« Il y a déjà des mondes sans oiseaux », selon Vinciane Despret
La disparition des oiseaux signifierait aussi celle d’une infinité d’êtres vivants. Le cauchemar d’un « printemps silencieux » pourrait devenir réalité, explique la philosophe et éthologue.
Je ne peux pas imaginer un monde sans les oiseaux. D’abord, parce que cela m’est, affectivement, spontanément, inimaginable. Mais ce n’est pas qu’affaire d’imagination. Car si je ne peux concevoir un monde sans oiseaux, il y a déjà des mondes sans eux. Il y a un monde sans dodos, un autre, sans le pigeon à col d’argent (vu pour la dernière fois en 1936, nous dit sobrement Wikipédia), et un autre sans le coucou de Sainte-Hélène. Il y a un monde dont les forêts sont sans corneilles d’Hawaï et un autre sans le pigeon migrateur – vu pour la dernière fois dans le Wisconsin par le dernier chasseur de pigeons migrateurs qui l’a d’ailleurs abattu, en septembre 1899.
Restait toutefois Martha, au zoo de Cincinnati, dans l’Ohio. Le 1er septembre 1914 à 13 heures, elle s’est éteinte au fond de sa cage. Elle avait 29 ans. Son compagnon est lui-même décédé quatre ans auparavant. Ils étaient tous deux l’ultime chance de l’espèce. Ils l’ont déclinée. Je crois qu’ils n’ont pas eu le courage de repartir de rien. Car il ne leur restait rien, alors qu’ils avaient été les oiseaux les plus nombreux de la Terre.
On raconte qu’avant les massacres, quand les pigeons migrateurs passaient dans le ciel, la nuée était à ce point vaste et serrée que le soleil disparaissait, parfois pendant des heures, parfois un jour entier. Les humains ont perdu les éclipses ailées. Et nombre d’entre nous font aujourd’hui cette triste expérience que la biologiste Rachel Carson avait nommée, dès les années 1960, « le printemps silencieux ».
Plus qu’une « double mort »
Je ne peux imaginer un monde sans les oiseaux. Parce que s’il me fallait l’imaginer, il me faudrait alors également imaginer la disparition d’une quantité quasi infinie d’êtres pour lesquels la présence des oiseaux comptait ou, plus précisément, qui comptaient sur les oiseaux pour mener à bien le projet de simplement, et, si possible, bien, vivre et faire vivre après soi – ces processus que les tristes termes de « survie » et de « reproduction » traduisent si mal.
Il nous faudra dire : ainsi comptaient les oiseaux pour les arbres, les plantes et les fleurs. Et ainsi importaient-ils aussi pour ceux que nourrissent ou abritent ces arbres, ces plantes et ces fleurs. Et ainsi de suite… Ce que les écologistes appellent « double mort », mais qui est en réalité bien plus que double, puisque la disparition de l’un conduit à celle d’un autre, et puis d’un autre… Non pas meurtres en série, c’est ici chaque victime qui en entraîne une autre sur la voie de l’extinction.
Il existe un appareil, le Sonic Bloom, qui diffuse des sons dans les fréquences caractéristiques du chant de certains oiseaux. Des cultivateurs l’installent auprès de leurs cultures, car il aurait pour effet de favoriser la croissance des plantes en encourageant leur métabolisme. Les oiseaux et les végétaux n’auraient donc pas limité leur coévolution à l’échange « fruits et nectars contre moyens de dissémination des graines », les chants auraient eux-mêmes été parties prenantes de cette très ancienne alliance. Mais si le Sonic Bloom étaye ce passionnant récit, il augure en même temps les effets tangibles d’une dramatique absence et de ses possibles conséquences.
Immense et inconsolable chagrin
« C’est un pan de réalité qui s’affaisse. (…) Combien de créatures dont nous ignorons l’existence et combien de merveilles de la nature encore auront disparu avec l’orang-outan ? (…) Comment savoir ce qui tenait à lui, quels fils étaient réunis dans ses mains, les rênes de quel attelage ? », écrivait Eric Chevillard dans sa très belle fabulation de la disparition des orangs-outans [Sans l’orang-outan (Minuit, 2007)]. Si ce livre fictionne les imprévisibles désastres que peut provoquer une absence, il raconte aussi l’histoire d’un immense et inconsolable chagrin.
Il me renvoie à celui qu’évoquait [l’écologue] Aldo Leopold, à la suite de l’inauguration d’un monument dédié à la mémoire des pigeons migrateurs, en 1947 : « Nous pleurons parce qu’aucun homme vivant ne verra plus l’ouragan d’une phalange d’oiseaux victorieuse ouvrir la route du printemps dans le ciel de mars et chasser l’hiver des bois et des prairies du Wisconsin. »
Leopold ajoute, quelques lignes plus loin : « De manière tout à fait nouvelle, une espèce porte le deuil d’une autre. » Sans doute n’a-t-il pu se départir de ce vieux reste d’exceptionnalisme qui le conduit à penser que nous, humains, serions les seuls à savoir ce que veut dire mourir et à en éprouver de la peine. Est-ce ainsi qu’il espère nous voir retrouver notre place dans un monde enfin partagé ? C’est là qu’il nous faut impérativement de nouveaux récits.
Renouer avec la joie
Non seulement des récits qui seront ceux que les oiseaux ont eux-mêmes créés (en inventions chantées et transmises, en façons de faire territoire, de voler, d’être attaché à des lieux et à d’autres), et qu’il nous faudra apprendre à raconter, mais également des récits qui nous engageront, envers ceux qui restent, à plus d’attention, à soutenir des vies vulnérables et les mondes que ces vies rendent habitables, à renouer avec la joie et la responsabilité d’être vivant avec d’autres.
A propos des dernières corneilles d’Hawaï, [l’anthropologue] Thom van Dooren écrit que de très nombreuses raisons conduisent aujourd’hui à penser que les corneilles éprouvent des sentiments de peine lorsque disparaissent des êtres qui comptent. « Bien plus que la “biodiversité” dans son sens étroit, le chagrin des corneilles nous rappelle que ce sont des modes de vie, des manières de vivre et de mourir en compagnie d’autres qui disparaissent – des langages non humains, des socialités et peut-être même des cultures. » Et une part de cette perte, ajoute-t-il, sera inévitablement une perte des manières les plus riches et les plus diverses d’exprimer le chagrin du deuil qui ont évolué sur cette planète depuis des millions d’années.
Je ne veux pas imaginer un monde sans les oiseaux. Je voudrais en revanche ne jamais cesser d’imaginer le chagrin de ceux qui restent et leur possible chagrin de bientôt ne plus être.
Vinciane Despret est philosophe et éthologue, professeure à l’université de Liège. Elle a écrit notamment Habiter en oiseau (Actes Sud, coll. « Mondes sauvages », 2019).