Clément Beaune : « Pendant la crise, l’UE a levé des tabous majeurs »
Plan de relance, sanctions contre la Turquie, climat : le secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes dresse dans une interview à L’Express le bilan du dernier sommet des Vingt-Sept à Bruxelles.
Emmanuel Macron, Pedro Sanchez et Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, se sont retrouvés à Bruxelles, le 10 décembre 2020 lors d’un sommet (en dessous).
Le dernier sommet des Vingt-Sept, qui s’est tenu à Bruxelles les 10 et 11 décembre, a été très chargé. Au menu des discussions : plan de relance post-Covid, objectifs climatiques et sanctions contre la Turquie. Clément Beaune, le secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, fait le bilan. Entretien.
L’Europe, qui a obtenu plusieurs avancées à Bruxelles, finit cette année plutôt en forme ?
Clément Beaune : Depuis le début de la crise du Covid, l’Union européenne a subi de nombreux tests sur sa souveraineté, sa crédibilité et son efficacité. Quand on se souvient des critiques qu’on pouvait entendre en mars dernier sur ce qu’elle faisait ou ne faisait pas, on mesure le chemin parcouru. La France a d’ailleurs joué un rôle essentiel : sur le plan économique notamment, nous avons initié très tôt la coordination européenne avec tous les chefs d’Etat ou de gouvernement.
Depuis, on a levé des tabous majeurs, en suspendant les règles budgétaires et celles de concurrence, ce qu’on n’avait pas réussi à faire dix ans plus tôt lors de la crise de l’Euro. Puis, avec quelques pays, nous avons ouvert fin mars le débat sur le plan de relance : l’Allemagne a fini par suivre, en se disant prête à financer une dette commune européenne, c’est une révolution ! Le 21 juillet est acté par les Vingt-sept un plan de 750 milliards d’euros, qui, après de nombreuses péripéties, a été validé lors du dernier sommet. Si vous ajoutez les nouveaux engagements sur le climat, les sanctions à l’égard de la Turquie décidées la semaine dernière et, désormais, les nouveaux textes qui vont réguler les grandes plateformes numériques, vous avez les différentes facettes d’une Europe ambitieuse, qui a tenu bon et su faire preuve de fermeté.

Le Conseil européen manque-t-il toujours de fermeté à l’égard de la Turquie ?
Les sanctions décidées lors du sommet sont un compromis. Mais d’autres mesures seront proposées dans les prochaines semaines. Tout dépendra des débats que l’on aura et de l’attitude de la Turquie, qui a pu se rendre compte que lorsque l’UE annonce quelque chose, elle le fait, et qu’elle ne peut plus parvenir à diviser et affaiblir la position européenne. Ce sommet a marqué une étape et la France y a joué un grand rôle avec l’Allemagne. Il y a eu un vrai changement de regard, de posture, et maintenant d’action à l’égard de la Turquie en 2020. Le chemin est tracé.
Quand l’argent du plan de relance sera-t-il disponible ?
Il faut aller le plus vite possible ! Il reste l’étape de la ratification par les parlements nationaux, et les fonds devraient arriver dans les Etats à la fin du printemps. Sur les 750 milliards d’euros, 390 milliards d’euros représentent des subventions directes, dont 45 milliards destinés à la France. Autrement dit, presque la moitié de notre plan de relance national est soutenue par l’Europe : sans cette aide, notre programme de relance n’aurait jamais eu la même ampleur !
Le mécanisme conditionnant le versement de fonds européens au respect de l’Etat de droit ne s’appliquera qu’après les élections législatives en Hongrie, au printemps 2022. Son dirigeant, Viktor Orban, n’a-t-il pas eu ce qu’il voulait ?
Avant de déclencher le mécanisme, la Commission attendra que la Cour de justice de l’Union européenne rende sa décision, ce qui prend en moyenne un peu plus d’un an. Sachant que l’application réelle du mécanisme n’aurait pu, de toute façon, avoir lieu avant la fin de 2021 ou le début de 2022, cela ne nous fait perdre que quelques semaines. La Cour peut en outre décider d’une procédure rapide. Je me réjouis d’ailleurs que la Pologne et la Hongrie mettent la Cour de justice sur un piédestal, alors qu’elle a parfois été très dure avec ces deux pays sur les questions d’État de droit.
Sauf que ce mécanisme pourrait ne pas concerner les discriminations envers les personnes LGBT – en Pologne et Hongrie – si la Commission n’est pas en mesure de lier ces atteintes au budget européen…
La palette d’outils s’élargit avec ce mécanisme, même si cela ne couvre pas tout. Je le dis : nous continuerons ce combat, aussi sur les droits LGBT ou sur le droit à l’avortement. Les mobilisations politiques et sociales dans ces pays doivent beaucoup au fait que l’Europe a nommé les choses depuis trois ans, avec la procédure dite de l’article 7 (qui peut mener à la suspension du vote d’un pays au Conseil européen), mais aussi par exemple la suspension des financements de certaines collectivités polonaises qui s’étaient déclarées en « zone anti-LGBT ». C’est un symbole fort, et au-delà du plan de relance, le débat continuera.
Concernant le Brexit, la France et l’UE seront-elles prêtes au 1er janvier, s’il n’y a pas d’accord ?
Plusieurs dizaines de millions d’euros ont été investies avec les collectivités locales et les ports pour faire les aménagements nécessaires et recruter 700 douaniers supplémentaires, plus de 300 vétérinaires et près de 300 policiers aux frontières. J’ai récemment vérifié notre dispositif, à la gare du Nord, au Havre, à Calais, et je peux dire que nous serons prêts. Accord ou non, le Royaume-Uni, en redevenant un pays tiers pour l’UE au 1er janvier, va être soumis à des contrôles. En cas de « no deal », il y aura, en plus, des droits de douane et nous pourrions perdre l’accès aux eaux britanniques pour nos pêcheurs. C’est pour cela, en particulier, qu’il vaut mieux un accord. Mais pas à n’importe quelles conditions.
Que fera Paris si les bâtiments de la Royal Navy s’opposent aux pêcheurs français qui s’aventureraient dans les eaux britanniques ?
Que l’on se retrouve dans une logique militaire avec un allié, un ami, un voisin, je ne veux pas y croire. Si c’est une manoeuvre tactique, elle est regrettable. J’y vois une sorte de théâtre malheureux, auquel il faut réagir avec calme. Nous ne tomberons pas dans le panneau. Pour moi, c’est de la fiction, mais nous ne laisserons évidemment pas nos pêcheurs être malmenés. Jamais de faiblesse : notre meilleure arme, c’est de rester unis et fermes jusqu’à la dernière heure des négociations.
Un accord sur les investissements devait être signé avant la fin de l’année entre l’Europe et la Chine, mais les négociations patinent. Pourquoi ?
Il se fera seulement si Pékin ouvre suffisamment son marché à l’Europe, dans une relation plus réciproque. Le temps où les Chinois jouaient des divisions entre Européens est terminé. Cette unité et cette fermeté dans les négociations illustrent parfaitement un réveil européen. Si vous regardez l’année 2020, l’UE a fait des bonds importants dans de nombreux domaines (sanitaire, relance économique). Et elle a démontré par la preuve qu’elle servait à quelque chose ! Il faut maintenant ancrer cette idée dans les mentalités. Au-delà de ce bilan, l’ADN européen a changé. Sanctions vis-à-vis de la Turquie, dette commune ou encore politique de défense : nous avons fait tomber certains totems. Ce changement de logiciel est une condition sine qua non de l’affirmation d’un modèle européen dans la mondialisation.
Faut-il envisager une Europe à plusieurs vitesses, comme l’avait proposé Emmanuel Macron il y a deux ans ?
La différenciation est la condition de l’ambition européenne. L’euro, on l’a commencé à 11, on est 19, on sera sans doute plus dans les années qui viennent, tout comme Schengen, qui compte aujourd’hui 26 pays, contre 5 dans les années 80. Dans ce cas, pourquoi ne pas imaginer des projets industriels à quelques-uns, comme on le fait avec l’avion du futur, qui regroupe la France, l’Allemagne et l’Espagne ? Quand vous lancez un projet à quelques-uns et que cela marche, les autres vous rejoignent !
Dans un an, la France prend la présidence de l’Europe. Quels en seront les projets clé ?
Si, en plus des résultats déjà obtenus, nous parvenons à accélérer la relance économique et la transition écologique, via, notamment, le « mécanisme carbone » à nos frontières, et que nous menons à bien les sujets de la taxation du numérique et la réforme de Schengen, alors nous pourrons dire que nous aurons réussi notre présidence.
Clément Beaune, secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes ( envoyé par l’auteur )