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Cécile Coulon, écrivaine : « Je tords le cou à l’idée qu’il faudrait quitter son lieu de naissance pour réussir »

Les racines, les peuples autochtone , les natifs, les peuples racines sont encensés chaque jour. Et d’autres prétendent que les racines ne sont rien. La mémoire , la transmission sont les éléments de la construction d’une histoire collective et d’un imaginaire collectif. Les énervés n’ont ils plus de racines ? MCD

J’avais 20 ans : je m’ interroge  sur ses années d’études et son passage à l’âge adulte. A 20 ans, Cécile Coulon, en prépa à Clermont-Ferrand, menait une double vie d’écrivaine et d’étudiante.

Cécile Coulon.
Cécile Coulon

Romancière, nouvelliste, poétesse, Cécile Coulon, 29 ans, a déjà une longue liste d’ouvrages récompensés dans sa besace. Lauréate du prix littéraire du Monde 2019 pour Une bête au paradis (L’Iconoclaste), son dernier ouvrage – un huis clos dans une ferme qui conte une histoire tragique de famille et d’attachement à la terre –, l’Auvergnate avait reçu, en 2018, le prix Guillaume-Apollinaire pour son recueil de poèmes Les Ronces (Le Castor astral).

Elle revient sur l’époque de ses 20 ans, qui fut pour elle avant tout synonyme de dur labeur. L’écrivaine, qui vit à Clermont-Ferrand, sera la marraine de l’événement « O21, s’orienter au XXIsiècle », organisé par Le Monde, mardi 4 février, à la Comédie de Saint-Etienne.

Dans quel univers avez-vous grandi ?

J’ai passé les dix-huit premières années de ma vie à Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme), un village situé à 25 kilomètres de Clermont-Ferrand. Nous vivions avec mes deux grands frères dans une vieille maison retapée par mes parents, un cocon à 200 mètres de chez mes grands-parents. Je ne me suis jamais dit que je m’ennuyais ou que j’avais envie de partir.

Avec le recul, malgré les trajets interminables en car scolaire, j’en garde une sensation de liberté absolue. On était tout le temps dehors avec les copains – sans téléphone portable à l’époque – et cela ne posait aucun problème d’insécurité.

Culturellement, qu’est-ce que vous ont transmis vos parents ?

Ils étaient tous les deux ingénieurs agronomes, ils nous offraient beaucoup de livres, de cassettes vidéo et enregistraient plein de films à la télé. Il faut garder en tête que j’étais la dernière génération sans connexion Internet à haut débit. Mon père avait aussi une super collection de vinyles.

J’ai du mal à « situer » mes parents, mais nous baignions dans un milieu plutôt aisé, sans être bourgeois, sans jamais faire de folles dépenses. Ils n’avaient pas la collection entière de chez Verdier, mais tous les polars de Fred Vargas !

Avez-vous su très tôt vers quel domaine vous orienter ?

En troisième, je me suis demandé si j’allais continuer au lycée. Je voulais faire du cinéma : j’ai pensé à m’inscrire en BEP de projectionniste, mais mes parents m’ont poussée à aller plus loin. A Clermont-Ferrand, avec le festival du court-métrage, il existe une tradition du cinéma. J’ai donc intégré au lycée une filière audiovisuelle, avec des gros coefficients au bac : j’ai fait de l’écriture scénique, du commentaire de films, du tournage, du montage… C’était une chance énorme d’avoir ça sur place.

Vous avez publié votre premier roman à 16 ans, « Le Voleur de vie » : comment êtes-vous passée du cinéma à la littérature ?

J’ai su très tôt que je voulais raconter des histoires. Dès la seconde, j’ai voulu montrer que l’écriture, c’était du sérieux. Pas une passade d’adolescente. Chaque semaine, ma prof de français me corrigeait un chapitre : à la fin de l’année, ça a donné un roman. Dans le même temps, un imprimeur ouvrait sa maison d’édition à Clermont-Ferrand : j’ai été l’une de ses premières publiées. Chaque week-end, j’allais vendre mon bouquin en faisant la tournée des salons du livre dans les bleds du coin. Mes grands frères partaient faire les maïs l’été : moi, j’avais mon propre job lycéen.

Ce premier roman ne m’a peut-être rapporté que 1 000 euros, pas tellement plus que les maïs, mais, à 16 ans, c’était le bout du monde ! Plus tard, quand j’ai reçu mon premier gros chèque de droits d’auteur pour Le roi n’a pas sommeil (Viviane Hamy, 2012), ça a été un choc pour mes parents : ils n’avaient pas imaginé une seconde que cela puisse devenir un truc qui paierait mon loyer.

Vous sentiez-vous différente des autres ?

Quand je suis entrée en prépa, je venais d’envoyer mon manuscrit à l’éditrice Viviane Hamy à Paris : trois semaines après, on m’appelait pour signer Méfiez-vous des enfants sages, paru en 2010. Tout est allé très vite. Comme quelqu’un qui ferait sport-études, j’ai attaqué le rythme soutenu de l’hypokhâgne en ayant un autre monde en parallèle.

Mes 20 ans, l’année de la khâgne, c’est le moment de ma vie où j’ai le plus travaillé. Il fallait gérer le grand flou des allées et venues entre les cours à Clermont et ma vie littéraire à Paris. C’est passionnant et ça endurcit aussi de devoir donner tant à cet âge-là. Quand on sort du tunnel, tout paraît beaucoup plus simple.

L’écriture ne m’a jamais stigmatisée ou mise à l’écart. C’était un truc en plus, presque une double vie, mais pas une souffrance. J’avais sans doute plus de travail que les autres – sauf qu’aller en librairie, pour moi, c’était comme partir en colonie de vacances !

Pendant ma prépa, j’ai pris une chambre minuscule à Clermont pour arrêter de faire les allers-retours depuis ma campagne. J’ai commencé des remplacements en tant que serveuse dans le restaurant en bas de chez moi : je m’y suis fait des amis pour la vie. Géographiquement, je vivais déjà dans une rue pleine de bars. Alors, l’été, j’avais plutôt envie de me poser et d’écrire, c’était ma respiration. Et la semaine, après une certaine heure, j’avais envie de rentrer. Je crois que je suis souvent passée pour la rabat-joie.

Ce n’est pas l’image que vous renvoyez avec vos multiples tatouages…

Je ne me suis jamais fait tatouer pour dire aux autres : « Regardez, je suis une rebelle. » Pour moi, cela n’a rien d’un signe distinctif. J’ai commencé à 17 ans et je n’ai jamais arrêté, aujourd’hui, j’en ai plus d’une vingtaine. Si vous m’interrogez de nouveau dans vingt ans, il n’y aura peut-être plus de place !

Dans un monde où tout va si vite, j’aime bien l’idée d’avoir quelque chose qui reste et illustre un état d’esprit à un moment donné, comme une ride ou un grain de beauté. Je n’en regrette aucun – j’ai des dessins de moines, des sigles du courrier au XIXe siècle, des images du Roi et l’oiseau, de la BD Blacksad (Dargaud)… Cela finit par former une sorte de fresque personnelle.

Quels artistes complètent cette fresque ?

Entre 18 et 20 ans, j’ai développé une passion pour Johnny Cash. Il m’a marquée aussi dans ma façon d’écrire : il est capable, en deux minutes trente, de raconter une vraie histoire avec un début et une fin. Il ne cherche pas les grandes harmonies ou les nuances de voix, et pourtant ça touche le grand public.

J’ai compris qu’il fallait dépouiller, arrêter de se cacher derrière des figures de style. Je suis venue à la littérature française au travers de textes écrits par des femmes : Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute ou Marie-Hélène Lafon. J’ai fait un pot-pourri de tout ça avec du blues et de la country américaine.

Pourquoi avoir fait le choix de poursuivre vos études à l’université ?

Pour moi, c’était évident d’aller à la fac pour obtenir les diplômes : sans cynisme, mais au cas où. Je suis entrée en licence de lettres modernes à l’université de Clermont-Ferrand, mes livres ont vraiment décollé à ce moment-là. J’ai continué jusqu’en doctorat, en me disant qu’aujourd’hui on est bien peu de chose avec un master de lettres…

J’ai écrit une thèse que je n’ai jamais soutenue. C’est mon côté auvergnat : je préparais toujours l’hiver au cas où un jour ça s’effondrerait. J’avais un plan B, C, D – je pouvais faire toutes les lettres de l’alphabet ! Je prenais des contrats annexes pour payer le loyer, des commandes en littérature, je donnais des cours… Je m’éparpillais beaucoup. Depuis un an, je me consacre exclusivement à l’écriture, c’est la meilleure décision que j’ai jamais prise.

Vous n’avez jamais souhaité vous installer à Paris ?

Je suis très casanière et je me sens bien à Clermont – ce sont les gens d’ici qui m’ont aidée. On dit trop souvent qu’il faut quitter son lieu de naissance pour réussir : cela me plaît de tordre le cou à cette idée.

Je me sens incapable de rester plusieurs jours de suite à Paris, j’ai l’impression que le curseur sur le diagramme espace-temps n’est pas placé au même endroit. A Clermont, j’ai l’impression d’être en vacances. Je vis dans un grand appartement, l’horizon est ouvert, les journées sont longues dans le bon sens du terme. Je continue aussi la course à pied, plus que jamais. A 20 ans – période sombre décidément – j’allais courir dans une salle en comptant les calories. Aujourd’hui, je fais des marathons au grand air.

Cela vous contrarie que l’on signale toujours votre « jeune âge » 29 ans – face à votre dizaine de livres déjà publiés ?

Je me demande simplement quand est-ce qu’on va arrêter de dire que je suis jeune ! Est-ce un adjectif réservé aux moins de 30 ans ? Je crois que je m’en fiche, il ne tient qu’à moi de n’en faire ni un poids ni une fierté. J’ai douze ans d’expérience dans un certain milieu.

A bientôt 30 ans, diriez-vous que 20 ans était le plus bel âge ?

Je n’espère pas ! Je préfère me dire que d’autres choses encore plus belles vont arriver. J’ai l’impression, à l’instant où je vous parle, que c’est maintenant mon plus beau moment. Je me lève chaque matin à l’heure que je veux pour faire ce que j’aime : je me sens libre.

Je pourrais de nouveau être émue par des rencontres, mais, dans ma vie quotidienne, je n’ai rien de plus à demander – soit parce que je n’ai pas de rêves, soit parce qu’ils sont déjà exaucés.

Rapsa, rappeur et chargé d’affaires dans une société de services en informatique ; Houda Abada, avocate au barreau de Saint-Etienne ; Aurore Denizot, fondatrice de l’association Kairos Orientation ; Christian Laurenson, proviseur du lycée Etienne-Mimard ; Mélanie Montagne, volontaire en service civique pour ­l’Association de la fondation étudiante pour la ville (AFEV) ; et Tabara Soumare, étudiante en classe prépa.Vincent Augusto, professeur d’ingénierie industrielle à l’Ecole des mines et coconcepteur d’un hôpital virtuel au CHU de Saint-Etienne ; Thibault Ceccato, fabmanager à la Fabrique de l’innovation à Saint-Etienne ; Sophie Guichard, professeure de mathématiques ; et Claire Peillod, directrice de l’Ecole supérieure d’art et de design de Saint-Etienne. Dialoguez avec la marraine, Cécile Coulon, auteure d’Une bête au paradis (L’Iconoclaste, 2019), et assistez à un match (amical) d’éloquence qui opposera deux membres de l’équipe Eloquentia. Cécile Coulon, écrivaine ; Diane Dupré la Tour, cofondatrice des Petites Cantines ; Igor Navarro, directeur de la Maison familiale rurale de Saint-Etienne ; Mathilde Nicollet, coordinatrice de programmes pour étudiants et lycéens chez Enactus France Auvergne-Rhône-Alpes ; Eric Pétrotto, « slasheur », musicien, cofondateur de La Fabuleuse Cantine et de 1D Lab, professeur associé à l’université Lumière Lyon 2 ; et Pierre-Alain Prévost, salarié de l’association De la ferme au quartier.

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