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Eloi Laurent : « Il faut déloger la croissance pour la désacraliser et lui substituer des indicateurs de bien-être humain

L’économiste Eloi Laurent plaide, pour que la prise en compte des indicateurs alternatifs au PIB permette l’élaboration de politiques qui ne soient plus centrées sur la croissance, aux niveaux local, national et européen.

«  La critique philosophique de la croissance n’est plus à faire, elle est aussi ancienne que la révolution industrielle. »

Lors de la première session de travail de la Convention citoyenne pour le climat, le 4 octobre, à la question de savoir quel était le principal frein à la transition écologique les citoyens et les citoyennes ont donné une réponse claire : « l’obsession pour la croissance ». A leurs yeux, spontanément et très majoritairement, la croissance apparaît comme un problème, pas une solution.

Pourquoi ce qui est une évidence pour les citoyens est-il si difficile à reconnaître pour les responsables politiques ? La réponse ne tient pas, comme on le dit souvent, à la supposée robustesse statistique du produit intérieur brut (PIB), indicateur dépassé et impuissant devant les crises sociales et écologiques du début du XXIsiècle. Pas plus qu’à sa nature d’indicateur synthétique, censé résumer en un chiffre toute l’information nécessaire au gouvernement des nations.

C’est sans doute au contraire sa plus grande faiblesse, ce qui le rend borgne au bien-être économique, aveugle au bien-être humain, sourd à la souffrance sociale, et muet sur l’état de notre planète. La puissance politique de la croissance, indéniable, tient d’abord à son encastrement dans les institutions, à commencer par les débats budgétaires, cœur de l’activité démocratique en Europe depuis le XVIIsiècle.

Désacraliser la croissance

C’est là qu’il faut aller déloger la croissance pour la désacraliser et lui substituer les indicateurs de bien-être humain (santé, éducation, inégalités, confiance, climat, biodiversité). Car la critique philosophique de la croissance n’est plus à faire, elle est aussi ancienne que la révolution industrielle.

Le philosophe libéral anglais John Stuart Mill (1806-1873) représente à merveille ce premier âge critique, lui qui en 1848, alors que la croissance économique s’accélérait sous ses yeux, mettait en garde ses contemporains : « Si la terre doit perdre une grande partie de l’agrément qu’elle doit à des objets que détruirait l’accroissement continu de la richesse et de la population, et cela seulement pour nourrir une population plus considérable, mais qui ne serait ni meilleure ni plus heureuse, j’espère sincèrement pour la postérité qu’elle se contentera de l’état stationnaire longtemps avant d’y être forcée par la nécessité. »

De même, la construction d’indicateurs alternatifs au PIB, soit le deuxième âge critique de la croissance – empirique et non plus seulement philosophique –, est vieille d’un demi-siècle. Les économistes James Tobin (1918-2002) et William Norhaus ont ainsi proposé au début des années 1970 une première maquette d’un « indicateur de bien-être économique » dans un article au titre évocateur : « La croissance est-elle obsolète ? ». Des dizaines d’autres, certains prêts à l’emploi, lui ont succédé depuis lors.

Le troisième âge de la critique de la croissance, celui où nous sommes, est le plus décisif : il ne vise pas seulement à changer d’indicateurs, mais à changer de politiques. Cette nouvelle ère a été ouverte par l’adoption en septembre 2015 dans le cadre des Nations unies, à l’unanimité des pays membres, des Objectifs de développement durable (ODD), dans lesquels la croissance est réduite à la portion congrue (un demi-objectif sur 17). Ces indicateurs (inégalités, qualité de l’eau, lutte contre le changement climatique, etc.) visent à redéfinir le progrès social au XXIsiècle et à donner aux nations du monde les moyens pratiques de l’atteindre. Nous sommes donc entrés dans l’âge politique de la critique de la croissance.

Les trois chantiers à ouvrir

Que faire alors, précisément ? Il nous faut, en France et en Europe, ouvrir et mener à bien trois chantiers.

Le premier est celui de la réforme urgente des indicateurs comptables qui gouvernent encore la construction européenne, définis en pourcentage du PIB, qui constituent une double offense à l’esprit européen. Si nous entendons réinventer l’Europe, il faut la libérer de cette discipline pour la croissance qui l’étouffe année après année. Les boussoles qui doivent la guider sont des indicateurs de coopération (à même, notamment, de mettre fin à la fatale concurrence fiscale et sociale entre Etats censément partenaires) et de bien-être humain (niveau des inégalités sociales, santé en lien avec les écosystèmes, etc.).

Le deuxième chantier est national : le budget français, sous la tutelle européenne, est aussi soumis au pouvoir du PIB. Les initiatives récentes visant soit à prendre en considération des indicateurs alternatifs de richesse, soit à identifier les mesures fiscales défavorables à l’environnement se sont révélées cosmétiques et n’altèrent en rien les politiques publiques nationales, il est temps de prendre la sortie de la croissance au sérieux.

Enfin, les villes françaises, à l’approche des municipales, doivent s’engager résolument dans la sortie de la croissance en plaçant en début de mandat leur action sous l’égide des indicateurs de bien-être. Les villes (comme les régions) françaises sont encore gouvernées par des indicateurs de discipline financière (définis au niveau national) et d’attractivité économique (qui font la part belle au bien-être de celles et ceux… qui n’habitent pas les villes concernées). Trois chantiers pour sortir de la croissance à l’heure où son pouvoir destructeur apparaît au grand jour. Trois chances à saisir.

Eloi Laurent est l’auteur de Sortir de la croissance. Mode d’emploi (Les liens qui libèrent, 208 pages, 15,50 euros).

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