Masculinisme : « En désignant un ennemi absolu, la qualification terroriste contribue à le produire »
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« Une potentialité terroriste forte » : c’est en ces termes qu’une note du renseignement intérieur français, révélée la semaine dernière, décrit la mouvance « incel » – de l’anglais « involuntary celibate », ces hommes « célibataires involontaires » unis dans leur frustration sexuelle et affective, et le ressentiment qu’ils en conçoivent envers les femmes.
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La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) y alerte sur des profils plus jeunes et plus nombreux, capables de se radicaliser en quelques mois sur les réseaux sociaux, jusqu’au passage à l’acte.
Que le danger soit réel, et le problème grave, personne de sérieux ne le conteste, et certainement pas l’auteur de ces lignes. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut prendre le temps de réfléchir à la meilleure manière d’y répondre, ce qui suppose d’abord de bien qualifier le phénomène.
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Une qualification contre-productive
Comme chercheur en « études sur le genre », je salue l’appel lancé par le Haut Conseil à l’égalité, dans son rapport de janvier 2026, à promouvoir l’étude des masculinités : mieux comprendre leur construction, c’est se donner les moyens de combattre leurs dévoiements criminels. Mais, pour que ce travail nécessaire puisse être mené, je redoute, comme chercheur sur le terrorisme, l’autre recommandation du même rapport : « intégrer le terrorisme misogyne dans les doctrines de sécurité » de l’État.
Le 3 avril déjà, en refusant de se saisir de l’affaire Cédric Prizzon – cet homme accusé d’avoir tué son ex-compagne puis sa compagne – le procureur national antiterroriste Olivier Christen avait suscité une indignation compréhensible. Mais en ces matières, les sirènes de l’urgence sont mauvaises conseillères. Trop souvent, ce mot de « terrorisme » en est le produit. Conçu comme le superlatif du crime, il paraît seul à la mesure de l’horreur.
Mais un superlatif n’est pas un concept, et l’indignation, si légitime soit-elle, ne fait pas une politique de prévention. Tout particulièrement s’agissant de la mouvance « incel », et plus largement de cette nébuleuse « masculiniste » à laquelle on la rattache, il est même à craindre que la qualification « terroriste » ne soit contre-productive.
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Prophétie autoréalisatrice
Certes, dès lors qu’à la violence du double meurtre s’ajoutait celle des discours de haine misogyne dont Cédric Prizzon s’était nourri et qu’il propageait, le principal critère d’une définition a minima du terrorisme était bien rempli : une violence qui, par-delà ses victimes immédiates, vise à terroriser un groupe tout entier – ici, les femmes – au nom d’une idéologie. Cependant, on recense plus de cent définitions du terrorisme, sans qu’aucune n’ait jamais fait consensus. Savoir si un crime remplit tel ou tel critère importe alors moins que les effets de l’emploi de cette catégorie floue dans l’espace public.
Or, suivant l’anthropologue américain William Douglass, figure des « Études critiques sur le terrorisme », nous pouvons redouter ici, selon le titre de son livre de 2009, une « prophétie autoréalisatrice » : en désignant un ennemi absolu, la qualification terroriste contribue à le produire ; en instaurant un climat d’exception, elle appelle des mesures qui créent à leur tour les conditions de nouvelles violences.
La « guerre contre la terreur » de l’administration Bush en aura offert la démonstration la plus éclatante : on sait aujourd’hui que cette croisade, loin de résorber la menace djihadiste, l’a aggravée, en nourrissant chez ceux qu’elle visait le ressentiment d’où naît la violence qu’elle prétendait éteindre.
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Menace irréfragable
Ce cercle vicieux est plus redoutable encore s’agissant de la masculinité, en raison de la façon dont elle se construit. Car celle-ci n’est pas un bloc : comme l’a établi dans les années 1990 la sociologue australienne Raewyn Connell, pionnière des études sur la masculinité, les masculinités se construisent dans un jeu de positions entre hommes, autant sinon plus qu’entre hommes et femmes.
Plus profondément, d’autres travaux suggèrent qu’au cœur de cette construction se joue une dynamique complexe entre norme et transgression – deux pôles que les imaginaires masculinistes tendent à confondre, où braver l’interdit vaut obéissance à une loi supérieure, celle des « vrais hommes ».
Or, l’effet le plus sûr de la qualification terroriste est de verrouiller cette dynamique autour d’une menace irréfragable qui n’admet que deux positions : qui n’est pas contre elle, est pour elle. En effet, lui opposer d’autres formes de masculinité, ou la désigner autrement, c’est courir le risque d’affaiblir la réponse sécuritaire, et donc renforcer la menace.
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Prime à la transgression
On le constate déjà sur les réseaux sociaux : que la justice hésite à qualifier le crime de Cédric Prizzon de terroriste, que des chercheurs mettent en question la pertinence de la réponse sécuritaire à la menace masculiniste, et les voilà soupçonnés de collusion patriarcale. S’exprime même l’idée que les hommes ne sauraient traiter de ce sujet par eux-mêmes sans reproduire la domination masculine à la racine des violences : il leur faudrait ou se taire, ou se faire l’écho des discours féministes tenus par des femmes.
L’enjeu, ici, n’est pas tant celui de la liberté de parole, que de l’efficacité de notre réponse collective au « masculinisme ». En scellant par le droit un lien entre masculinité et terrorisme, sans être en mesure de définir précisément aucun de ces deux termes, la qualification de « terrorisme masculiniste » rend le domaine de l’interdit indéfiniment extensible ; or, pour les nouveaux apôtres de la domination masculine, et pour les hommes en rupture de ban dont ils font leur commerce, chaque interdit nouveau, loin d’être dissuasif, augmente la prime à la transgression.
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Le cercle vicieux du terrorisme joue ici à plein : si toute parole masculine tend à éveiller le soupçon à la faveur du lien entre « la » masculinité et le terrorisme, seules oseront s’affirmer les masculinités transgressives et violentes, ce qui nourrira d’autant plus le soupçon premier, et ainsi de suite. Les masculinistes s’engouffrent dans ce vide que le discours sécuritaire contribue à creuser.
Cette tribune n’est pas un plaidoyer contre le Haut Conseil à l’égalité, dont le travail est précieux, et encore moins contre celles et ceux qui se battent contre les violences masculinistes, dont l’engagement est nécessaire. Elle exprime une inquiétude : qu’on sacrifie, à l’urgence sécuritaire, le travail patient de compréhension des masculinités contemporaines, si important pour tarir ces violences à la source.
Ce texte est signé par un auteur invité. Il exprime son opinion et non celle de la rédaction de La Croix. Notre rubrique À vif a pour but de permettre l’expression du pluralisme sur des sujets religieux, de société et d’actualité, et de favoriser le dialogue
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