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Saillans, France le 20 aout 2020 - Baignade dans la Drôme.

Voyage dans la Drôme, à l’air libre

Après des mois de liberté de mouvements contrariée, direction la campagne drômoise de ferme en ferme avec pour seul fil conducteur, le rythme de nos envies et de la vie… en camping-car. Un confinement d’un autre genre.

Etre surpris dans son sommeil par un braiement sonore, ouvrir le volet et tomber nez à nez avec un troupeau d’ânesses se prélassant dans la poussière d’une prairie couleur paille. Croire qu’on s’est réveillé dans la peau de Karen Blixen, au milieu de la savane africaine… avant que notre dos courbaturé nous rappelle qu’hier soir, c’est sur la couchette d’un camping-car qu’on s’est endormie dans la Drôme, près d’Albon.

Les ânesses appartiennent à Patrick Vallet, ancien éleveur de vaches laitières reconverti aux ânes, dont la fille fabrique de doux cosmétiques à base de lait. Membre du réseau France Passion, qui fédère 2 000 agriculteurs proposant gratuitement aux camping-caristes de passer vingt-quatre heures sur leur domaine, l’éleveur nous a accueillis à bras ouverts la veille, nous proposant de nous garer dans l’immense prairie attenante à sa ferme. Seuls au milieu des ânes.

Au réveil, après l’émerveillement d’être seuls au cœur de la nature, c’est toujours le même rituel : ranger. Car pour rouler, tout, vraiment tout, doit être à sa place !

Car c’est bien en van amélioré que nous avons décidé de découvrir la Drôme en famille, de ferme en ferme. Ni gîte, ni hôtel, ni chambre d’hôte, mais une maison qui roule : comme nombre de Français (deux fois plus qu’en 2019), l’option nous avait paru pertinente, en ces temps de pandémie. Nous n’imaginions pas vivre en sept jours un condensé de ce si particulier printemps : d’un côté, un confinement à l’extrême, à quatre dans un fourgon de 12 m3, dans une promiscuité de chaque instant (surtout le soir de pluie). De l’autre, un déconfinement total, au milieu des champs et des vignes, parfois sans croiser âme qui vive, rendant le sentiment de liberté que procure la virée en camping-car encore plus grisant.

A Albon, au milieu des ânesses de la ferme Lul’ane.

Nous quittons à regret les ânons façon peluches de Patrick Vallet, pour rouler jusqu’à Hauterives, découvrir le seul site touristique de notre périple : le Palais idéal du facteur Cheval. Une sorte de temple khmer, peuplé de fées, d’animaux, de géants, élevé pierre après pierre par un simple facteur, Ferdinand Cheval ; une tâche monumentale qu’il acheva en… trente-trois ans. L’endroit a beau être plutôt fréquenté, un sentiment de recueillement nous envahit ; car l’âme de Ferdinand Cheval est partout, entre les cascades et les coquillages. Est-ce grâce aux messages qu’il a inscrits sur les murs de son palais ? « D’un songe j’ai sorti la reine du monde. » Ou à sa brouette et ses outils humblement exposés dans une grotte ?

Sur la route qui nous mène vers Beaumont-lès-Valence, nous découvrons les paysages de la Drôme des collines. Aux champs de tournesols, splendides, succèdent des vergers immenses, d’abricotiers, pêchers et poiriers. Sur les départementales sinueuses, qui grimpent et redescendent, on ne croise presque personne jusqu’à l’étang du Père Eugène, où l’on s’arrête pique-niquer. Un joli havre de fraîcheur, mêlant restaurant, bassin de baignade et étang de pêche à la truite. Une canne en bois à la main, le fiston, joueur, taquine les gros spécimens et en soulève un de 3 kg. Comme toute truite pêchée doit être achetée, on sait déjà ce qu’on mangera ce soir, dans la cuisine de Barbie du fourgon.

A Hauterives, le Palais idéal du facteur Cheval.

Mais avant, il nous faut trouver une ferme pour la nuit ; on choisit le très beau domaine Distaise, à Grane, au bord de la rivière Drôme. Ici, Corinne et Joël Chambron élèvent des cochons, cultivent des fruits, font chambres d’hôte, gîte, restaurant et accueillent les camping-caristes sur 24 hectares, autour d’un beau mas provençal. Nous ne sommes pas les seuls à avoir lu les commentaires 5 étoiles de France Passion, six autres véhicules s’alignent le long du champ de tournesols – pourquoi se collent-ils les uns aux autres ? Quelque chose de l’esprit du camping cariste nous échappe.

Nous nous isolons plutôt à l’ombre des pêchers, avant de courir jusqu’au parc des cochons. Dans la boue, les porcelets se débattent pour accéder aux pis de leur mère ; fascinés par le spectacle, on ne voit pas débouler un cochon sauvage, apparemment en liberté. Cours Forest !

Eau transparente et courant léger

Des ânes, des truites, des cochons… Le safari drômois continue à Upie, au Jardin aux oiseaux. Un très beau parc de 6 hectares, où on pique-nique entre les grues, les perroquets, les chouettes et les faucons. On reprend la route, décidés à longer la Drôme pour trouver un spot de baignade. Mais avant, une tour nous intrigue : c’est celle de Crest, le plus haut donjon d’Europe (52 mètres), construit au XIIe siècle. On y grimpe à pied, à travers de jolies ruelles pavées. La vue sur les toits en tuiles et la vallée est splendide, mais il fait chaud sous le soleil (et le masque). Vite, de l’eau. Le long de la D93, la Drôme nous tend les bras. Après un arrêt sur les plages de galets de Mirabel-et-Blacons, on choisit finalement de pousser un peu plus loin, tout près de la voie ferrée. Le touriste se fait rare, l’eau est transparente, le courant, léger, propice à l’effet toboggan.

Arrivés à Saillans, nous découvrons un village charmant, qui donne envie de s’attarder en terrasse (testez la glace made in Drôme de Gemelli). La commune tente depuis quelques années une gouvernance participative et collégiale, et on le sent en se baladant – tout le monde a l’air de se connaître. A la sortie du village, juste après un tunnel étroit, la Drôme a des airs plus sauvages. C’est là que Raspail et fils possèdent 16 hectares de vignes et produisent une des meilleures clairettes de die du coin, bio pour ne rien gâcher. Nous y garons notre camping-car, à l’ombre, face aux vignes, à quelques mètres à peine de la rivière. Après une dégustation – « Le crémant est plus brut, explique Jean-Claude Raspail. La clairette, élaborée avec la méthode dioise, plus douce, plus sucrée » –, on attrape des sauterelles pour aller pêcher dans la Drôme et se baigner jusqu’au coucher du soleil.

Le domaine des Caminottes, à la Roche-Saint-Secret-Béconne.

Au réveil, après l’émerveillement d’être seuls au cœur de la nature, c’est toujours le même rituel : ranger pour une énième fois le camping-car. Car pour rouler, tout, vraiment tout, doit être à sa place dans les tiroirs. Pour le lâcher-prise total, on repassera ! La forêt de Saou et son synclinal – un pli géologique spectaculaire, ceinturé de calcaire – nous font les yeux doux, mais les routes à lacets avec un 6 mètres, très peu pour nous. Nous préférons mettre le cap vers Soyans. Les champs de lavande surgissent à chaque coin de route, les cigales s’excitent : pas de doute, nous voici en Drôme provençale. Nous longeons le Roubion, en quête d’eau, mais la rivière est totalement à sec.

Arrivés à Dieulefit, nous visitons ce joli village qui sent bon la Provence, avec ses ateliers de poteries et céramiques. Mais c’est un peu plus loin, à la Roche-Saint-Secret-Béconne, que nous posons notre barda pour la nuit. Le domaine des Caminottes, ancienne soierie devenue domaine viticole, est installé à flanc de falaise, le long du Lez. On repart de la boutique les bras chargés de blancs et de rosés, d’abricots et d’huile de lavandin (on pense déjà aux poux de l’automne). On dîne sur une table en pierres, dans le jardin, face à un potager qui ferait pâlir le Roi-Soleil, entre les paons (en rut), les poules et des agneaux. Ce soir-là, on se dit que l’aventure camping-car permet ce genre de moment de grâce.

C’est le lendemain que viendra la disgrâce, lors de la vidange des eaux usées du camping-car, mais aussi de la « cassette ». Pas celle de Louis de Funès, non, celle des toilettes chimiques. Notre panoplie Covid, masques et gants, n’est pas de trop et l’expérience – que nous ne décrirons pas dans les détails, l’imaginaire fera son travail – nous rappelle pourquoi on aime (aussi) la chambre d’hôte.

Dans un champ de kiwitiers, à la Ferme de l’autruche drômoise.

Le fourgon opérationnel, nous remontons vers le nord, pour finir notre boucle. Une pause au Poët-Laval, village médiéval magnifiquement restauré (un petit côté ville-musée, mais on aime la succession de galeries de peintures et la terrasse à l’ombre des figuiers), puis à Saint-Donat-sur-l’Herbasse, où se tient chaque année un festival Bach. Les collines sont de retour, les champs de tournesols et de maïs aussi.

A l’horizon, en arrivant vers Loriol-sur-la-Drôme, on croit apercevoir… une autruche. Le paysage drômois a décidément le pouvoir de nous faire voyager loin, très loin. A la bien nommée Ferme de l’autruche drômoise, Pascal Grussenmeyer élève ces grands oiseaux à plumes pour leur viande charnue. Camping cariste passionné, il nous raconte dans le menu détail trente ans de périples, de l’Italie à la Grèce, en passant par la Laponie, dans un « 10 mètres ». « Je n’imagine pas passer mes vacances autrement », lance-t-il. « Et vous, vous allez sauter le pas ? » Euh, laissez-nous le temps de réfléchir encore un peu. En revanche, pas de doute, nous adoptons à vie la douce Drôme.

Carnet de route

Notre journaliste a réalisé ce reportage avec l’aide d’Indie Campers et du réseau France Passion.

Y aller

Indie Campers loue vans, fourgons et camping-cars dans plus de 35 villes d’Europe, dont cinq en France (Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Bastia). En haute saison, à partir de 1 000 € pour un fourgon Nomad 4 personnes, avec toilettes et salle de bains intégrées ; des kits cuisine, tables et chaises d’extérieur sont proposés.

Depuis 1998, France Passion rassemble 2 050 agriculteurs et vignerons, qui proposent d’héberger gratuitement les camping-caristes. Seules conditions : avoir un camping-car autonome (avec sanitaires) et ne rester que vingt-quatre heures. L’adhésion de 30 € permet de recevoir le Guide des étapes, en papier et en ligne. En échange, on découvre les produits locaux, et on revient souvent les bras chargés de vins, de fromages ou de lavande.

Déjeuner, dîner

Juste avant Pont-de-Barret, sur la route de Crest, au bord du Roubion, La Fontaine minérale est une guinguette comme on les rêve. Des chaises, des lampions, un bus double decker devenu bar, un stand à gaufres et à glaces : un petit paradis où l’on mange sain et sans gluten (à la carte, de 9 à 23 €, menu enfant 13 €), qui propose aussi apéros et concerts.

A Grane, le domaine Distaise accueille les camping-caristes mais fait aussi chambre d’hôtes et auberge-restaurant. Cuisine familiale délicieuse et abordable (cuissot de cochon cuit au four à pain, caillette chaude et planches végétariennes pour les autres). Menu à partir de 23 €.

A faire, à voir

Palais idéal du Facteur Cheval, à Hauterives, ouvert tous les jours de 8 h 30 à 18 h 30, réservation obligatoire en ligne. Adulte 8 €, enfant 5 €.

Jardin aux oiseaux, à Upie. Ouvert tous les jours de 10 heures à 18 heures, 14,80 € à partir de 14 ans, 12,80 € de 10 à 13 ans, 10,80 € de 3 à 9 ans. Pique-nique possible sur place.

Canoë Drôme propose des descentes en canoë sur la Drôme à partir de Saillans ; 9 parcours possibles, de 3 à 20 km, accessibles à partir de 6 ans. A partir de 14 € l’heure, 26 € pour une balade de 4 heures.

Yoanna Sultan-R’bibo Albon, Drôme

 

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