Concevoir avec le vivant : vers une nouvelle génération de projets d’aménagement
.
L’écologie de réparation montre ses limites. Avec l’émergence du Nature Inclusive Design, qui considère le vivant comme un usager à part entière du projet, un changement de paradigme s’amorce dans l’aménagement des territoires. Eclairage.
.

.
Pendant des décennies, nous avons aménagé les territoires en considérant le vivant comme une variable d’ajustement. Le projet était conçu dans un premier temps, puis ses impacts étaient corrigés à travers l’approche ERC (éviter, réduire, compenser).
Cette approche reste indispensable, mais elle ne suffit plus. Ce modèle atteint aujourd’hui ses limites.
Face à l’érosion de la biodiversité, au dérèglement climatique et à la fragilisation croissante de nos territoires, une transformation s’impose : il ne s’agit plus de « réparer » après coup, mais de concevoir avec le vivant dès l’origine.
.
Passer d’une écologie de réparation à une écologie de conception
Les travaux scientifiques récents et les constats du quotidien convergent vers une idée forte : la biodiversité ne peut plus être traitée comme une contrainte, mais doit être intégrée au cœur même des projets.
Le concept de Biodiversity Inclusive Design propose ainsi de considérer le vivant comme un véritable « usager » du projet, au même titre que les acteurs humains (Hernandez-Santin et al., 2022).
Dans le même sens, l’approche Animal-Aided Design introduit une rupture opérationnelle : choisir des espèces cibles dès l’amont et concevoir les projets à partir de leurs besoins (Weisser & Hauck, 2017).
Ces approches traduisent un basculement fondamental :
• ne plus adapter le vivant aux projets,
• mais adapter les projets aux logiques du vivant.
.
Concrètement, cela implique :
• d’intégrer les cycles de vie des espèces,
• de structurer les continuités écologiques,
• de concevoir des habitats fonctionnels,
• de prendre en compte les sols vivants et les dynamiques de l’eau,
• de traduire ces exigences en éléments de conception.
.
Mais surtout : de structurer le projet à partir de ces logiques, et non les ajouter après coup.
.
Une évolution progressive des pratiques
Cette transformation s’appuie sur des concepts scientifiques reconnus.
Dès les années 2000, des travaux comme la théorie des « habitats insulaires urbains » ont permis de mieux comprendre la persistance des espèces en ville (Fernandez-Juricic, 2001). Ils ont mis en évidence le rôle déterminant de la fragmentation, de la taille des habitats et de leur connectivité.
.
Depuis, plusieurs cadres méthodologiques ont émergé :
• infrastructures vertes favorables à la biodiversité (Sinnett, 2015),
• conception de routes perméables à la biodiversité (van der Ree et al., 2015),
• sélection d’espèces cibles à l’échelle urbaine (Apfelbeck et al., 2019).
.
Plus récemment, le champ du design lui-même évolue.
Le concept d’Interspecies Design (Roudavski, 2020) propose d’aller encore plus loin : concevoir les projets en intégrant les relations entre les différentes formes de vie, et pas uniquement les besoins humains.
Cette approche ouvre une perspective nouvelle : il ne s’agit plus seulement d’intégrer la biodiversité dans un projet, mais de concevoir des espaces capables d’accueillir et de faire coexister plusieurs formes de vie.
.
Des démarches pionnières mais encore limitées
À l’échelle opérationnelle, plusieurs projets en Europe montrent que cette transformation est possible :
• quartiers conçus à partir des dynamiques de l’eau et des sols,
• projets urbains structurés par les continuités écologiques,
• premières expérimentations intégrant les besoins d’espèces dès la conception.
Ces démarches restent encore marginales. Mais elles démontrent une chose essentielle : concevoir avec le vivant est possible.
.
Le véritable défi : passer du concept au projet
Aujourd’hui, le sujet ne devrait plus être de convaincre, il devrait être de transformer.
Les freins sont connus :
• manque d’opérationnalité de certains cadres,
• difficulté de leur intégration dans les processus de projet,
• contraintes économiques et réglementaires,
• articulation encore limitée avec la séquence ERC.
Comme le souligne la littérature scientifique, l’enjeu n’est plus de démontrer l’intérêt de ces approches, mais de les rendre applicables, mesurables et reproductibles (Hernandez-Santin et al., 2022).
.
Une vision et un engagement
En tant que Président du groupe Écosphère et membre fondateur du Consortium européen pour les énergies renouvelables et la conservation de la nature (ERWC), je suis convaincu que l’avenir de l’aménagement repose sur une intégration beaucoup plus forte du vivant dès l’amont des projets.
C’est une évolution nécessaire pour concilier développement humain, préservation du vivant et résilience des territoires.
L’ambition est de contribuer à structurer des approches capables d’agir sur l’ensemble des compartiments du vivant, à toutes les échelles et avec un niveau d’exigence adapté aux enjeux des projets et des territoires.
.
Vers une expertise écologique de nouvelle génération
Chez Écosphère nous entrons dans une nouvelle phase au-delà de la « seule » évaluation des impacts : celle de la conception écologique des projets, en s’appuyant notamment sur les travaux du Nature Inclusive Design.
Cela implique de mobiliser l’ensemble des expertises (biodiversité, sols, hydrologie, ingénierie écologique et foncière, bio-modélisation et écologie prédictive, etc.) pour concevoir des projets plus robustes, plus résilients, et réellement compatibles avec le vivant.
L’expérience opérationnelle accumulée depuis 1988 constitue aujourd’hui un socle déterminant pour engager une transformation qui deviendra à terme nécessaire.
Nous développons pour cela une approche innovante visant à :
• intégrer les logiques écologiques dès les premières phases des projets,
• traduire les besoins du vivant en éléments concrets de conception,
• articuler ces principes avec les cadres réglementaires existants,
• rendre ces approches mesurables et opérationnelles.
.
Cette démarche s’inscrit dans une trajectoire claire : passer progressivement d’une écologie uniquement de compensation à une écologie de conception.
Pour être pleinement efficace et réaliste, elle s’inscrit dans une logique résolument opérationnelle et pragmatique. Sa finalité est simple : mieux intégrer les enjeux écologiques non pas comme une contrainte, mais comme un levier de sécurisation et de performance des projets.
En anticipant les contraintes, en concevant avec le vivant dès l’amont et en apportant des solutions adaptées aux contextes techniques et économiques, cette approche vise à rendre les projets à la fois plus robustes, plus acceptables et plus durables.
Elle ne remet pas en cause les cadres existants, qu’elle vient au contraire renforcer. Il s’agit de continuer à appliquer avec rigueur la réglementation et à conduire des études d’impact dans les règles de l’art.
Elle constitue en revanche un niveau d’exigence supplémentaire, qui permettra de proposer, aux Maîtres d’Ouvrages le souhaitant, une offre plus complète, plus intégrée et adaptée à la complexité croissante des projets.
.
Un changement de posture
Un tel basculement est profond. Il implique de passer :
• d’une logique de contrainte à une logique d’opportunité,
• d’une écologie corrective à une écologie intégrée,
• d’une séparation entre nature et projet à une véritable cohabitation.
.
Nous sommes à un moment charnière. Ce que nous concevons aujourd’hui conditionnera la capacité de nos territoires à rester vivables demain.
Pour nous, le choix est clair : contribuer activement à structurer en France une offre opérationnelle permettant de concevoir les projets d’aménagement avec le vivant. Nous bénéficions en outre de l’expérience hollandaise (pays précurseur du NiD), avec l’appui de nos confrères de Waardenburg Ecology, également membre fondateur du consortium ERWC.
Les travaux engagés aujourd’hui s’inscrivent dans cette trajectoire. Ils donneront lieu dans les mois à venir, à des développements, des retours d’expérience et des outils concrets destinés à accompagner cette évolution. Objectif : permettre aux porteurs de projet qui le souhaitent d’intégrer la démarche Nature Inclusive Design dès la phase de conception.
Pour conclure, le sujet n’est plus de savoir si nous devons intégrer en amont le vivant dans les projets d’aménagement.
Le sujet est de savoir : à quelle vitesse la collectivité sera capable de transformer ses pratiques.
Parce qu’au fond, la question n’est pas uniquement écologique.
Elle est civilisationnelle.
Le XXIe siècle ne sera plus seulement celui de l’aménagement du territoire. Il sera aussi celui de notre capacité à intégrer durablement le vivant dans nos projets d’aménagement.
.
Références :
– Hernandez-Santin, L. et al. (2022) – Biodiversity Inclusive Design.
– Weisser, W., Hauck, T. (2017) – Animal-Aided Design.
– Fernandez-Juricic, E. (2001) – Urban Habitat as Islands.
– Sinnett, D. (2015) – Green Infrastructure.
– Van der Ree, R. et al. (2015) – Biodiversity Sensitive Roads.
– Apfelbeck, B. et al. (2019) – Target Species Selection.
– Roudavski, S. (2020) – Interspecies Design. .
.
Autres sources :
– Ministry of Agriculture, Nature and Food Quality (Netherlands) (2017–2020) – Nature Inclusive Design.
– EcoShape Consortium (2018) – Building with Nature.
– Climate Adaptation Netherlands (2019) – Guide to Nature Inclusive Development.
– Netherlands Environmental Assessment Agency / RLI (2020) – Nature-inclusive Netherlands (rapport stratégique).
.


