Sélectionner une page

Melanie Berger, résistante et si bien…

.

Ne jamais trahir ses ami.es !  Jamais !

.

Rencontre avec une espiègle centenaire, tôt politisée, qui témoigne de son expérience de résistante sous la domination nazie.

.

polaroid portrait Melanie Volle

Melanie Berger-Volle, 104 ans, dans sa résidence Les Jardins d’Arcadie à Saint-Etienne, le 4 juin 2026. 
.
Nathalie Rouiller
14/06/2026

Cent quatre ans et une poignée de mois. Vu l’âge de notre interlocutrice, on s’imaginait devoir attraper au vol des petits riens, agréger des approximations et divaguer dans les méandres d’une mémoire aléatoire. On avait tout faux. Melanie Berger, sans accent sur le «e» selon l’usage germanique, est une centenaire affûtée. Dans son appartement d’une résidence seniors à Saint-Etienne (Loire), sourire facétieux et bouclette babylissée, elle titille Jean-Claude Mourlevat, auteur de littérature jeunesse et traducteur de la Petite Main de la Résistance, son histoire. Lequel a fait «le coup du portefeuille oublié» à la journaliste. «Tu n’as pas payé le déjeuner ? Ça, c’est le féminisme ! L’égalité absolue !»

Née en 1921, à Vienne, Fräulein Berger est une gosse déterminée. «J’obéissais uniquement quand on m’expliquait les choses, et si ça ne me plaisait pas, je ne faisais pas.» Vers 6, 7 ans, à l’école, cette fille de Juifs «croyants mais pas pratiquants» pointe un non-sens. S’il n’y a qu’un seul dieu, pourquoi existe-t-il plusieurs religions ? «Certains ont besoin d’une canne», en conclut face à nous l’athée qui se déplace sans déambulateur et s’intéresse toujours à l’altérité. Même si sa tolérance se heurte parfois au bla-bla des autres résidents, qu’elle n’hésite pas à abréger poliment.

.

L’enfance est bercée par l’élan que les sociaux-démocrates insufflent à la «Vienne rouge». Mais l’Autriche est un pays sous perfusion, fracassé par la crise économique mondiale. Le commerce de vins dans lequel le père bosse fait faillite, et la reconversion dans la vente de tissus n’est guère lucrative. Conservateur, l’homme se montre assez sévère avec la cadette, qui lui tient tête, quand l’aînée est plus docile. La mère, elle, «joue au bridge avec ses amies», ce qui dénote les fréquentes absences de celle-ci plus qu’une posture à petit doigt levé.

Nils Klawitter, l’auteur du bouquin, historien et journaliste allemand, a ramené sa protégée sur les lieux de ses balbutiements idéologiques. Ils se sont assis sur un banc, dans cette cour où elle avait croisé pour la première fois Peter Strasser, qui collaborera après la guerre à la création des Jeunesses socialistes, et deviendra le plus jeune député du SPÖ au Parlement. A l’époque, le jeune homme sort avec Jenny, une fille de l’immeuble, et fédère une petite bande de jeunes aux idées progressistes. Dont Melanie, qui n’a que 12, 13 ans lorsqu’elle entre dans l’action clandestine en placardant des vignettes «A bas l’austro-fascisme».

.

«Je voulais changer le monde. Vaste programme…» dit en souriant la corsetière de formation et freudienne de cœur, qui s’imaginait suivre des études de psycho à l’université. Le 15 mars 1938, Hitler célèbre l’annexion de l’Autriche en aboyant un discours antisémite depuis la terrasse du palais impérial. Sidérée par la marée de bras tendus ondulant sur la Heldenplatz, flairant l’imminence de la guerre, l’ado fond en larmes. Quelques mois plus tard, avec 70 shillings en poche, elle fuit en compagnie de deux camarades. Elle traversera l’Allemagne en stop, séjournera plusieurs mois en Belgique, avant de réussir à passer la frontière près de Mons, en se mêlant, cheveux coupés court et raie sur le côté, aux frontaliers, essentiellement des «gueules noires», comme on appelait les mineurs. La senior estime d’ailleurs qu’un œil avisé aurait pu la confondre en détaillant les boutons de sa chemise. Cousus sur le côté gauche, ils trahissaient son genre.

En France, son groupuscule, baptisé les «communistes révolutionnaires autrichiens», survit grâce à la débrouille. «Dans ma vie, j’ai beaucoup mangé de flocons d’avoine. J’allais récupérer les vieux fruits sur les marchés, et je faisais du muesli», confie la jamais plaintive. Georg Scheuer, son amant à occultations, est un théoricien qui crache de la prose en flux tendu. Contre le nazisme, les staliniens, la guerre. Melanie, elle, sait écrire en tout petits caractères et de manière très lisible, ce qui s’avère essentiel pour planquer l’info dans des noix. Bien qu’elle ne bafouille que quelques mots de français, elle profite des sonorités caméléons de son nom pour obtenir un permis de séjour à Paris, ou louer un toit de misère au gré des déplacements. Risquer sa vie, distribuer des tracts, transporter documents et mallettes dont elle ne sait rien l’angoisse peu. Par contre, elle réfute aujourd’hui encore les étiquettes simplistes : «Quand on n’est pas ceci, on est cela. Tu n’es pas stalinienne, alors tu es trotskiste.» Fière des acquis féministes, elle vote systématiquement. A gauche, mais plus forcément pour le PC. Sinon, l’Européenne convaincue s’effraie du mauvais coton que file la société, entre individualisme forcené et montée des populismes.

.

Dans une enveloppe, des cartes d’invalidité attestent des coups reçus, sans que le mot torture ne s’immisce dans le discours. «Je percevais qu’il ne fallait pas aller dans les camps», susurre celle qui est descendue d’un train en partance pour celui de Gurs, dans les Pyrénées-Atlantiques. Arrêtée à Montauban, elle écopera de 15 ans de prison pour son activité de «secrétaire d’une organisation communiste et anarchiste». Incarcérée à Marseille, elle s’évadera, malade et en chemise de nuit, de l’hôpital qui jouxte les Baumettes. Ses libérateurs ? Quatre proches déguisés en membres de la Gestapo, dont une femme, Lotte Israël, la blouse ornée d’une croix gammée en… papier-alu ! Et un soldat de la Wehrmacht dévoyé. Des péripéties presque futiles au regard de la tragédie qu’elle vivra par la suite, perdre son fils unique, à l’âge de 18 mois.

Une Légion d’honneur française et une Médaille du mérite autrichienne siestent dans les tiroirs de la double nationale qui avoue sa fierté d’avoir porté la flamme olympique en 2024, aidée par son arrière-petite-fille. Sous cadre, en noir et blanc ou en couleur, Lucien Volle, son mari, grand résistant et libérateur du Puy-en-Velay, la couve d’un regard tendre. Le couple s’est rencontré après la guerre. Lui était père de six enfants, séparé, militaire, puis journaliste. Elle, qui s’est occupée de jumelage de villes, a endossé le rôle de belle-mère avec beaucoup de psychologie. L’un et l’autre sont allés témoigner dans les classes. Comme on a lu qu’elle avait assisté à sa première réunion politique en tenue d’Eve dans un parc viennois, on la lance sur le naturisme. «Vous vous êtes déjà baignée nue ?» interroge-t-elle en farfouillant dans sa commode, dont elle extrait deux photos prises sur l’île du Levant en 1959, qu’elle dispose recto contre recto. A nous de les retourner pour constater l’évidente symbiose des amoureux, même bronzage chocolat, même corps délié.

.

En septembre 2024, à Vienne, Melanie Berger a vécu une incroyable revanche sur l’histoire. Tenue bleu roi et sourire épanoui malgré la pluie en rideau, la résistante a été autorisée à faire quelques pas sur la terrasse d’où le Führer avait harangué la foule. Le même jour, à la télévision, elle a dit : «Je voulais changer le monde, je le veux toujours. C’est ça le problème !» et elle a pouffé, sous-entendant qu’à son âge…

.

Melanie Berger

8 octobre 1921 Naissance à Vienne (Autriche).

26 janvier 1942 Arrêtée à Montauban.

15 octobre 1943 S’enfuit des Baumettes.

1956 Rencontre Lucien Volle.

2026 La Petite Main de la Résistance (Robert Laffont).

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *