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L’écrivain slovène Boris Pahor n’est pas inconnu dans le Diois, invité d’honneur en 2013 aux Rencontres Est-Ouest, il est revenu à Luc-En-Diois pour 5 jours de manifestations diverses couronnées de succès (il avait 102 ans). Après une série d’entretiens téléphoniques, un article libre de droits que j’ai rédigé circule dans les médias européens.  » Boris Pahor se souvient de la grippe espagnole » A.M.M.

Nous l’avions accueilli au Lycée de Die et fait un article pour le Dauphiné Libéré. MCD

Confiné à Trieste pour cause de Coronavirus, l’écrivain slovène Boris Pahor sera bientôt âgé de 107
ans.

Aujourd’hui aveugle, il ne peut plus « s’incliner chaque matin devant la beauté du monde »
depuis sa maison qui surplombe la mer Adriatique. Rescapé des camps de la mort dont le Struthof,
il est également celui qui a survécu et dit « trois fois non » aux totalitarismes du vingtième siècle
que toute sa vie et son œuvre ne cesseront de questionner. Mais il est peut-être également l’un des
derniers survivants de l’épidémie de grippe espagnole. Il se remémore cette pandémie qui causa 3 à
4 millions de morts dans les années 1917.18 et 19 dans une Europe exténuée par quatre années de
guerre et de privations. (ainsi que 50 à 100 millions dans le reste du monde)
« Trieste faisait alors partie de l’empire austro-hongrois. Avant la guerre, mon père vendait du
beurre, du miel et du fromage blanc sur le marché de Ponterosso, avec son étal roulant exposé à tous
les vents. Les jours de bora, il se protégeait avec un journal qu’il glissait sous sa veste. Mais au
moment de l’épidémie, il n’était pas à la maison, mobilisé dans l’armée autrichienne, comme
photographe de guerre. Je n’étais alors âgé que de cinq ans et cette épidémie fut un désastre car
nous étions seuls, ma mère, mes deux jeunes sœurs et moi. Mimitza avait trois ans, Evelyna deux
ans. Tous atteints, avec quarante de fièvre, transpirant de sueur. Impossible de quitter le lit, d’être
secourus. Nous vivions alors 28, Via Commerciale dans une sorte de cave. Une pièce unique en sous-sol où mon père avait tendu un fil de fer. Maman y avait accroché une toile en guise de séparation, d’un côté la chambre, de l’autre la cuisine. Je me rappelle qu’il y avait dehors un peu
d’herbe, quelques arbres, je jouais là avec ma jeune soeur, Mimitza. Elle était toute petite. Mimitza est un dimunitif, cela veut dire Marie.
Mon grand-père, le père de mon père, ne pouvait nous venir en aide. Avec ma grand-mère et mon cousin Cyril qui devait se suicider quelques années plus tard, il habitait dans une mansarde sous les toits, près du canal Grande, cette langue de mer qui pénètre au cœur de la ville thérésienne, là où mouillent les vieux bateaux à fond plat. Ils attendent le printemps pour sortir, quand la marée basse laisse un passage assez large sous le Ponterosso. Tout près, sur ce marché du Ponterosso, les Slovènes descendaient du plateau karstique pour vendre les produits de leur ferme. C’est l’une d’elles qui est venue nous porter secours. Qui l’a alertée, je ne sais pas, mon grand-père sans doute car il ne pouvait se déplacer. Je me souviens qu’elle nous a préparé du thé. De cela je m’en rappelle bien car nous mourrions tous de soif à cause de la fièvre. Finalement nous avons guéri. Sauf ma
petite sœur, Mimitza. Elle était délicate, comme le sont aujourd’hui ceux qui décèdent du COVID19, les personnes âgées, les malades. Elle n’a pas survécu mais aujourd’hui, je pense qu’on l’aurait sauvée. Je me rappelle la douleur de mon père, je me rappelle que tous les jours il fleurissait sa tombe.
Et pour nous pas de répit. Peu de temps après, ce fut une autre catastrophe, l’incendie de la maison de culture slovène par les chemises noires et le début du fascisme avec l’interdiction de parler notre langue, l’obligation d’italianiser nos patronymes, « les Slovènes, des poux à écraser ! » écrira le frère de Mussolini dans le journal Populi Roma…
C’était en 1920, il y a cent ans de cela. Une autre contamination, une peste brune commençait à envahir l’Europe. Et combien y en eut-il ensuite, des milliers et des millions de poux que l’on s’est acharné à écraser ?
Je veux espérer que le mal d’aujourd’hui sera différent d’alors, que l’épidémie se trouvera rapidement enrayée. Les peuples n’ont-ils pas assez souffert ? Je souhaite de tout cœur que toutes ces souffrances viennent un jour à nous enseigner la sagesse…»
Propos recueillis par Anne-Marie Mansuy

Nota : En 1920, Boris Pahor assiste à l’incendie de la maison de la Culture slovène (Narodni dom, soit la « Maison du peuple ») de Trieste, par les fascistes italiens dont il déclare : « J’avais sept ans. Ç’a a été un choc énorme». Quand les nazis prirent le contrôle de la région en 1943, il rejoignit les rangs de l’armée de libération yougoslave. Arrêté, il fut déporté en Alsace au camp de concentration de Natzweiler-Struthof, puis en Allemagne (Dachau, Mittelbau-Dora et Bergen-Belsen). En plus de son expérience psychologique, il en gardera une maladie du foie, qu’il soignera en allant se réinstaller à Trieste, luttant contre les bacilles grâce au soleil. Cette volonté de rester à Trieste explique le fait qu’il soit resté en Italie, plutôt que de s’installer en Yougoslavie puis en Slovénie, la ville ayant été intégrée à la Yougoslavie en 1945, puis cédée à l’Italie en 1954, tout en conservant une importantes minorité slovène. La plupart de ses romans ont leur source dans cette épreuve. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des écrivains de langue slovène les plus importants de son époque. Il est révélé aux lecteurs de langue française par son récit majeur Nekropola (Pèlerin parmi les ombres, La Table ronde, 1990), où il narre son expérience des camps de la mort, puis par son roman Printemps difficile (Phébus, 1995). En 2020, à 107 ans, il devient le doyen de la littérature mondiale.

Œuvre
  • Quand Ulysse revient à Trieste (Mesto v zalivu), 1955, trad. 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux,
  • L’Appel du navire, 2008, éditions Phébus (Parnik trobi nji)
  • Arrêt sur le Ponte Vecchio (Poche – 2006)
  • Blumen für einen Aussätzigen (Broché – 2004)
  • Dans le labyrinthe (Broché – 2003)
  • La Porte dorée (Broché – 2002)
  • Jours obscurs (Broché – 2001)
  • La Villa sur le lac (Broché, Bartillat, 1998)
  • Printemps difficile (Relié – 1995)
  • Pèlerin parmi les ombres (Broché – 1990)

 

 

 

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