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Hommage

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Edgar Morin, coup de chapeau

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D’abord étudiante militante à Nanterre, puis chercheuse dans son équipe, la sociologue Nicole Lapierre a côtoyé Edgar Morin pendant plus d’un demi-siècle. Elle brosse ici le portrait d’un penseur hors-case – franc-tireur des disciplines, longtemps désavoué par l’université, mais célébré par de nombreux autres publics.

Edgar Morin s’est éteint le 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans. Lors de l’hommage officiel qui lui a été rendu le 3 juin au matin dans la cour de l’Hôtel des Invalides, en présence du chef de l’État, une image m’a saisie. Il y avait grand vent ce jour-là et sur le cercueil placé au centre de l’esplanade du Dôme, sous un drapeau tricolore, était posé son vieux chapeau.

Pas une couronne, fût-elle de lauriers, ni un feutre imposant, non, juste ce chapeau de randonneur qui lui donnait si joyeuse allure. Voyant le drapeau onduler sous les bourrasques, je guettais, comme d’autres sans doute, les frémissements du galurin. Était-il bien fixé, allait-il s’envoler ? Cela aurait été poétique comme une toile de Chagall égarée dans les fastes de la République. Cette incertitude lui allait bien et rappelait la dimension facétieuse du grand penseur à qui étaient rendus tous ces honneurs.

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Dans la  dernière partie de sa longue vie, Edgar Morin a été reconnu, célébré en France et ailleurs. En Amérique latine et dans les pays d’Europe du sud tout particulièrement, en Afrique et jusqu’en Chine et au Japon, il compte de très nombreux lecteurs et admirateurs. Il était heureux de voir ses idées enfin largement diffusées, lui qui voulait réformer la pensée pour rendre la vie et le monde meilleurs. Il n’était pas mécontent non plus des honneurs qui lui étaient tardivement rendus dans son pays, se prêtant au rôle de vieux sage, sans être dupe de ce qui était dévolu à « l’ancêtre » qu’il était devenu dans la vie intellectuelle française, après y avoir été durablement marginalisé.

Car longtemps, loin de faire l’objet d’une admiration consensuelle, il fut critiqué, parfois très durement, par le monde universitaire et il en a souffert. C’était l’époque du structuralisme triomphant, en anthropologie notamment sous le magistère de Claude Lévi-Strauss et celle de la sociologie critique menée par Pierre Bourdieu. La recherche des invariants culturels ou celle des déterminismes sociaux primaient et seules les enquêtes quantitatives étaient considérées comme sérieuses. L’histoire avait peu de poids et l’homme peu de marge, certains annonçaient la mort du sujet. Morin, après avoir risqué sa vie dans la Résistance et publié en 1946 L’An zéro de l’Allemagne  (une interrogation à vif sur le nazisme et les conditions d’une reconstruction allemande, récusant l’idée de culpabilité collective), avait écrit à 30 ans, en 1951, L’homme et la mort[1]. Cette ambitieuse entreprise d’anthropologie fondamentale mobilisait, déjà, de nombreux savoirs pour comprendre les peurs, les mythes, les croyances, les ressources de la morale et celles des sciences, imaginées par les hommes face à cette échéance.

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D’un côté, étudier les événements et les crises, quelle que soit leur ampleur, en tant que révélateurs de mutations à venir, de l’autre relier les connaissances disponibles pour saisir l’humain comme un être bio-anthropo-social, un animal doué de raison, mais aussi d’un imaginaire producteur de mythes, d’art, de fantasmes, d’erreur et de folie. Ces deux pôles ont toujours aimanté ses recherches et lui valurent bien des désaveux. Pour certains, il n’était pas assez sociologue et trop journaliste, ce qui était considéré comme un vilain défaut. Pour d’autres, c’était un touche-à-tout, un franc-tireur, qui avait l’audace de bousculer les pré-carrés disciplinaires. Bref, pas assez ceci, pas assez cela, jamais à sa place, connu certes, mais pas reconnu par un monde académique se méfiant des échos médiatiques. Un homme déplacé en somme, ce qui est évidemment une qualité pour penser hors des chemins balisés.

J’ai fait sa connaissance en 1967, non pas dans un séminaire universitaire, mais à l’occasion d’une fête et autour de la musique brésilienne qu’il aimait tant. Il y a ainsi des rencontres de hasard d’où naissent de durables amitiés et qui peuvent changer le cours d’une vie. Loin de l’image du chercheur austère analysant de loin, dans une prétendue objectivité, les rapports sociaux, je découvrais un intellectuel qui ne séparait pas le goût de la vie de celui de la connaissance et qui s’intéressait sans le mépris des lettrés à la culture de masse. Un amoureux du cinéma qui avait théorisé sa puissance imaginaire[2] et un cinéphile boulimique qui enchainait les projections dans les salles d’art et d’essais de la rue Champollion à Paris. Un homme engagé dans tous les combats que la génération militante de la fin des années 1960 admirait chez ses aînés : la Résistance, la rupture avec le stalinisme[3], le soutien à Messali Hadj et à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Un « marxien », comme il aimait à dire, qui avait cofondé en 1956 (avec Roland Barthes, Jean Duvignaud et Colette Audry) la revue Arguments, afin d’analyser la société à la croisée d’un marxisme hétérodoxe et de l’apport des sciences sociales.

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Lui-même attribuait sa « curiosité omnivore » à une part inentamée d’adolescence.

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Étudiante en philosophie à Nanterre, où j’animais le ciné-club, militante aux Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), d’obédience trotskyste, membre du Mouvement du 22 mars Nanterrois qui fut le détonateur de 68, j’aimais discuter avec lui de cinéma et de politique. La généreuse attention qu’il m’accordait allait avec sa vive curiosité pour le surgissement d’un événement initié par la mobilisation de la jeunesse[4].

Lorsque j’ai cherché du travail au sortir de l’université, c’est donc vers lui que je me suis tournée. C’était le bon moment car il souhaitait poursuivre cette « sociologie du présent » déjà mise en œuvre en Bretagne, à Plozévet en 1965, où dans le cadre d’une vaste enquête pluridisciplinaire, il avait analysé les transformations affectant ce village du pays Bigouden[5]. Afin de réaliser des enquêtes « à chaud » (comme celle sur une rumeur de traite des Blanches chez des commerçants juifs à Orléans[6]), il a réuni en 1971 une équipe de jeunes chercheurs dans le « Groupe de diagnostic sociologique », animé par son plus fidèle collaborateur depuis Plozévet, Bernard Paillard. Ma première enquête, concernant l’émergence du féminisme et la transformation de la féminité fut menée avec ce dernier[7]. D’autres ont suivi, dont celle sur l’affaire de Bruay-en-Artois, peu connue car non publiée.

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Le 6 avril 1972, le corps d’une adolescente de 16 ans, Brigitte Dewèvre, fille de mineurs, avait été retrouvé nu et mutilé dans un terrain vague entre la cité des Corons et un quartier bourgeois de la ville. Sur des indices ténus un notable fut injustement mis en cause et le fait divers local devint un événement national. Pour notre jeune équipe, s’y révélait à la fois un drame social et des représentations archaïques. Dans un monde de la mine voué à disparaître, l’horreur d’un crime sexuel faisait ressurgir la violence des antagonismes anciens et la puissance de l’exploitation sous la figure menaçante de l’ogre mangeur d’enfant. C’est au sein de cette équipe que j’ai fait mes classes d’apprentie sociologue en pratiquant une forme d’enquête proche de l’ethnologie.

Puis le groupe a cessé ses recherches collectives, chacun, chacune, suivant son chemin, fidèle à l’exemple de Morin, donc en toute liberté, en restant membre du laboratoire qu’il a longtemps dirigé et de la revue Communications, qu’il avait fondée avec Georges Friedmann et Roland Barthes en 1961. Lui gardait sur nous un regard bienveillant, « avunculaire » disait-il, tout en rappelant, malicieux, que dans les sociétés matrilinéaires, l’oncle maternel a beaucoup de pouvoir… Mais du pouvoir, il n’en a jamais voulu et il était désormais absorbé par ce vaste chantier de La Méthode[8] où l’avaient conduit une insatiable curiosité pour les théories nouvelles et une juvénile attirance pour les questions premières. Lui-même attribuait sa « curiosité omnivore » à une part inentamée d’adolescence.

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Je ne peux ici que rappeler les grands principes de cette pensée de la complexité. À l’exigence de non-contradiction, elle substitue la « dialogique » qui permet d’associer deux termes à la fois complémentaires et antagonistes, tels  l’ordre et le désordre, ou la raison et la déraison. Cette dialogique se distingue de la dialectique qui, chez Hegel, conduit au dépassement, elle se rapproche en revanche de l’analyse du rôle dynamique et fécond des tensions et conflits étudié par Georg Simmel. Au principe de causalité, elle préfère celui de « récursivité » selon lequel les produits et effets sont en même temps producteurs et causes de ce qui les produit, ainsi les individus façonnent les sociétés qui façonnent les individus.

Enfin, à la démarche de simplification, qui singularise ou généralise, elle substitue le principe « hologrammatique » selon lequel la partie est dans le tout et le tout dans la partie, tant dans le monde biologique où chaque cellule de l’organisme contient le code génétique de l’ensemble, que dans le monde sociologique où la société est toute entière présente en chacun de ses membres. Réviser nos façons de raisonner, lier sciences et humanités, récuser la coupure entre nature et culture, dialoguer avec l’incertitude, tel est donc le pari argumenté que propose Edgar Morin. L’enjeu n’est pas seulement le devenir du savoir, il est également éthique et politique. Réformer la pensée et dans le même mouvement réformer l’éducation, c’est se donner les moyens de comprendre la condition humaine et de transformer la société.

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Edgar Morin ne dirigeait pas, il orientait, nous apprenions en le côtoyant et c’était bien ainsi. Je me souviens de nos réunions, quand il lançait impatient : « mâchons nos mots comme des balles ! » J’ai, comme d’autres, « fait mon miel » (une expression que ce gourmand affectionnait) de nos échanges, de ses remarques et conseils, comme de ses séminaires marathon de trois jours à temps plein, qu’il préférait à la contrainte des rendez-vous hebdomadaires. Sortir des spécialisations, franchir les barrières disciplinaires, refuser l’idée de déterminismes sociaux implacables en s’intéressant aux résistances ou aux aléas des transmissions, assumer son engagement dans la recherche en faisant preuve de réflexivité, allier rigueur et passion, ces directions m’ont toujours guidée dans mes travaux ultérieurs.

Nombreuses et nombreux sont ceux et celles, de divers milieux et de divers pays, connus ou inconnus, pour qui la rencontre avec cet homme, si simple et si hors normes, fut définitivement marquante. Pour cela aussi, il mérite un immense coup de chapeau..

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Nicole Lapierre, Socio-anthropologue , Directrice de recherche émérite au CNRS

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Notes

[1] L’Homme et la Mort, Éditions Corrêa, 1951, réédition Seuil, 1977.

[2] Le cinéma ou l’homme imaginaire, Éditions de Minuit, 1956 et Les stars, Seuil, 1957.

[3] Autocritique, Seuil, 1959.

[4] Mai 68 : la brèche (en coll. Avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis), Fayard, 1968.

[5] Commune en France : la métamorphose de Plozévet, Fayard, 1967.

[6] La rumeur d’Orléans, Seuil, 1969.

[7] Nicole Benoit (Lapierre), Edgar Morin, Bernard Paillard, La femme majeureNouvelle féminité, nouveau féminisme, Club de l’Obs./Seuil, 1973.

[8] Six tomes réunis dans la collection « Opus », 2 vol., Seuil, 2008

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