« Le Siècle des dictateurs » : la tyrannie incarnée
Sous la direction du journaliste Olivier Guez, une vingtaine d’auteurs signent une galerie de 22 portraits de tyrans du XXe siècle.
Presque immortel, Zacarias est le prototype du dictateur inamovible, arrivé au pouvoir par la force, sans instruction ni prédestination sociale. Et sans doute le personnage imaginé par l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez incarne-t-il bien ces tyrans dont le XXe siècle n’a pas été avare et qu’Olivier Guez a convoqués en une ronde macabre (22 modèles confiés à 23 auteurs, Elizabeth Burgos et Laurence Debray cosignant le chapitre consacré à Fidel Castro). Mais de L’Automne du patriarche (1976) à ce Siècle des dictateurs, le vertige, grisant quand il est littéraire, mute en effroi.
Dans sa préface, qui ne craint pas d’enrôler une dictature moderne, sans « capitale ni frontière », celle des réseaux sociaux, plus informée sur des milliards d’individus que les polices politiques de Staline et consorts, Olivier Guez esquisse le portrait type d’un homme généralement venu d’un milieu humble – Saddam Hussein est un enfant sans père né dans un hameau misérable et conjurera cette obscurité des origines en brouillant les cartes à force de propagande –, cantonné dans un rôle subalterne jusqu’à ce qu’un concours de circonstances le promeuve et lui permette de révéler une démesure qui ignore ses limites.
Stroessner, Hodja et Honecker
Chaque entrée de ce corpus glaçant précise les conditions de l’accession au pouvoir, la stratégie menée pour y accéder, qui souvent ne se dévoile qu’au dernier moment, la figure humaine, bien sûr, dont les années de formation autorisent quelques troublants parallèles. Jusque dans la très récente et fascinante invention de la tyrannie héréditaire telle qu’elle s’affirme en Corée du Nord et en Syrie (Kim Jong-il et Bachar Al-Assad sont – significativement ? – les seuls dictateurs de la galerie à sévir encore aujourd’hui).
Si la présence de Lénine, Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Mao ou Castro ne surprend pas, on est heureux de voir Tito croqué par Jean-Christophe Buisson, qui a signé une mémorable somme sur le yougoslave Draza Mihailovitch (Tempus, 2011) ; Joseph-Désiré Mobutu confié à Jean-Pierre Langellier, qui en a livré récemment une solide biographie (Perrin, 2017) ; Tojo Hideki, premier ministre japonais au plus fort de la guerre du Pacifique, évoqué par Pierre-François Souyri. Et aussi Pinochet, présenté par Michel Faure, qui termine un essai sur ce « tyran libéral » qui résista un temps à la perte du pouvoir avant de finir déshonoré mais libre, sans que la justice l’ait rattrapé. Comme la plupart de ses collègues du reste, quand leur chute n’est pas le fruit d’un conflit international.
Outre le dictateur paraguayen Alfredo Stroessner, auquel le président brésilien Bolsonaro a rendu hommage cet hiver, on découvrira avec un vif intérêt les figures d’Enver Hodja (François-Guillaume Lorrain) et d’Erich Honecker (Patrick Moreau), plus secrets que leurs camarades dictateurs. Et gageons que la plupart ont pu, à l’instar de Khomeyni (Christian Destremau), partager la sentence du Cambodgien Pol Pot déchu : « J’ai la conscience tranquille. »
Le Siècle des dictateurs, sous la direction d’Olivier Guez, Perrin, 464 pages, 22 €.