Dans ses derniers mois, Marjane Satrapi a fermé ses comptes sur les réseaux sociaux, cessé de répondre aux invitations et disparu de la vie publique qu’elle avait habitée pendant trois décennies. De l’extérieur, cela ressemblait à un repli sur soi. Ceux qui lui étaient les plus proches savaient que c’était quelque chose de plus ancien et de plus simple : un cœur brisé qui n’avait plus de raisons de guérir.
« Après la mort de Mattias, malgré le grand cercle d’amis qui l’entourait, Marjane portait en elle un profond sentiment de solitude », confie Sorour Kasmai, écrivaine et traductrice iranienne basée en France, nommée parmi les 100 femmes les plus influentes de la culture et des arts en France en octobre 2024, et amie proche de Satrapi pendant plus de deux décennies.
« Ils partageaient un lien exceptionnellement profond. Marjane disait souvent qu’ils étaient deux étrangers de cultures différentes, parachutés à Paris, qui s’étaient trouvés et construits ensemble. Je crois qu’elle est morte d’amour et de l’absence de Mattias. »
Satrapi, dont le roman graphique et le film d’animationPersepolis ont transformé la façon dont le monde percevait l’Iran et les femmes iraniennes, est décédée le 4 juin à l’âge de 56 ans.
Luna Shad, journaliste qui la connaissait depuis plus de trente ans, avait observé ce même deuil s’emparer d’elle. « Après sa mort, Marjane disait souvent qu’elle ne savait pas comment elle pouvait continuer à vivre », a-t-elle confié aux Glorieuses.
Pour comprendre ce qui a été perdu, dit Kasmai, il faut remonter aux origines.
Satrapi est née dans une famille politiquement engagée aux convictions de gauche. Sa mère est une descendante de Naser al-Din Shah Qajar, et l’histoire familiale est étroitement liée à la politique. Plusieurs de ses proches ont connu l’emprisonnement ou la répression d’État. Cette mémoire héritée de la persécution a forgé sa conscience politique avant même qu’elle soit en âge de la nommer clairement.
« Marjane n’avait que neuf ans lors de la Révolution de 1979 », raconte Kasmai aux Glorieuses. « Son adolescence a coïncidé avec l’érosion progressive des libertés individuelles en Iran, en particulier pour les femmes. » Puis, à quatorze ans, alors que la guerre Iran-Irak se poursuivait, sa famille a pris la décision qui allait tout définir : ils l’ont envoyée seule étudier à Vienne.
« Vivre l’exil et la solitude à un si jeune âge était difficile », dit Kasmai, « mais cela l’a aussi rendue farouchement indépendante et autonome. »
Vienne était froide, aliénante, et souvent cruelle envers cette adolescente iranienne qui se débrouillait en Europe sans sa famille. Elle luttait pour trouver sa place, contre la dépression, contre l’écart entre qui elle était et qui le monde attendait qu’elle soit, poursuit Kasmai.
Elle s’en est sortie. Sans jamais oublier ce que cela lui avait coûté, ni ce que cela lui avait appris.
Ce que Satrapi a rapporté de ces années à Paris, dans son œuvre, dans chaque amitié qu’elle a nouée, était un refus absolu de se trahir. Kasmai en retrouve la source chez la grand-mère de Satrapi.
« Sa grand-mère lui avait dit qu’il y aurait toujours de mauvaises personnes autour d’elle, mais qu’elle devait rester fidèle à elle-même et ne jamais trahir qui elle était. Marjane a porté ce conseil tout au long de sa vie. Elle était profondément honnête avec elle-même. Il n’y avait pas de place pour la tromperie ou le faux-semblant, ni dans son travail artistique ni dans sa vie personnelle », dit Kasmai.
Shad, témoin de cette honnêteté pendant des décennies, ajoute que Satrapi « est restée la même personne franche, drôle et honnête » qu’elle avait toujours été.
« Elle disait que son rêve était que l’intelligence triomphe de la bêtise. Elle croyait profondément en la bonté et pensait que c’était la seule façon de sauver le monde », ajoute Shad.
L’humour, dans la vision du monde de Satrapi, n’était pas une légèreté plaquée sur la souffrance. C’était l’instrument grâce auquel la souffrance devenait supportable. « Marjane avait un sens de l’humour extraordinaire », dit Kasmai. « Elle pouvait parler de la douleur et des épreuves d’une façon qui les rendait tolérables. Elle disait souvent que la réalité ultime de toute vie, c’est la mort, et que sans humour, sans rires, sans la capacité de plaisanter, il serait impossible de vivre avec cette réalité. »
C’est cette qualité, la capacité à tenir le deuil et l’humour dans la même main, qui a fait de Persepolis bien plus qu’un document politique. Le caricaturiste iranien Mana Neyestani le décrit comme « une documentation artistique et humaine de notre expérience collective iranienne. Dans un pays où l’État cherche à effacer les récits et la mémoire collective, de telles œuvres contribuent à préserver la mémoire historique. »
Pour de nombreux jeunes Européens, Persepolis a été leur première rencontre avec une femme iranienne, ni symbole ni statistique.
« Avant Marjane, peu imaginaient qu’un récit personnel d’une femme iranienne pouvait occuper une telle place dans la culture mondiale », souligne la réalisatrice et productrice iranienne Manijeh Hekmat aux Glorieuses. « Elle a ouvert la voie aux générations suivantes de femmes iraniennes pour qu’elles narrent leur propre histoire, leur politique, leur mémoire et leur vie personnelle avec leur propre voix. » Shad exprime quelque chose de plus intime. Satrapi est simplement « la première femme iranienne qui a parlé pour elle-même, plutôt que de laisser les autres parler d’elle ».
Ce refus de laisser les autres parler à sa place n’a fait que se renforcer avec l’âge. En 2023, elle a co-créé le livre graphique Femme, Vie, Liberté avec une vingtaine d’écrivains et d’illustrateurs, construisant un document collectif sur les racines historiques et sociales du soulèvement qui a suivi la mort de Mahsa Amini.
Neyestani, qui a participé à cette collaboration, la décrit en train de coordonner le projet « comme un chef d’orchestre ». Il y voit le même esprit qui avait animé Persepolis deux décennies plus tôt.
« Je crois que son amour pour l’Iran et l’espoir suscité par le mouvement de 2022 et les femmes iraniennes lui ont donné l’énergie pour devenir plus militante. Elle a participé à des manifestations, des performances, et est retournée au monde de la bande dessinée en utilisant sa notoriété auprès des lecteurs pour attirer l’attention sur les événements en Iran », dit Neyestani.
En janvier 2025, la France lui a offrert sa plus haute distinction civile, la Légion d’honneur. Elle la refusa. « Elle était critique des politiques du gouvernement français envers les artistes, écrivains et citoyens iraniens qui étaient en danger et cherchaient refuge à l’étranger », explique Kasmai. « Elle s’est exprimée à plusieurs reprises sur le manque de soutien disponible pour ceux contraints de fuir l’Iran.»
« Pour Marjane, il ne s’agissait pas d’un simple geste symbolique ; c’était la continuation de l’engagement pour la liberté, la justice et la responsabilité sociale qui l’avait définie tout au long de sa vie », a souligné Kasmai.
C’était, en d’autres termes, exactement ce que sa grand-mère lui avait dit de faire, rester fidèle à elle-même.
Ce à quoi reviennent sans cesse ceux qui l’ont connue, ce ne sont pas les récompenses qu’elle a remportées ni celle qu’elle a refusée, mais la personne. La petite fille envoyée seule à Vienne à quatorze ans. La femme qui s’est construite à Paris aux côtés d’un homme qu’elle a profondément aimé. L’amie qui a su donner au deuil une légèreté sans le diminuer.
Kasmai, qui a partagé des décennies avec elle, cherche quelque chose de plus simple que l’héritage pour décrire ce qui a été perdu avec la disparition de Satrapi.
Cet article est publié en collaboration avec Egab.
Une cérémonie ouverte au public se tiendra ce vendredi 19 juin à 13 heures, dans la salle de la Coupole du crématorium du cimetière du Père-Lachaise à Paris. Lectrices, lecteurs, proches et admirateurs pourront y rendre un dernier hommage à l’autrice de Persepolis, dont l’œuvre a profondément marqué plusieurs générations par sa liberté de ton, son engagement et son regard sur le monde.
Lorsque Phoebe arrive seule dans un hôtel de luxe de Newport, elle traverse l’une des périodes les plus sombres de sa vie et nourrit un projet funeste…Mais au Cornwall Inn, l’ambiance est à la fête : pendant une semaine, tout l’établissement vit au rythme d’un mariage aussi somptueux que minutieusement orchestré. Alors qu’elle a tout prévu pour quitter ce monde avec panache, elle se retrouve embarquée malgré elle dans cette drôle de parenthèse. Au fil des rencontres improbables, des conversations inattendues et des liens qui n’auraient jamais dû exister, quelque chose se déplace en elle.
On a particulièrement apprécié ce roman qui aborde des sujets aussi complexes que la solitude, le deuil, la santé mentale ou les grands bouleversements de l’existence avec une légèreté désarmante. Alison Espach réussit un équilibre rare : être profondément émouvante sans jamais sombrer dans le pathos.
Sous ses airs de comédie, L’Invitée surprise est aussi une réflexion subtile sur les récits que nous construisons autour de nos vies. Que reste-t-il lorsque le scénario que nous avions imaginé pour nous-mêmes s’effondre ? Peut-on se réinventer lorsque tout semble perdu ? Un roman tendre, intelligent et souvent très drôle, qui rappelle que certaines rencontres arrivent parfois au moment où l’on en a le plus besoin.
L’Invitée surprise, par Alison Espach est un véritable phénomène à l’international et il vient tout juste d’être traduit en Français ! Disponible aux éditions Points depuis seulement quelques jours, vous pouvez vous le procurer ici.
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