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La grippe espagnole, pire pandémie de tous les temps

Les ravages de la grippe espagnole il y a tout juste cent ans ont été largement sous-estimés. La faute, notamment, à une vision trop centrée sur l’Europe.

La grippe espagnole aurait fait jusqu’à 100 millions de morts. Pourtant, dans la mémoire collective, elle reste complètement éclipsée par les combats et les épreuves de la Grande Guerre.

Le cimetière chinois de Nolette s’étend au milieu des champs, en contrebas d’un village aux maisons de briques rouges. Les 800 Chinois qui y sont enterrés avaient été envoyés à partir de 1917 participer à l’effort de guerre allié. Mais aucun d’entre eux n’est mort au combat. Tous étaient des travailleurs civils. Ils ont succ­ombé à la maladie. Pour la plupart, vraisemblablement, à la grippe espagnole. Il n’est pas exclu que certains d’entre eux aient, d’ailleurs, été à l’origine de l’épidémie en Europe. À moins qu’ils n’aient été contaminés sur place, peut-être après l’arrivée des troupes américaines, suspectées elles aussi d’avoir répandu la grippe sur le Vieux Continent.

Une origine encore inconnue

L’un des plus grands mystères de cette pandémie sans équivalent au XXe siècle est celui de son origine : cent ans après, on ne sait toujours pas d’où elle est venue exactement, de la province chinoise du Shanxi, du nord de la France ou bien du Kansas. Comme le note la journaliste scientifique Laura Spinney dans l’ouvrage qu’elle lui a consacré, La Grande Tueuse, « il n’y a qu’une chose que nous puissions affirmer avec quelque certitude : la grippe espagnole ne partit pas d’Espagne. »

Quand elle arrive dans ce pays, en mai 1918, elle sévit déjà depuis plusieurs mois en France, dans les tranchées. Simplement, les Espagnols l’ignorent car l’information a été censurée par les pays belligérants. « Les médecins militaires français la désignaient sous le nom de code de maladie onze », rappelle Spinney. Les Pari­siens eux-mêmes ne savent pas que leurs troupes sont décimées par une épidémie. Quand ils appren­nent dans les journaux qu’en trois jours deux tiers des Madrilènes ont été infectés par un virus particulièrement coriace (les autorités espagnoles ne dissimulant pas l’information, elles), le nom de la maladie est tout trouvé…

D’une façon générale, dans un premier temps, chacun eut tendance à accuser l’autre : « Au Séné­gal, c’était la grippe brésilienne, et, au Brésil, la grippe alle­mande, tandis que les Danois pensaient qu’elle “venait du sud”. Les Polonais la surnommaient “la maladie bolchevique”, tandis que les Perses l’attribuaient aux Britanniques ; quant aux Japonais, ils incriminaient leurs lutteurs : comme elle éclata pour la première fois à la suite d’un tournoi de sumo, ils l’appelèrent “la grippe sumo” », écrit Spinney.

Autre énigme : son bilan. « Pendant la plus grande partie du XXe siècle, [il] était estimé à 20 millions de morts. » Mais il a été récemment réévalué à 50 millions, et il n’est pas exclu qu’il soit en réalité de 100 millions. Si tel était le cas, ce serait une hécatombe supérieure à celles des Première et Seconde Guerres mondiales réunies, « le plus grand raz de marée de morts depuis la Peste noire, voire dans toute l’histoire de l’humanité ». Pourtant la grippe espagnole ne semble pas avoir marqué la ­mémoire collective à sa juste mesure. Elle reste complètement éclipsée par les combats et les épreuves de la Grande Guerre. « Elle n’est pas vue comme un grand désastre de l’histoire, mais comme l’addition de millions de tragédies personnelles et discrètes », résume Spinney. Comment expliquer cette étrange distorsion ?

D’abord, malgré son ampleur inédite (en quelques mois, elle se ­répand sur tous les continents habi­tés et y touche une proportion très élevée de personnes), le taux de mortalité de la grippe espa­gnole est demeuré relativement bas. Elle n’a fait en moyenne que 2,5 % de victimes. Quand on la contractait, on avait neuf chances sur dix de s’en sortir. Deuxième facteur décisif : les récits de l’épidémie se focalisent sur l’Europe. Or son expérience fut atypique. La guerre y a effectivement fait plus de victimes : « La France a compté six fois plus de morts dus à la guerre que causés par la grippe, l’Allemagne quatre fois plus, la Grande-Bretagne trois fois et l’Italie deux fois plus », rappelle l’auteure. Pour vraiment prendre la mesure de la grippe espagnole, il faut se tourner vers les autres continents : Spinney nous apprend que les Indes britanniques perdirent 6 % de leur population, soit 13 à 18 millions de personnes. En chiffres absolus, c’est le record, mais la proportion fut encore plus élevée en Iran (où, selon certaines estimations, elle atteignit les 22 %) et en Alaska, dans la baie de Bristol (40 %).

La grippe espagnole, pandémie du siècle

Le grand mérite de l’ouvrage de Spinney est d’offrir un pano­rama de cette pandémie du siècle, qui, entre le printemps 1918 et l’hiver 1919, connut trois vagues. La plus meurtrière fut la deuxième, à l’automne 1918, où « la plupart des décès se sont accumulés en treize semaines seulement ». Cette rapi­dité est peut-être le troisième élément permettant d’expliquer pourquoi elle fut largement sous-estimée. Ajoutons-en un quatrième et dernier : la difficulté, dans bien des cas, de comprendre à quoi on avait exactement affaire. Entre les différentes vagues, le virus eut le temps de muter. Lors de la première vague, la plupart des personnes atteintes présentaient les symptômes d’une grippe ordinaire. Lorsqu’elle ­revint à l’automne, la grippe était bien plus virulente : « Les patients développaient rapidement des troubles respiratoires, deux taches de couleur acajou apparaissaient sur leurs joues et, en l’espace de quelques heures, cette teinte avait gagné leur visage d’une oreille à l’autre », décrit Spinney. Lorsque, en novembre 1918, Blaise ­Cendrars se rendit au chevet de Guillaume Apollinaire que la ­maladie était en train d’emporter, il constata : « Il était complètement noir. »

Outre Guillaume Apollinaire, citons, parmi les victimes célè­bres, le peintre Egon Schiele et le sociologue Max Weber. Et puis il y a tous ceux qui furent atteints mais survécurent : Franz Kafka, Ezra Pound, le président américain Woodrow Wilson, le Premier ministre britannique Lloyd George et le président du Conseil Georges Clemenceau (ces trois derniers étaient réunis en région parisienne début 1919, au moment de la troisième vague de grippe, pour mettre au point le traité de Versailles), le futur président Roosevelt ou ­encore le négus Haïlé Sélassié. On ­aurait pu s’attendre à ce que les jeunes enfants et les personnes âgées soient les premières victimes. Ils le furent en partie, mais les adultes de 20 à 40 ans aussi. Autre particularité : cette courbe de mortalité en W n’était pas symétrique : « La branche de droite était moins haute, preuve que les personnes âgées étaient plus protégées que d’habitude. » Peut-être parce qu’elles avaient été exposées, dans leur jeunesse, à un autre virus, moins virulent mais proche de celui de la grippe espagnole.

La Grande Tueuse remonte loin et rappelle que la toute première épidémie de grippe eut sans doute lieu dans la première grande agglomération de l’histoire humaine, à Ourouk, en Méso­potamie, il y a cinq mille ans. Les épidémies furent filles de la civilisation et de la promiscuité qu’elle induit : entre les humains, rassemblés par milliers dans des villes, mais aussi entre les humains et les animaux, porteurs de maladies transmissibles à d’autres espèces. Il est ainsi vraisemblable que nous devions cette grippe au canard, sans doute par l’intermédiaire du porc. En 1918, ce qui avait été circonscrit au IIIe millénaire avant notre ère à une cité mésopotamienne de 80 000 habitants toucha la planète entière et son quelque 1,8 milliard d’habitants.

L’un des grands intérêts de l’ouvrage de Spinney est de montrer à quel point les réactions furent différentes d’un pays, d’une ­région à l’autre. L’ignorance, la négligence ou les simples erreurs de diagnostic eurent souvent des conséquences épouvantables. Au Chili, les médecins crurent être confrontés au typhus (bien moins contagieux que la grippe) et n’empêchèrent pas les grands rassemblements. En Espagne, l’Église ne trouva rien de mieux à faire que d’organiser des processions et d’inciter les gens à aller à la messe. En France, les autorités n’osèrent pas interdire les spectacles. Certains pays anglo-­saxons s’en sortirent mieux : l’Australie mit en place une quarantaine efficace (du moins, jusqu’à ce qu’elle croie l’épidémie terminée, lève les restrictions et se retrouve frappée, elle aussi, par la troisième vague). Quant à la gestion de la ville de New York, elle fut exemplaire. On y prit le risque de laisser les écoles ouvertes. Un choix audacieux mais paradoxalement efficace : les enfants pauvres y étaient beaucoup moins exposés au virus que dans leurs logements vétustes et surpeuplés.

Spinney s’attarde sur les conséquences de la grippe espagnole. Ce n’est pas la partie la plus convaincante de son ouvrage. Elle a tendance à voir des réper­cussions de la pandémie dans à peu près tout et n’importe quoi – aussi bien dans l’échec du traité de ­Versailles que dans l’indépendance de l’Inde. Et, bien ­entendu, dans la fortune de ­Donald ­Trump.

Publié dans le magazine Books n° 92, novembre 2018. Par Baptiste Touverey
LE LIVRE

La Grande Tueuse. Comment la grippe espagnole a changé le monde de Laura Spinney,

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