« Le tragique submerge le quinquennat d’Emmanuel Macron »
Après une campagne axée sur l’émancipation individuelle, la succession inédite des crises (« gilets jaunes », pandémie et terrorisme) a fait basculer le mandat du président, l’obligeant désormais à rassembler la nation, estime Françoise Fressoz, dans sa chronique.
Qui se souvient encore des mots prononcés le 15 mai 2017 par le plus jeune président de la République française ? « Les Français ont choisi l’espoir et l’esprit de conquête », avait déclaré Emmanuel Macron, alors âgé de 39 ans, dans son discours d’investiture prononcé à l’Elysée. Toute la campagne de l’ancien ministre de l’économie de François Hollande avait été placée sous le signe du renouveau, de la rupture avec l’ancien monde, de la construction d’une nouvelle page émancipatrice, face à un Front national accusé de « jouer sur les peurs, les haines, les émotions ».
Trois ans et demi plus tard, le tragique submerge le quinquennat. Son récit est scandé par une succession inédite de crises. Crise sociale à travers le mouvement des « gilets jaunes » ; crise sanitaire avec l’épidémie de Covid-19, qui, loin de baisser la garde, est devenue, de l’aveu même du président de la République, « le maître des horloges » ; crise terroriste, enfin, après la décapitation, vendredi 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), d’un enseignant qui avait montré à ses élèves des caricatures du prophète Mahomet. L’émotion et la tension qui se lisaient sur le visage et dans les mots du président de la République, venu déclarer sur place le soir même « ils ne passeront pas », témoignent de l’ampleur du choc.
Emmanuel Macron n’est pas le premier président de la République à avoir été rattrapé par le tragique de l’histoire. Le quinquennat de François Hollande avait été marqué par la tuerie de Charlie Hebdo puis par celles du Stade de France et du Bataclan. Les attentats terroristes avaient pesé comme une chape de plomb sur la fin de son mandat et contribué à l’explosion de la gauche, choquée qu’un président de la République issu de ses rangs ait pu proposer comme riposte la déchéance de la nationalité. Ils avaient aussi transformé le premier personnage de l’Etat en accompagnateur des morts. « Présider la France, c’est épouser son malheur (…), accompagner le long cortège de nos défunts. C’est prendre à sa charge la tristesse de la nation », témoigne François Hollande dans son livre Les Leçons du pouvoir (Stock, 2018).
Surenchère prévisible
La succession de chocs qu’Emmanuel Macron encaisse depuis trois ans et demi ne le laisse pas complètement démuni face à l’épreuve du terrorisme : son discours sur le séparatisme date d’il y a quinze jours. Prononcé aux Mureaux (Yvelines), le 2 octobre, il ciblait clairement « l’islamisme radical » sans taire la responsabilité des élus de la République dans la fabrication des ghettos. Plutôt bien reçu sur le moment, il fait, depuis, l’objet de critiques de la part du Rassemblement national et de la droite, qui accusent le président de la République de faire preuve d’angélisme face au terrorisme islamiste. A dix-huit mois de la présidentielle, cette surenchère était prévisible. Elle aurait été infiniment plus dangereuse si le chef de l’Etat, à force de procrastination, était resté sans doctrine.
Le remplacement de Christophe Castaner par Gérald Darmanin au poste de ministre de l’intérieur, le 6 juillet, apparaît également comme une anticipation du climat ambiant. Depuis la fin de l’été, les préoccupations liées à la sécurité montent dans un pays soumis à l’épreuve du confinement, du déconfinement, du couvre-feu et du terrorisme. Proche de Xavier Bertrand et de Nicolas Sarkozy, l’élu de Tourcoing a une double mission : éteindre le feu qui couvait dans la police et riposter à l’offensive sécuritaire de la droite qui, unité nationale ou non, ne se prive pas de monter le son sur la menace terroriste parce qu’elle n’a pas d’autre angle d’attaque et parce qu’elle se trouve en compétition vitale avec le Rassemblement national sur ce terrain-là.
Droitisation du quinquennat
Tout, dans l’actualité de ces derniers jours, contribue à accentuer la droitisation du quinquennat. Or, l’enjeu pour Emmanuel Macron est de maintenir l’unité du pays, droite et gauche confondues, au moment où la double crise sanitaire et terroriste plonge l’Hexagone dans une situation inédite : les Français sont de nouveau soumis à l’état d’urgence sanitaire, un régime d’exception qui limite l’exercice des libertés publiques et renforce les pouvoirs de l’exécutif. Ils ne sont pas certains que les prochaines échéances électorales – régionales et départementales de mars 2021 – pourront se tenir à la date prévue en raison de la deuxième vague épidémique. Depuis samedi, 20 millions d’entre eux vivent sous le régime du couvre-feu.
Cette situation totalement anormale oblige le chef de l’Etat à peser le moindre de ses mots et de ses attitudes pour que la quête de sécurité liée à la conjonction des menaces ne dégrade pas fondamentalement l’exercice de la démocratie. Dans le cas contraire, la cocotte-minute risque d’exploser, sur fond de crise sociale et de montée de l’exclusion.
Choisi sur la promesse des « jours heureux », Emmanuel Macron subit depuis son élection l’intense bizutage d’une actualité dramatique. Après la révolte de la France d’en bas, l’incertitude et le malheur ont achevé d’éteindre la dynamique qu’il espérait créer pour vaincre la défiance qui plombe le pays depuis des décennies. Il y a quelques jours devant ses proches, il reconnaissait qu’élu en 2017 autour d’une thématique économique et sociale fondée sur l’émancipation individuelle, il devait à présent trouver le moyen de rassembler la nation autour des concepts de solidarité et de résilience. « Nous sommes en train de réapprendre à être pleinement une nation, j’ai besoin de chacun d’entre vous », a-t-il lancé aux téléspectateurs mercredi 14 octobre. Il faudra cependant bien plus qu’un simple appel pour que le pays se soude dans l’épreuve.
