- Manifeste du convivialisme enrichi
- Déclaration d’interdépendance
Avertissement
Pourquoi un Manifeste du convivialisme enrichi ? Parce que le premier, cosigné par soixante-quatre auteurs bien connus, français et étrangers, mais majoritairement français, n’était pas suffisamment international quoiqu’il ait été traduit dans une dizaine de langues et ait fait l’objet de livres de discussion en allemand, brésilien, espagnol et italien. Or le convivialisme n’a de sens que si l’on peut s’y reconnaître dans tous les pays. Il fallait donc élargir considérablement le cercle des auteurs. Et puis, sur tout un ensemble de points, le premier Manifeste indiquait des directions qui restent toujours pertinentes mais qui pouvaient sembler trop vagues, encore trop indéterminées au plan théorique, et insuffisamment concrètes par ailleurs. Ce second manifeste reprend la structure du premier et une bonne partie de ce qui y était écrit mais en l’enrichissant et en le précisant considérablement à partir des échanges menés depuis six ans déjà entre auteurs sympathisants du convivialisme de tous les pays. Face à l’accélération du réchauffement climatique et à l’érosion croissante des idéaux humanistes et des normes démocratiques, il y a urgence à se mettre d’accord, à l’échelle du monde, sur les valeurs essentielles à la survie matérielle et morale de l’humanité, et sur les voies de son progrès en civilisation et en art de vivre. En convivialité.
Introduction
Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de ressources matérielles et de capacités techniques et scientifiques. Prise dans sa globalité, elle est riche et puissante comme personne dans les siècles passés n’aurait pu l’imaginer. Rien ne prouve qu’elle en soit plus heureuse (ni le contraire). Mais nul ne désire revenir en arrière, car chacun sent bien que de plus en plus de potentialités nouvelles d’accomplissement personnel et collectif s’ouvrent chaque jour.
Pourtant, à l’inverse, personne non plus ne peut croire que cette accumulation de puissance puisse se poursuivre indéfiniment, telle quelle, dans une logique de progrès technique inchangée, sans se retourner contre elle-même et sans menacer la survie physique et morale de l’humanité. Chaque jour les signes annonciateurs d’une catastrophe possible se font plus précis et inquiétants. Le doute ne porte que sur le point de savoir ce qui est le plus immédiatement menaçant et sur les urgences prioritaires. Menaces et urgences qu’il est indispensable d’avoir constamment présentes à l’esprit si nous voulons, nous donner une vraie chance de voir se réaliser les promesses du présent.
Les promesses du présent
Divers progrès sociaux ou environnementaux importants ont été réalisés au cours des récentes décennies, et rien n’interdit a priori qu’ils ne se prolongent et ne s’accentuent encore dans les décennies à venir.
– Près de deux milliards de personnes ont été libérées de la faim ou d’une probable sous-alimentation au cours des vingt-cinq dernières années (au prix, il est vrai, d’un usage massif des pesticides).
– En vingt ans, le nombre d‘enfants non scolarisés a diminué de moitié.
– En vingt-cinq ans, la mortalité maternelle et la mortalité infantile ont, toutes deux, été divisées par deux (entre 1990 et 2015).
– Au niveau mondial, l’espérance de vie moyenne est passée en un peu plus d’un siècle de 30 ans à 71 ans.
– Depuis 1945 le taux de morts violentes (que ce soit du fait des guerres ou de la criminalité) est en nette régression, dans le monde en général et en Europe en particulier.
– Les industriels ne produisent pratiquement plus de substances réduisant la couche d’ozone. Elle retrouvera son niveau initial sur la majeure partie du globe avant 2050. Près de 25 millions de cas de cancer auront ainsi été évités.
– Le Rhin et la Seine, deux des fleuves les plus pollués au monde il y a une trentaine d’années, sont aujourd’hui dans une bonne situation, ce qui montre qu’il n’y a pas de fatalité et pas toujours d’irréversibilité en matière écologique.
Un avenir possible
Plus généralement, et pour se tourner résolument vers l’avenir, que de promesses d’épanouissement individuel et collectif notre monde recèle !
– Le triomphe mondial du principe démocratique sera infiniment plus long et complexe que certains avaient pu le penser après la chute du Mur de Berlin en 1989, ne serait-ce que parce qu’il a été dévoyé par son frayage avec un capitalisme rentier et spéculatif qui l’a largement vidé de son contenu et de sa séduction. Mais c’est pourtant toujours au nom de la démocratie que partout dans le monde on se soulève, comme l’attestent, par exemple, les révolutions arabes, aussi inaccomplies et ambiguës soient-elles. Etouffées jusqu’à présent elles renaissent cans cesse de leurs cendres.
– Il devient donc réellement envisageable d’en finir avec tous les pouvoirs dictatoriaux ou corrompus, notamment grâce à la multiplication des expériences démocratiques de base et à la circulation démultipliée de l’information, même si pour l’instant on assiste plutôt à un regain des dictatures, ce qui rend d’autant plus urgente une montée en puissance du convivialisme.
– La sortie de l’ère coloniale et le déclin de l’occidentalocentrisme ouvrent la voie à un véritable dialogue des civilisations qui, en retour, rend possible l’avènement d’un nouvel universalisme. Un universalisme à plusieurs voix, un pluriversalisme.
Cet universalisme pluriel se construit à partir de la reconnaissance d’une égalité des droits et d’une parité enfin trouvées entre hommes et femmes. La reconnaissance de cette parité a fait des progrès foudroyants ces dernières années, même dans les pays de tradition islamique qui pouvaient y sembler les plus rétifs.
– La nouvelle conscience mondiale qui se forme est à la fois l’expression et la résultante de nouvelles formes de participation et d’expertise citoyennes informées par une conscience écologique désormais globale, et devenue particulièrement sensible dans les jeunes générations. Elles introduisent dans le débat public la question même du « bien vivre », de ce qu’il est possible d’attendre du « développement » ou de la « croissance, et de leurs limites.
– Les technologies de l’information et de la communication, lorsqu’elles ne sont pas utilisées à des fins de manipulation et de contrôle, multiplient les possibilités de création et d’accomplissement personnel, que ce soit dans le domaine de l’art ou du savoir, de l’éducation, de la santé, de la participation aux affaires de la cité, du sport, ou des relations humaines à travers le monde.
– L’exemple de wikipedia ou de Linux et des relations Peer to peer montre l’étendue de ce qu’il est possible d’accomplir en matière d’invention et de mutualisation des pratiques et des savoirs.
– La généralisation de modes de production et d’échange décentralisés et autonomes rend possible la « transition écologique », notamment dans le cadre de l’économie sociale et solidaire, où l’engagement des femmes joue un rôle déterminant.
– L’éradication définitive de la faim et de la misère constitue un objectif désormais accessible, sous condition d’une répartition plus juste des ressources matérielles existantes et dans le cadre de la formation de nouvelles alliances entre les acteurs du Nord et du Sud.
Etc.
Les menaces du présent
Mais toutes ces possibilités ne pourront devenir réalité que si l’humanité parvient à affronter les terribles menaces qui se dressent devant elle.
Les menaces les plus évidentes sont d’abord écologiques.
L’humanité vit au-dessus de ses moyens. En 2018, elle a consommé dès le 1° août son crédit annuel de ressources naturelles. La liste des principales menaces écologiques est bien connue :
– Le réchauffement climatique, les désastres de tous ordres et les gigantesques migrations qu’il va entraîner.
– Le déclin de la biodiversité (un million d’espèces animales ou végétales sont menacées de disparition selon un tout récent rapport de l’ONU) et la fragilisation parfois irréversible des écosystèmes naturels, l’artificialisation galopante du sol, l’érosion à long terme des sols cultivables.
– La pollution de l’air qui rend l’air de nombre de grandes villes de plus en plus irrespirable, comme à Pékin, New Delhi ou à Mexico,
– La diminution des ressources halieutiques (stocks de poisson).
- Les pollutions diffuses des océans et des eaux continentales.
– L’accumulation des déchets dans l’environnement, à commencer par ceux les déchets plastiques qui constituent un « sixième continent » dans les océans.
– Le risque persistant d’une catastrophe nucléaire, soit sous la forme d’accidents industriels comme à Fukushima, soit sous celle d’une guerre nucléaire déclenchée par des algorithmes incontrôlables ou quelque dictateur fou.
– La raréfaction des ressources énergétiques (pétrole, gaz), minérales et agricoles qui avaient permis la croissance, et la guerre pour l’accès à ces ressources.
Chacun de ces problèmes constitue une menace pour la survie à moyen ou long terme de l’humanité. Compte tenu de leur étroite imbrication, il n’est pas injustifié de parler d’une menace unique et systémique : celle les impacts de l’activité humaine sur notre niche écologique.
Le changement climatique résume et condense à lui seul le défi écologique, tant en raison de la gravité potentielle de ses conséquences sociales et humanitaires que de la rapidité avec laquelle elles vont se manifester. Les conséquences d’un réchauffement, actuellement de l’ordre de 1°C par rapport à la moyenne des siècles passés, sont d’ores et déjà visibles. Or, sans relèvement des objectifs de l’Accord de Paris (2015) et sans mise en œuvre immédiate des mesures nécessaires, le réchauffement devrait atteindre au moins 3 °C d’ici 2100. Compte tenu de l’inaction actuelle des gouvernements, ce chiffre alarmant est d’ailleurs d’ores et déjà considéré comme trop optimiste par les climatologues.
Les effets physiques de ce réchauffement sont l’élévation du niveau de la mer, les catastrophes naturelles, les pertes de rendement agricole, les problèmes sanitaires, etc. Les effets sociaux peuvent se mesurer à l’augmentation annoncée des migrations liées au climat. Selon les prévisions de la Banque mondiale, plutôt optimistes au regard d’autres travaux de recherche, le nombre des réfugiés climatique atteindrait 143 millions dès 2050. Selon certaines études, à la fin du siècle, des territoires où vivent actuellement plusieurs milliards de personnes deviendraient inhabitables. Il n’est pas exagéré de dire que, à l’échéance de ce siècle, le changement climatique est susceptible de mettre en péril la survie de notre civilisation (sinon de l’humanité).
On ne résoudra pas ces problèmes par un découplage entre la croissance du PIB et la consommation des ressources non renouvelables. Il serait beaucoup trop lent pour nous permettre d’éviter des ruptures majeures. Compter sur l’innovation technique pour découpler la croissance économique et les émissions de gaz à effet de serre est illusoire. Les efforts faits depuis trois décennies pour « décarboner » la croissance n’ont eu et ne pourront avoir qu’une efficacité limitée.
Il ne sera pas possible de faire face à cet immense défi sans mettre en œuvre un ensemble de changements techniques, organisationnels et sociaux, qui supposent une transformation profonde de la logique même du système économique, à l’échelle planétaire.
La question climatique concerne de la même manière tous les habitants de la Planète et sa solution nécessite les efforts de tous.
Mais les menaces sont aussi économiques, sociales, politiques et morales
La soutenabilité sociale de notre modèle de développement n’est pas mieux assurée que sa soutenabilité écologique. Il est à peine besoin de rappeler la longue liste des problèmes dont l’aggravation a déjà provoqué un recul général non seulement des pratiques mais aussi des idéaux démocratiques à l’échelle mondiale :
– Le maintien, l’apparition, le développement ou le retour du chômage, de l’exclusion ou de la misère, un peu partout dans le monde, particulièrement dans la vieille Europe dont la prospérité semblait assurée.
– Un chômage qui sera d’autant plus important que les progrès exponentiels de l’intelligence artificielle et de la robotique risquent de remplacer une bonne part du travail humain, et pas seulement pour les tâches les plus simples et répétitives. Une partie appréciable de l’humanité risquerait alors de se retrouver économiquement inutile.
– Un grand partage entre des humains « augmentés » par la maîtrise et l’usage de l’intelligence artificielle et ceux, qui n’ayant pas pu ou voulu suivre s’en retrouveront du coup « diminués ».
– Des écarts de richesse devenus partout démesurés entre les plus pauvres et les plus fortunés. Ils alimentent une lutte de tous contre tous dans une logique d’avidité généralisée, et contribuent à la formation d’oligarchies qui s’affranchissent, sauf en paroles, du respect des normes démocratiques.
– L’éclatement des ensembles politiques hérités, ou l’impuissance à en former de nouveaux, qui entraînent la multiplication des guerres civiles, tribales ou interethniques, doublées de guerres de religion.
– La perspective du retour possible des grandes guerres interétatiques, qui seraient à coup sûr encore infiniment plus meurtrières que les précédentes.
– Le développement planétaire d’un terrorisme aveugle, violence du faible au fort.
– L’insécurité croissante, sociale, écologique, civique à laquelle répondent les outrances des idéologies sécuritaires.
– La prolifération de réseaux criminels occultes et de mafias de plus en plus violentes.
– Leurs liens diffus et inquiétants avec les paradis fiscaux et la haute finance rentière et spéculative.
– Le poids croissant des exigences de cette haute finance rentière et spéculative sur toutes les décisions politiques.
– Le risque d’éclatement des bulles spéculatives dont se nourrit le capitalisme dominant qui enrichissent les plus riches. Cet éclatement entraînerait une crise économique beaucoup plus importante que celle de 2008. Il ne pourrait pas y être apporté les mêmes remèdes, l’émission monétaire, le quantitative easing, puisque ce sont eux qui, en multipliant des créances sans aucun lien avec l’économie réelle, auront justement suscité une crise financière encore plus forte que la précédente. Une crise financière qui risquera vite de se transformer en une crise sociale, politique et morale sans précédent depuis les années 1930 qui ont vu l’éclosion des régimes fascistes.
Ces deux types de menaces, écologiques, d’une part, économique, sociale et morales, de l’autre, sont étroitement imbriqués et se renforcent mutuellement. L’explosion mondiale des inégalités est sans doute, pour diverses raisons, le premier facteur du dérèglement écologique et climatique. Ne serait-ce que parce les plus riches sont les plus gros pollueurs. Si tous les terriens vivaient comme la moyenne des Français, par exemple, l’humanité aurait consommé toutes ses ressources annuelles dès le 5 mai (au lieu du 1° août). Et l’empreinte écologique des Américains est supérieure de 60% à celle des Français.
Face à tous ces périls, la « transition écologique » ou la « croissance verte » risquent fort de ne pas être à la hauteur des enjeux Et a fortiori si aucun pays ne les amorce vraiment. Pour la première fois dans son histoire, l’humanité se découvre objectivement et radicalement unifiée par des dangers mortels, interdépendants, qui ne pourront être affrontés qu’à l’échelle mondiale. Ce qui suppose une prise de conscience également mondiale et un renversement de toutes les valeurs aujourd’hui dominantes. C’est désormais une autre manière de définir ce que veut dire être pleinement humain et digne de l’humanité.
Quelques données récentes
– Depuis 1990, l’extrême pauvreté a chuté de plus de deux tiers et plus d’un milliard de personnes en est sorti. Le nouvel objectif affiché par l’ONU est l’éradication de la pauvreté mondiale à l’horizon 2030.
Chapitre I : Le défi central
Aucune des promesses du présent ne pourra pleinement se réaliser si nous ne savons pas faire face aux menaces de tous genres qui nous assaillent. Les premières de ces menaces sont d’ordre principalement matériel, technique, écologique et économique. On pourrait les qualifier de menaces entropiques. Malgré les énormes problèmes qu’elles soulèvent, on pourrait peut-être, en principe, y apporter des réponses du même ordre, techniques, écologiques et économiques. Ce qui empêche de le faire, c’est d’abord le fait que nombre de ces menaces ne sont pas encore immédiatement manifestes pour tous et qu’il est difficile de se mobiliser contre des risques partiellement indéfinis et à échéance incertaine. Une telle mobilisation n’est concevable que dans les termes d’une éthique du futur. Mais, plus profondément encore, ce qui nous paralyse c’est le fait que nous sommes beaucoup plus impuissants à ne serait-ce qu’imaginer des réponses à un second type de menaces, les menaces d’ordre moral et politique. À ces menaces qu’on pourrait qualifier d’anthropiques, celles qui résultent directement de la façon dont les humains se pensent et se traitent les uns les autres. La jeunesse de nombreux pays commence à se dresser, avec une belle énergie, pour exiger des politiques fortes contre le réchauffement climatique. Mais elle ne réussira pas si elle ne prend pas conscience du fait que le défi premier est celui du rapport que l’humanité entretient à elle-même.
La mère de toutes les menaces
Il nous faut donc désormais nous mettre en position d’affronter une conclusion aussi évidente que dramatique :
L’humanité a su accomplir des progrès techniques et scientifiques foudroyants, mais elle est restée toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? Comment les inciter à coopérer pour se développer et donner chacun le meilleur d’eux-mêmes tout en leur permettant de s’opposer sans se massacrer ? Comment faire obstacle à l’accumulation de la puissance, désormais illimitée et potentiellement auto-destructrice, sur les hommes et sur la nature ? Si elle ne sait pas répondre rapidement à cette question, l’humanité risque de disparaître, en tout ou en partie. Et pourtant toutes les conditions matérielles sont réunies pour qu’elle prospère, à condition que l’on prenne définitivement conscience de leur finitude.
Les réponses existantes
Pour répondre à ce problème, nous disposons de multiples éléments de réponse : ceux qu’ont apportés au fil des siècles les religions, les morales, les doctrines politiques, la philosophie et les sciences humaines et sociales quand elles n’ont pas sombré dans un sectarisme, un moralisme et un idéalisme, tantôt impuissants tantôt meurtriers, ou, enfin, dans un scientisme stérile. Ce sont tous ces éléments, précieux, qu’il convient de rassembler et d’expliciter au plus vite, d’une manière qui soit aisément compréhensible et partageable par tous ceux à travers le monde – l’immense majorité – qui voient leurs espoirs déçus, souffrent des évolutions en cours, ou les redoutent, et qui désirent contribuer, chacun à son échelle et selon ses moyens, au soin et à la sauvegarde du monde et de l’humanité.
Les initiatives qui vont dans ce sens sont innombrables, portées par des dizaines de milliers d’organisations ou d’associations, et par des dizaines ou des centaines de millions de personnes. Elles se présentent sous des noms, sous des formes ou à des échelles infiniment variées : la défense des droits de l’homme et de la femme, du citoyen, du travailleur, du chômeur, ou des enfants ; l’économie sociale et solidaire avec toutes ses composantes ; les coopératives de production ou de consommation, le mutualisme, l’économie pour le bien commun, le commerce équitable, les monnaies parallèles ou complémentaires, les systèmes d’échange local, les multiples associations d’entraide ; l’économie de la contribution numérique (cf. Linux, Wikipedia etc.) ; la décroissance et le post-développement ; les mouvements slow food, slow town, slow science ; la revendication du buen vivir, l’affirmation des droits de la nature et l’éloge de la pachamama ; l’altermondialisme, l’écologie politique et la démocratie radicale, les indignados, Occupy Wall Street ; la recherche d’indicateurs de richesse alternatifs, les mouvements de la transformation personnelle, de la sobriété volontaire, de l’abondance frugale, du dialogue des civilisations, les théories du care, les nouvelles pensées des communs, etc.
Pour que ces initiatives si riches puissent contrecarrer avec suffisamment de puissance les dynamiques mortifères de notre temps et qu’elles ne soient pas cantonnées dans un rôle de simple contestation ou de palliation, il est décisif de regrouper leurs forces et leurs énergies, d’où l’importance de souligner et de nommer ce qu’elles ont en commun.
Ce qu’elles ont en commun, c’est la recherche d’un convivialisme (adoptons ce terme puisque nous avons besoin d’identifier un fond doctrinal minimal commun), d’un art de vivre ensemble (con-vivere), d’un art de la convivance qui valorise la relation et coopération et permette de s’opposer sans se massacrer, en prenant soin des autres et de la Nature. En s’opposant, car il serait non seulement illusoire mais aussi néfaste de chercher à bâtir une société ignorant le conflit entre les groupes et entre les individus. Celui-ci existe nécessairement et naturellement dans toute société. Non seulement parce que partout et toujours les intérêts et les points de vue diffèrent, entre parents et enfants, aînés et cadets, hommes ou femmes, entre les plus riches et les plus pauvres, les plus puissants et les sans pouvoir, entre les chanceux et les malchanceux, etc. mais, plus généralement parce que chaque être humain aspirant à se voir reconnu dans sa singularité, il en résulte une part de rivalité aussi puissante et primordiale que l’aspiration, également partagée, à la concorde et à la coopération.
La société saine est celle qui sait faire droit au désir de reconnaissance de tous, et à la part de rivalité, d’aspiration au dépassement permanent de soi et d’ouverture au risque qu’il recèle, en empêchant, qu’il ne se transforme en démesure, en désir de toute-puissance, en ce que les Grecs appelaient l’hubris, et en favorisant, au contraire, l’ouverture coopérative à autrui. Elle sait faire place à la diversité des individus, des groupes, des peuples, des États et des nations en conjurant le risque que la pluralité ne se transforme en guerre de tous contre tous. En un mot, il faut faire du conflit une force de vie et non de mort. Et de la rivalité un moyen de la coopération. Une arme de conjuration de la violence destructrice.
Le pari qu’il nous faut tenter désormais est que c’est bien cela qui se cherche depuis le début de l‘histoire humaine : un fondement durable, à la fois éthique, économique, écologique et politique à l’existence commune. Jamais vraiment trouvé ou toujours trop vite oublié. Il se cherche dans la référence au sacré, à travers les religions premières comme à travers les grandes religions ou quasi-religions universelles : taoïsme, hindouisme, bouddhisme, confucianisme, judaïsme, christianisme, islam. Il se cherche, encore, dans la référence à la raison, à travers toutes les grandes philosophies ou les morales laïques et humanistes. Il se cherche, enfin, dans l’aspiration à la liberté, à travers les grandes idéologies politiques de la modernité : libéralisme, socialisme, communisme ou anarchisme. Ce qui change à chaque fois, c’est l’accent plus ou moins grand mis sur les obligations ou les espérances imparties respectivement à l’individu (la morale) ou au collectif (le politique), sur le rapport à entretenir à la nature (l’écologie) et à la surnature (religion) ou au bien- être matériel (l’économie), selon des échelles spatiales et différentielles différentes. Ce n’est pas la même chose, en effet, d’apprendre à vivre ensemble, en reconnaissant les identités et les différences non meurtrières, à quelques-uns, à des millions ou à des milliards.
Chapitre II : Les quatre (plus une) questions de base
Or nous avons besoin désormais, de toute urgence, d’un fond doctrinal minimal partageable qui permette de répondre simultanément, en les posant à l’échelle de la planète, au moins aux quatre questions de base :
Les quatre (plus une) questions de base
– La question morale : qu’est-il permis aux individus d’espérer et que doivent-ils s’interdire ?
– La question politique : quelles sont les communautés politiques légitimes ?
– La question écologique : que nous est-il permis de prendre à la nature et que devons-nous lui rendre ?
– La question économique : quelle quantité de richesse matérielle nous est-il permis de produire, et comment, pour rester en accord avec les réponses données aux questions morale, politique et écologique ?
– Libre à chacun d’ajouter à ces quatre questions, ou pas, celle du rapport à la surnature ou à l’invisible : la question religieuse ou spirituelle. Ou, si l’on préfère, et plus simplement, la question du sens.
Ce qu’il nous faut constater c’est qu’aucune des doctrines héritées, religieuses ou laïques, ne donne de réponse satisfaisante simultanément à ces quatre (ou cinq) questions. Et encore moins de réponse satisfaisante à l’échelle et à la mesure des défis planétaires actuels. Les religions, en tant que telles peinent à actualiser leur message sur la bonne politique, la bonne économie ou la bonne écologie. À l’inverse, les idéologies politiques modernes – libéralisme, socialisme, communisme ou anarchisme – restent en tant que telles trop muettes sur la question morale et sur la question écologique. Toutes, elles ont présupposé que le conflit entre les hommes naît de la rareté matérielle et de la difficulté à satisfaire les besoins matériels. Elles pensent les humains comme des êtres de besoin, et non de désir. Elles ont donc placé leurs espoirs dans la perspective d’une croissance économique infinie, supposée pouvoir amener la paix perpétuelle sur la Terre. Or ce postulat n’est pas (ou plus) tenable. L’aspiration à la croissance matérielle attise autant de conflits entre les humains, ou plus, qu’elle n’en apaise. Et, surtout, elle ne tient pas compte de la finitude désormais évidente de la Planète et de ses ressources naturelles. Qu’elle soit intrinsèquement désirable ou pas, la croissance économique sans limites ne peut pas être la solution pérenne au conflit entre les hommes. Avec un taux de croissance moyen de 3,5% par an, par exemple, le PIB mondial serait multiplié par 31 en un siècle. Imagine-ton 31 fois plus de pétrole, d’uranium ou de CO² consommés en 2100 qu’aujourd’hui ?
De quelques tâches de la pensée
L’impuissance croissante des partis et des institutions politiques à faire face aux problèmes de notre époque et à gagner, ou même à garder, la confiance du plus grand nombre, s’explique par l’incapacité à reformuler l’idéal démocratique – le seul acceptable parce que le seul à faire droit à l’opposition et au conflit – en rompant avec le double postulat qui régit encore la pensée politique ordinaire :
– Le postulat du primat absolu des problèmes économiques sur tous les autres,
– Le postulat de la profusion sans limite des ressources naturelles (ou de leurs substituts techniques).
Aux problèmes d’aujourd’hui et de demain, les institutions politiques sous leurs différentes formes ne savent donc proposer que les réponses d’hier.
La même chose est vraie du monde intellectuel et scientifique, et plus particulièrement du champ des sciences sociales et de la philosophie morale et politique. C’est depuis ce champ, parce que nous en sommes partie prenante et bien placés pour mesurer la faiblesse des outils théoriques qu’il mobilise, que nous prenons la responsabilité de rédiger ce manifeste, en espérant qu’il trouve de l’écho dans les autres champs.
Il est important de comprendre, en effet, que la financiarisation générale du monde et la subordination de toutes les activités humaines à une norme marchande ou quasi-marchande – sous l’égide de ce qu’on appelle généralement le néolibéralisme –, ont été précédées et comme légitimées à l’avance par une sorte de révolution, ou de contre-révolution qui s’est opérée dans le monde de la pensée économique, politique et sociale. Contre-révolution intellectuelle qui a culminé dans l’idée d’une « Fin de l’Histoire » qui verrait le triomphe planétaire du Marché étendu à toutes les activités humaines et d’un ordre démocratique subordonné à cette seule fin. À partir des années 1970 la science économique, qui avait jusque-là limité ses ambitions à expliquer ce qui se passe sur le marché des biens et services en recourant à la figure de l’homo œconomicus, – i.e. à l’hypothèse que les êtres humains, dans la sphère du Marché, doivent être considérés comme s’ils étaient des individus séparés, mutuellement indifférents, et uniquement soucieux de maximiser leur avantage individuel -, a commencé à étendre la validité potentielle de ses explications à l’intégralité des activités humaines et sociales. Tout, dès lors, devait s’expliquer par des calculs économiques rationnels de rentabilité monétaire ou symbolique. Pour l’essentiel, les autres sciences sociales allaient emboîter le pas aux économistes. Quant à la philosophie politique, elle allait s’organiser à titre premier autour de la question de savoir comment définir et faire accepter des normes de justice par des individus « rationnels », i.e. mutuellement indifférents.
Dès le début des années 1980, c’est donc une vision tout-économique du monde social et même du monde naturel qui triomphe dans le champ scientifique et philosophique. La porte est dès lors grande ouverte dans le monde anglo-saxon – et tendanciellement dans toujours plus de pays-, à la destruction de toutes les régulations sociales et politiques au profit d’une expansion marchande sans limites. Car si les hommes ne sont que des hommes économiques, quel autre langage pourraient-ils comprendre, en effet, que celui de l’intérêt individuel, du marchandage, du donnant-donnant et du contrat ?
À partir de ce postulat le neomanagement se développe et se répand largement dans le monde, y compris dans le secteur public. Si l’on suppose qu’il n’existe aucune « motivation intrinsèque » au travail, que rien n’est fait par sens du devoir, par solidarité ou par goût du travail bien fait et désir de créer, alors il ne reste en effet que les « motivations extrinsèques » à activer, i.e. le goût du gain et de la promotion hiérarchique. La libido dominandi. Benchmarking et reporting permanent deviennent alors les outils de base du lean management et de la gestion par le stress.
De proche en proche, ce sont tous les secteurs de l’existence, et jusqu’aux affects et aux relations amicales et amoureuses qui se retrouvent de même subordonnées à une logique comptable, technique et gestionnaire.
Plus spécifiquement, si le seul but de l’existence est en dernière instance de gagner le plus d’argent possible, pourquoi ne pas chercher à le faire le plus rapidement possible, grâce à la spéculation financière ? La généralisation de la norme marchande allait donc ouvrir progressivement la voie à la norme de la rentabilité spéculative maximale. Il suffit de l’énoncer pour se rendre compte sur du leurre total sur lequel elle était fondée : dans une perspective haussière permanente (ce qui est irréaliste), il suffirait de prêter de l’argent (qu’on n’a pas) à des gens (qui n’ont pas de quoi le rembourser) pour que… tout le monde s’enrichisse. Et cela a débouché en 2008 sur la crise des subprimes, suivie de celle de la titrisation, consistant à transformer les énormes dettes occasionnées en (faux) « actifs ». Crises dont on peut craindre qu’elles ne connaissent des « répliques », bien plus violentes et douloureuses.
Si le premier but légitime assigné aux humains et valorisé socialement, celui qui commande tous les autres, est de s’enrichir le plus possible, il ne faut pas s’étonner que se développe partout dans le monde un climat de corruption de plus en plus étendu à travers une collusion croissante des classes politiques et financières, à la fois cause et effet de l’universalisation de la normativité spéculative et rentière.
La responsabilité de la science économique standard est d’avoir largement contribué à façonner le monde qu’elle prétendait décrire et expliquer. D’avoir, en effet, contribué à donner toujours plus de réalité à l’homo œconomicus, au détriment de toutes les autres composantes de ce qui fait l’humanité. Et de se montrer, du même coup, et bien évidemment, incapable d’imaginer, de remèdes plausibles à la catastrophe qu’elle a contribué à faire naître. À quoi il faut ajouter qu’elle se montre tout aussi incapable de prendre en compte la finitude de la nature puisqu’elle présuppose que les ressources produites par la science et la technique pourront toujours être substituées aux ressources naturelles épuisées ou détruites. Une tâche intellectuelle et théorique prioritaire est donc de remettre l’économie et la science économique à leur place, notamment en réorientant le regard vers des pans entiers de la réalité qu’elle a négligés sciemment ou inconsciemment.
Une autre priorité est aussi d’aider au développement de sciences humaines et sociales, et d’une philosophie morale et politique définitivement vaccinées contre le virus du tout-économique. Enfin capables de voir en l’être humain résolument autre chose qu’un simple homo œconomicus et de penser ainsi dans toute leur ampleur les problèmes que suscite immanquablement le désir légitime qu’ont tous les sujets d’accéder à une juste reconnaissance. Comment éviter que ces luttes pour la reconnaissance ne se réduisent pas, comme c’est si souvent le cas, à des luttes de pouvoir et à des affrontements narcissiques mettant en péril les enjeux et les causes au nom desquels elles prétendent se déployer ?
Une piste est de poser que le bien-être de tous passe par la construction d’une société du « care » et le développement de politiques publiques valorisant le travail pour autrui et ceux qui pratiquent le soin. Le care, le soin, la sollicitude – auxquels les femmes ont été historiquement assignées en priorité – sont l’affaire première des êtres humains parce qu’ils sont la manifestation la plus évidente du fait que nul ne se fait tout seul et que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Le care et le don sont la traduction en actes, concrète et immédiate, de l’interdépendance générale du genre humain. Mais le care et le soin ne prennent sens que corrélés à une visée : l’institution des adultes en êtres critiques et autonomes, c’est-à-dire capables de penser et d’agir par eux-mêmes.
Enfin, il nous faudra apprendre à penser une relation plus durable avec la nature mais aussi avec la culture. Et ceci implique de nous extraire résolument du seul horizon de l’instant ou du très court terme et non seulement de nous projeter dans l’avenir mais aussi de nous réapproprier notre passé. Le passé de toute l’humanité dans la diversité si riche de toutes ses traditions culturelles. C’est un nouvel humanisme, radicalisé et étendu, qu’il s’agit d’inventer. Ceci implique, dans le champ académique et scientifique, le développement de nouvelles humanités, autrement dit de connaissances générales partageables à l’échelle de l’humanité, sachant nous dire d’où nous venons et vers où nous devons aller.
Patrick Viveret
(A suivre)