- Les associations, source de vitalité du milieu rural ?

L’association Ecologie au Quotidien met en synergie des milliers de Dioises et Diois sur les problèmes de société depuis 20 ans.
Chacun connaît le rôle incomparable des associations au sein de notre société, mais sait-on assez qu’il est significativement plus important en milieu rural ? Que la vie économique s’y soit peu à peu réduite ou pas, que la présence des services publics soit encore une réalité ou pas, la place et l’action des associations sont considérables. Nous souhaitons ici les approcher sous trois angles complémentaires, directement construits à partir de nos observations, de nos sources et de nos enquêtes, et des travaux récents de notre équipe.
1. Sachant qu’ils sont des acteurs majeurs en milieu rural, du reste bien souvent engagés eux-mêmes au sein du secteur associatif, les élus ruraux sont les premiers observateurs à la rencontre desquels nous souhaitions aller en priorité.
2. Notre dialogue permanent, depuis plus de quatre années, avec les responsables associatifs eux-mêmes [2][2]Enquête annuelle sur « L’opinion des responsables…, et les multiples thèmes abordés avec eux, nous permettent de mettre ici l’accent sur ce que ressentent les dirigeants des petites associations situées en milieu rural.
3. La vitalité des zones rurales passant notamment par le maintien et mieux encore par la croissance de l’emploi, chacun comprendra que nous n’ayons pas écarté cet angle d’observation. Les données inédites dont nous disposons, concernant le suivi désormais régulier du nombre des employeurs associatifs et des salariés correspondants, ont été ici sélectionnées de manière à cibler les départements les plus représentatifs de cette dynamique associative qui constitue un enjeu économique très important.
Quand les associations font vivre les villages [3][3]La France associative en mouvement
Lors d’une enquête réalisée auprès de 50 communes de 500 à 800 habitants, appartenant à 40 départements différents, une grande diversité de situations dans les petites communes est apparue : depuis les villages où la vie associative est quasiment absente, jusqu’à ceux où fleurit une multitude d’associations, au gré des besoins et des initiatives des habitants, en passant par ceux où elle se résume à l’association unique, regroupant le plus souvent plusieurs activités.
Parmi les collectivités les plus riches en associations, et avec lesquelles nous avions plus particulièrement dialogué, citons Alboussière (Ardèche) 25 associations pour 777 habitants, Bibost (Rhône) 13 pour 351 habitants, Garrebourg (Moselle) 11 associations pour 496 habitants, ou encore Sévignacq (Pyrénées-Atlantiques) avec 22 associations pour 613 habitants. Mais l’efficacité ne se mesure pas forcément au nombre d’associations, celui-ci s’expliquant souvent par l’histoire des créations successives, quand ce n’est pas par certaines rivalités. Ainsi, une association polyvalente, dont les responsables bénévoles et les adhérents sont soudés, peut apporter bien plus de services et de lien social qu’une multitude d’organismes qui n’agiraient pas en bonne coordination, ou au moins en bonne intelligence.
7Les élus municipaux interrogés se sont tous montrés personnellement impliqués dans la vie associative de leur commune, et ils ont répondu aux questions suivantes : « À quoi tient ce dynamisme associatif ? Qu’apporte-t-il au village ? À quels obstacles se heurte-t-il et quelles sont les perspectives pour l’avenir ? »
Les communes dont la démographie associative est la plus dense ont en commun deux caractéristiques :
- situées dans la zone d’attraction de villes dynamiques, elles font face à une croissance démographique liée à l’arrivée d’une population jeune et urbaine, au maintien sur place des jeunes générations et parfois au retour au pays de retraités. Elles s’inscrivent donc dans la tendance au renouveau démographique de l’espace rural, porteur d’opportunités de développement mais aussi générateur, pour les municipalités, de dépenses, de difficultés pratiques, de risques liés aux changements sociologiques et structurels ;
- elles sont dirigées par une équipe municipale très impliquée dans la vie associative, ayant à cœur de maintenir et renforcer le lien social dans sa commune. Cet engagement actif et continu en faveur du monde associatif se traduit par un soutien logistique et financier, mais aussi par une implication directe dans le lancement des projets, d’opérations interassociatives, et souvent par un rôle actif d’animation et de médiation au sein des associations…
Les élus sont unanimes : « Les associations contribuent de façon irremplaçable au maintien et au renforcement du lien social dans les villages. » C’est pour cette raison qu’elles sont activement soutenues par les municipalités. Le lien social dans les villages n’est plus aussi fort, ni aussi naturel qu’autrefois. Les évolutions de la société l’ont depuis longtemps fragilisé.
10Deux facteurs sont plus particulièrement mis en avant : d’une part, l’affaiblissement de l’Église a joué un rôle, avec la raréfaction des offices religieux et des occasions de rencontre entre les habitants, une moindre présence des prêtres, agents de régulation de la vie collective et animateurs de la vie associative paroissiale qui prenaient en charge la solidarité et l’éducation populaire ; d’autre part, les risques de délitement du lien social induits par l’arrivée de nouvelles populations urbaines, individualistes, fondamentalement consommatrices dans leurs mentalités, et dont l’intégration constitue un enjeu majeur.
La contribution associative à la cohésion sociale est multiple : les associations entretiennent les réseaux de relations au sein de la commune, favorisant la connaissance de l’autre et l’apprentissage de la vie collective, elles contribuent à faire des communes des lieux où il fait bon vivre, animés, conviviaux, riches de possibilités, où chacun peut s’impliquer. En tant que porteurs d’un large projet collectif, dépassant les projets individuels, elles contribuent à la reconnaissance de la commune comme « groupe social autonome et durable », qu’il est possible d’investir positivement pour l’avenir. Elles accompagnent les changements sociaux, permettant ainsi aux communes d’évoluer avec leur temps.
La typologie des associations que l’on trouve dans les petites communes ne se différencie pas significativement de celle que l’on peut observer ailleurs, mais elle prend ici une résonance particulière. Selon que l’association s’adresse potentiellement à tout le village, ou qu’elle vise une catégorie particulière d’habitants (sapeurs-pompiers, anciens combattants…) ; selon qu’elle remplit plutôt une fonction symbolique (honorer, valoriser) ou une fonction directement en lien avec l’action (divertir, apprendre, aider…) ; ou enfin selon qu’elle s’inscrit plutôt dans une stratégie identitaire ou plutôt dans une perspective d’ouverture sur le monde environnant, elle aura des objectifs et des parcours assez différents. Cette diversité peut se faire richesse comme elle peut donner lieu à des tensions, surtout quand il faut partager le même espace, très circonscrit, des moyens communaux généralement modestes, et une ressource humaine bénévole qui a forcément ses limites.
Pour prolonger un peu cette typologie, distinguons les associations selon quatre groupes. Celles que nous appellerons les discrètes (anciens combattants, chasseurs, passionnés par une activité commune) fonctionnent en général en circuit fermé, se contentant d’une petite subvention reconduite d’année en année et éventuellement d’un petit local fourni par la mairie. D’autres associations constituent de véritables pivots de la vie communale (association sportive, club du troisième âge, comité des fêtes, associations culturelles, associations de parents d’élèves…). Généralement fragiles en milieu rural, d’autres associations (secteur social, éducatif…) sont essentielles pour les communes, car elles remplissent un rôle souvent tenu ailleurs par des professionnels. Nées d’un besoin objectif des communes, plus que d’un désir des individus de les bâtir et d’y participer, elles revêtent un caractère obligatoire et peu attractif qui rend difficile le renouvellement des bénévoles, dont le rôle est devenu techniquement « assez pointu et exposé ».
Enfin, encore peu nombreuses mais fortement soutenues sinon initiées par les municipalités, quelques associations portent de nouveaux services (multimédia, Internet…), ne pouvant être pris en charge ni par une entité commerciale – parce que le modèle économique n’est pas viable –, ni par la municipalité. Ces associations sont un outil précieux de revitalisation et de dynamisation des communes.
Et finalement, les élus que nous avons interrogés se disent face à trois défis pour l’avenir : « Comment recruter de nouveaux responsables associatifs ? » (mais il n’ont pas le monopole de cette difficulté), « Comment transmettre la fibre associative aux jeunes générations ? », notamment si les intéressés travaillent ou étudient loin du village, et « Comment faire co-exister sans discrimination deux générations d’associations ? » (les associations traditionnelles, plutôt animées par les plus anciens du village, et les associations plus récentes, plûtot animées par de nouveaux arrivants).
Le point de vue des responsables associatifs
Parmi les nombreux thèmes abordés au cours des quatre vagues annuelles de l’enquête sur l’opinion des responsables associatifs [4][4]Pour en savoir plus : www.recherches-solidarites.org – Rubrique…, retenons ici ceux qui ont provoqué des réponses contrastées, de la part de ceux qui sont engagés en milieu rural.
Dans les petites communes, il y a forcément une plus grande proximité entre municipalités et associations : ainsi plus de 80 % des responsables des associations de ces communes ont des relations avec leur municipalité, contre seulement 60 % dans les plus grandes. De même, ces responsables sollicitent plus régulièrement les communes et reçoivent plus souvent des soutiens financiers et matériels que dans les grandes villes [5][5]Enquête ORA 2006..
Même s’ils sont sévères dans leurs jugements, les responsables d’associations sont un peu plus nombreux à considérer que les responsables politiques locaux connaissent à peu près la vie associative et lui portent de l’intérêt (41 %) [6][6]Enquête ORA 2007..
Parmi les collectivités, c’est avec la commune que l’on a le plus de relations en milieu rural (78 %), et nettement moins avec le Conseil général (30 %). Ces relations sont jugées bonnes dans une proportion de 66 % des réponses, contre une proportion de moins de 50 % dans les zones plus urbanisées. En revanche, les responsables associatifs des petites communes sont plus nombreux que les autres à attendre des municipalités des moyens matériels (52 % pour une moyenne de 48 %). Enfin, ils ont bien conscience que leur association est perçue « comme un animateur de la vie locale », ils l’affirment dans la forte proportion de 76 % (64 % en moyenne) [7][7]Enquête ORA 2008..
L’emploi associatif en milieu rural : un véritable enjeu
On ne sait pas assez que les associations employeurs représentent en moyenne française près d’un salarié privé sur 10 [8][8]175 000 employeurs pour 1,7 million de salariés au 31 décembre…. Alors que la vie économique est généralement plus modeste dans les zones rurales, l’emploi associatif y correspond à une proportion nettement plus forte, comme le montre le tableau suivant. Il présente les 10 départements dans lesquels cette proportion dépasse 14 % – un emploi privé sur sept !
Le département de la Lozère rassemble de fort nombreuses structures associatives dans le secteur sanitaire et social, dans un environnement économique modeste, et présente de ce fait une proportion atypique d’un salarié associatif sur trois salariés privés. Dans les autres départements de ce tableau, où le secteur associatif représente un enjeu économique et social majeur en réunissant plus de 14 % de l’emploi privé, la densité de population est bien plus faible qu’en moyenne nationale. Ces départements affichent également une proportion de personnes âgées plus importante qu’ailleurs, pouvant expliquer la présence de services spécifiques pris en charge par des structures associatives (maisons de retraites, aides à domicile…).

Nous avons vérifié que ces territoires présentent aussi des caractéristiques en matière d’urbanisation (selon les critères de l’Insee [9][9]Insee Première n° 707, avril 2000. Les limites entre territoire…), leur donnant un véritable caractère de ruralité. C’est ainsi que pour un taux d’urbanisation moyen national de 75,5 %, sept départements de notre tableau se situent au-dessous de 50 % et les trois autres ne dépassent pas 65 %.
Enfin, non seulement le poids de l’emploi associatif est très important dans ces départements, mais il progresse ici plutôt plus vite qu’ailleurs : c’est ainsi que, pour une évolution moyenne de 22,6 % de l’emploi associatif en France, entre 2000 et 2007, la croissance a été par exemple de 53 % dans l’Aveyron (3 800 emplois nouveaux), de 49 % dans le Tarn (4 300 emplois nouveaux), et de plus de 30 % en Lozère (1 750) et dans le Lot (1 550).
Jacques Malet
Notes
- [1]
Successivement rapporteur à la Cour des comptes, membre du corps préfectoral, rapporteur général de l’instance d’évaluation des politiques de développement local au Commissariat général du Plan.
- [2]
Enquête annuelle sur « L’opinion des responsables associatifs », 2006, 2007, 2008, 2009.
- [3]
La France associative en mouvement, édition 2005 publiée par le CerPhi.
- [4]
Pour en savoir plus : www.recherches-solidarites.org – Rubrique Enquêtes – Les cahiers de l’ORA.
- [5]
Enquête ORA 2006.
- [6]
Enquête ORA 2007.
- [7]
Enquête ORA 2008.
- [8]
175 000 employeurs pour 1,7 million de salariés au 31 décembre 2007. Cf La France associative en mouvement, Gualino éditeur, coll. « Associations et citoyenneté », 2008.
- [9]
Insee Première n° 707, avril 2000. Les limites entre territoire urbain et territoire rural sont redéfinies à l’occasion de chaque recensement général. Les dernières données disponibles sont donc celles du RGP 1999. Le tracé des territoires urbains fait intervenir la notion d’agglomération de population, définie comme un ensemble d’habitations telle qu’aucune ne soit séparée de la plus proche de plus de 200 mètres, et abritant au moins 2000 habitants. Ces seuils, 200 mètres pour la continuité de l’habitat et 2 000 habitants pour la population, résultent de recommandations adoptées au niveau international.
- Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2014
- https://doi.org/10.3917/pour.201.0097