans le domaine de l’agro-écologie, dans les éco-quartiers, dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, dans les nouvelles relations de solidarité, ainsi que dans toutes les associations qui ont compris que l’un des buts de la vie n’est autre que le « convivialisme ». Ces micro-expériences locales constituent l’une des façons de résister aux forces techno-économiques de la mondialisation. Elles nous prédisposent notamment à voir loin.

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Quel est votre message aux acteurs de ces initiatives ?

Qu’il est en effet très important de continuer à expérimenter, de développer des initiatives créatrices œuvrant pour une existence plus solidaire, pour des formes d’économie sociale vouées à la solidarité. Ces initiatives disent oui à une autre vision du monde. Je ne sais pas si les forces auxquelles je crois – l’amour, la communion, la fraternité – peuvent s’imposer face aux forces de mort. Mais « résister » devient en tout cas fondamental. Pendant la résistance, nous avons dit non à cette dérive de l’humanité. Résister aujourd’hui, c’est dire non à une économie non contrôlée, à la fermeture sur soi qui conduit aux fanatismes. Et c’est dire oui à la liberté, à l’espérance et au bien-vivre. Même si le concept de bien-vivre s’est malheureusement dégradé, dans le sens d’une focalisation excessive sur le confort matériel.

Bien entendu, ce vaste mouvement de forces positives est dispersé et les initiatives ne sont pas toujours reliées les unes aux autres. Aussi bien les administrations que les pouvoirs publics ignorent tout ceci ou sont complètement indifférents, parce qu’ils vivent dans une autre logique, une logique mathématique, du calcul, des chiffres. Et je dirais que les systèmes d’éducation formatent les esprits, faisant voir la réalité de façon compartimentée et séparée, au lieu de permettre de comprendre et de tisser les liens.

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« Les systèmes d’éducation font voir la réalité de façon compartimentée et séparée au lieu de tisser les liens »

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Les liens les plus importants aujourd’hui sont ceux qui unissent les humains dans la même communauté de péril qu’est la planète. Nous sommes tous confrontés, dans tous les continents, au danger écologique, à la dégradation de la biosphère ; nous avons une économie non régulée qui accroît les inégalités entre les pauvres et les riches. Nous avons des situations où, dans l’angoisse, des populations se renferment sur leur identité particulière et dès lors, ont peur de l’étranger, des migrants, de l’autre, etc. Les peurs mutuelles et les fanatismes se développent, comme vous le voyez, un peu partout.

Nous sommes donc dans une situation extrêmement inquiétante, et il n’est pas sûr que les forces positives dont je vous parle triomphent. Je suis un homme extrêmement âgé, et mon adolescence a été celles des années 1930 à 1940, celles de l’avant-guerre, une époque où il y avait d’un côté la crise du capitalisme, une crise mondiale épouvantable et où il y avait la crise de la démocratie parce qu’elle était victime elle-même de scandales énormes et était dans une impuissance totale. Se présentaient donc comme solution deux monstres, le fascisme et le nazisme, et le communisme stalinien – avec les procès de Moscou. Et dans cette situation, nous étions quelques-uns à chercher la troisième voie qui éviterait la guerre. Mais dès que celle-ci est arrivée, tout s’est écrabouillé et on n’a rien pu faire. Donc, je sais qu’on a des espoirs, mais l’espoir, ce n’est jamais la certitude.

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Quelle est votre conviction profonde pour la société qui advient ? Peut-elle devenir meilleure ?

Ma conviction profonde est que, si je regarde le futur – qui est inconnu, parce que toujours l’inattendu arrive – les probabilités sont à la continuation de toutes les dégradations. Bien entendu, les optimistes disent : « il y aura les robots qui feront tout, il y aura des gens qui vivront extrêmement vieux », etc. Comment cela sera-t-il possible si l’humanité commence à s’entre-tuer dans une nouvelle guerre mondiale, avec cette fois des possibilités nouvelles d’extermination qui n’existaient même pas encore lors la dernière ? Certains avancent qu’une petite élite se sauvera au Tibet ou en Australie, mais il n’y en aura que quelques-uns qui pourront bénéficier de ces possibilités. Donc, je dirais que l’avenir est extrêmement inquiétant dans sa probabilité.

Mon expérience du passé, c’est que l’improbable arrive. Je suis de ceux qui ont vécu alors que l’Allemagne nazie dominait l’Europe d’une façon qui semblait définitive, Hitler avait pratiquement conquis la Russie et l’Europe et a été simplement arrêté par l’hiver devant les portes de Moscou. En quelques jours, ils ont réussi à sauver Moscou et à faire la première victoire soviétique contre les Allemands et deux jours après il y a eu Pearl Harbor et l’Amérique entrait dans la guerre : donc l’improbable est devenu probable. Je crois personnellement aux possibilités de l’improbable !

J’en viens maintenant à ma position essentielle : je ne pense pas qu’on puisse fabriquer ou plutôt élaborer un modèle de société future. S’il y a une société future meilleure, elle s’élaborera d’elle-même par des processus positifs. Je pense que l’on peut indiquer quels sont des processus positifs qui vont vers cet état de choses, mais on n’est pas sûrs qu’ils vont se réaliser.

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« S’il y a une société future meilleure, elle s’élaborera d’elle-même par des processus positifs »

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Ma conviction profonde, c’est que l’on s’inscrit dans une histoire incroyable qui est celle de l’humanité, qui a commencé avant même que l’on soit homo sapiens, il y a des millions d’années. Nous sommes inscrits dans une histoire qui a vu des sociétés primitives, des civilisations formidables, merveilleuses et horribles, et… qui sont toutes mortes. Cette histoire qui aujourd’hui se poursuit à travers la mondialisation, à travers les sacrifices, les beautés, les horreurs etc., qui elle-même est une suite de l’histoire de la vie et peut-être du monde.Quand je considère cette histoire de la vie et de tout l’univers, j’y vois le conflit permanent et inextinguible entre ce qu’on peut appeler Eros et Thanatos, c’est-à-dire entre les forces d’amour qui sont des forces de liaisons, d’associations, de reliance, et les forces de mort qui sont les forces de dispersion, de dégradation et de destruction.

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Vous avez cela dès le début avec le fait que la matière se soit créée par association dans les atomes et en détruisant l’antimatière. Dès le début, vous avez à la fois ce que disait Héraclite : la Concorde et la Discorde, et – ce qu’a repris Freud – je dirais la lutte inextinguible entre Eros et Thanatos. Cette lutte, elle continue dans le genre humain maintenant, et nous ne savons pas quel est l’avenir. Nous espérons en une voie nouvelle. J’ai même écrit un livre qui s’appelle « La Voie ». Mais, même si cette voie ne se réalise pas, je m’inscris de toute façon du côté d’Eros dans cette lutte permanente contre Thanatos et cela doit donner du tonus et de l’espoir !

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Que souhaitez-vous transmettre aux jeunes ?

Leur dire que la plus grande leçon de l’histoire, c’est que l’on ne tire pas les conséquences des leçons de l’histoire. Mon message, c’est de vivre ! Quand j’ai fait de la résistance, c’était dangereux, c’était embêtant, mais en même temps je sentais que j’avais choisi de vivre plutôt que de survivre. C’est-à-dire que la chose qui est importante, c’est : Vivez ! Luttez ! Aimez ! Associez-vous ! Eduquez ! Résistez aux choses les plus terribles ! Même dans les époques désespérées, il faut tenir ce message.

Je rêve que les beautés de la vie se déploient le plus possible et que les horreurs de la vie soient inhibées le plus possible. C’est cela mon souhait. Mais nous sommes tous des somnambules, nous vivons à moitié dans le rêve et c’est cela aussi qu’il faut comprendre. Je ne parle plus d’utopie, c’est-à-dire que ma façon de penser ne peut plus se situer dans l’alternative entre le réalisme et l’utopie. Pourquoi ? Parce que je pense qu’il y a deux types d’utopie : l’utopie folle, celle qui pense à l’harmonie totale. Je pense que celle-ci est impossible car la discorde, Thanatos, est toujours présente. On peut améliorer les choses mais on n’atteindra pas la perfection. D’ailleurs, la perfection n’est pas possible dans l’univers : s’il était parfait, il n’existerait pas.

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« Ma façon de penser ne peut plus se situer dans l’alternative entre le réalisme et l’utopie »

 

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En revanche, il y a la bonne utopie : c’est l’utopie qui nous dit que certaines choses sont tout à fait possibles, mais que toute une série de conditions actuelles les rendent impossibles. Il est possible de nourrir correctement tous les gens de la planète. Nous avons les moyens agricoles, techniques, etc., pour cela ; il est possible de faire la paix mondiale entre les nations. Nous avons tous les systèmes de communication pour cela. On voit très bien que ce sont les conditions psychologiques, sociologiques, économiques, des limites, des erreurs, des folies qui empêchent tout ceci. Donc, vous avez la bonne et la mauvaise utopie, comme vous avez le bon et le mauvais réalisme. Le mauvais réalisme, c’est de croire qu’on est dans l’immédiat et que tout va rester comme dans l’immédiat.

Le mauvais réalisme ignore qu’il y a des forces profondes et souterraines qui travaillent les sociétés, ce qu’Hegel appelait « la vieille taupe », qui brusquement les font sauter. Il ne faut pas penser que l’on est dans un monde figé : le monde se transforme qu’on le veuille ou non. Et il faut jouer sur des forces de transformation, c’était mon maître le philosophe Bernard Groethuysen, qui disait : « Etre réaliste, quelle utopie ! ». Ainsi, les mots d’utopie et de réalisme doivent être pris dans un sens complexe, c’est-à-dire double, ambigu l’un comme l’autre. Voilà ma conception.

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Voir aussi l’Appel d’Edgar Morin http://changeonsdevoie.org/

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