Victoire Tuaillon, féministe d’utilité publique
A 30 ans, la journaliste sort « Les Couilles sur la table », version écrite et remaniée de son podcast, qui cartonne sur Binge Audio.
La journaliste Victoire Tuaillon. 
Pour sa deuxième édition, et avec retard sur les pays anglo-saxons, le Paris Podcast Festival se tiendra à la Gaîté-Lyrique du 18 au 20 octobre. Cela fait deux ans aussi que l’une des invitées – elle y donnera une masterclass – a créé ce qui est aujourd’hui devenu une marque, et bientôt un livre.
Deux ans après la création des « Couilles sur la table », podcast bimensuel dans lequel Victoire Tuaillon, 30 ans et des poussières, interroge les masculinités d’un point de vue féministe, les compteurs sont au plus haut : plus de 500 000 écoutes par mois, dont un nombre de fans furieusement chics, comme la romancière Alice Zeniter ou encore l’auteure de BD Pénélope Bagieu. Il faut dire que « Les Couilles » forment avec « La Poudre » (Nouvelles écoutes) et « Un podcast à soi » (Arte Radio), la crème de la crème des podcasts féministes, voire des podcasts francophones tout court.
Une synthèse en grand format du podcast
Cette success story trouve aujourd’hui son prolongement dans un livre, écrit en partie à la demande des auditeurs – qui en ont déjà préacheté, elle n’en revient pas, 4 400 en quarante jours. Autant de commandes qui ont permis de financer l’édition (par Karine Lanini et Binge Audio, maison mère des « Couilles sur la table ») et l’impression (joli papier, grand format, illustrations) de cette synthèse « accessible et exigeante » de son podcast.
Le livre n’est pas encore sorti que Victoire Tuaillon songe déjà à en écrire un autre. Le sujet : l’amour… D’ici là, elle espère que le premier alimentera les conversations et donnera aux lecteurs quelques envies de liberté. Parce que, comme elle le dit, « on ne va pas attendre la fin du patriarcat pour jouir et faire l’amour ».
Née en 1989 à Paris d’un père médecin et d’une mère guide de voyage, Victoire Tuaillon a seize ans quand elle découvre King Kong Théorie, de Virginie Despentes. « Ce livre a changé ma vie. C’est Le Deuxième sexe de ma génération. » Elle s’en souvient comme d’un choc. « C’était jubilatoire, jouissif, tellement puissant. Ça mettait des mots sur des choses que je n’arrivais pas à formuler. J’ai alors compris que je n’avais pas besoin d’être la petite chose mignonne des magazines féminins. Ça a ouvert des espaces de liberté. »
« Donner correctement la parole à mes invités, respecter leur pensée, me mettre au service de leurs idées et les faire circuler. C’est à ça que je sers : à transmettre. »
Liberté qui lui manquera cruellement dans ses études (Sciences Po) puis dans ses premiers jobs (reportages pour les JT de France 2 où, quand elle propose de traiter du harcèlement de rue, elle s’entend dire « c’est pas un sujet ». Idem sur TF1 pour « Sept à huit »). Elle fait alors « un forcing de ouf » pour entrer à « La Grande librairie », l’émission de François Busnel sur France 5. Décroche un CDI, passe son temps à lire, beaucoup et de tout. « C’était super », dit-elle. Mais cela ne lui suffit pas.
Alors qu’elle vient de rejoindre le collectif des Journalopes – fondé par des pigistes féministes dont son amie Judith Duportail, auteure de L’Amour sous algorithme (Goutte d’or) –, elle réalise « Et là, c’est le drame », un sonore aussi drôle que pertinent dans lequel elle explique pourquoi les journalistes parlent tous de la même façon.
Eviter le micro-trottoir
L’émission fait un joli buzz et lui permet surtout de rencontrer Silvain Gire, le responsable d’Arte Radio, qui ne tarit pas d’éloges à son égard : « Victoire est intelligente, et elle va vite. » Ce que confirme Joël Ronez, le fondateur de Binge Audio, producteur et diffuseur des « Couilles sur la table ». Et d’ajouter : « Elle se place toujours du côté de l’auditeur, pose des questions simples et pas des questions à tiroir pour se faire valoir. C’est la méthode américaine : sujet-verbe-complément. »
Chez Victoire Tuallion, c’est même une obsession, avouée et assumée : « Donner correctement la parole à mes invités, respecter leur pensée, me mettre au service de leurs idées et les faire circuler. C’est à ça que je sers : à transmettre. » Elle explique beaucoup travailler ses sujets en amont, lisant systématiquement tous les ouvrages de ses invités. Et surtout, elle a à cœur d’éviter les principaux écueils des podcasts « natifs » : le côté micro-trottoir et l’entre-soi façon « coin du feu ».
« Convaincue que cette question des rapports de genre nous concerne absolument toutes et tous, dans tous les aspects de notre vie », Victoire Tuaillon sait que c’est en mettant des chiffres derrière des réalités, en décrivant, précisément, ce qui est à l’œuvre que peuvent s’opérer des prises de conscience et des changements de perspective qui permettraient de « respirer un peu mieux ».
Dans le cadre de la deuxième édition du Paris Podcast Festival, masterclass avec Victoire Tuallion le 19 octobre de 12 h 30 à 13 h 30. Ce même jour, elle se produira sur scène dans le cadre du Binge Audio en Scène, au Palais des glaces, à Paris.
Le 30 octobre, sortie des Couilles sur la table, de Victoire Tuaillon (Binge Audio éditions, 256 p., 18 €).
Emilie Grangeray