Sélectionner une page

Laurence Tubiana : « Nous ne sommes pas encore à la hauteur du défi climatique »

L’économiste, directrice de la Fondation européenne pour le climat, s’inquiète de la hausse des émissions carbone dans le contexte post-Covid.

Pour Laurence Tubiana, la réponse des Etats à la crise climatique n'est pas à la hauteur des enjeux

Pour Laurence Tubiana, la réponse des Etats à la crise climatique n’est pas à la hauteur des enjeux

Un an après le Covid, le compte n’y est pas. La semaine dernière, l’agence internationale de l’énergie (AIE) notait dans un rapport très commenté que les émissions de CO2 de décembre 2020 ont dépassé celle de décembre 2019, malgré la crise sanitaire. Le programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a enfoncé le clou cette semaine, indiquant là encore dans un rapport que seuls 20 % des plans de relance adoptés en réponse au Covid avaient bénéficié à l’environnement. Un paysage climatique qui inquiète Laurence Tubiana. Directrice de la Fondation européenne pour le climat, et négociatrice pour la France lors des accords de Paris en 2015, l’économiste dresse un constat sévère de la situation actuelle, pointant quand même des motifs d’espoirs.

Un an après le début du Covid dans le monde occidental, et alors que l’on pouvait craindre que la crise sanitaire relègue complètement la question climatique, celle-ci s’invite encore à l’agenda des politiques nationales. À quelques mois de la COP 26 à Glasgow, peut-on dire que le monde d’après-Covid s’est hissé à la hauteur du défi climatique ?

Clairement, pour l’instant il n’est pas du tout à la hauteur. Nous assistons à un fort rebond des émissions, ce qui veut dire que là où la croissance économique est repartie, elle a rebondi avec le même contenu en carbone qu’avant, parfois un peu plus. Quand on regarde les émissions de la Chine, elles sont reparties à la hausse de façon importante, à cause d’investissements lourds dans la production d’électricité carbonée et la reprise de la construction. Hors Europe et maintenant États-Unis, la mobilisation est assez faible pour relever les engagements. Certains pays comme le Japon et la Corée du Sud ont annoncé des plans de neutralité carbone en 2050 qui pourraient être crédibles, mais on attend toujours les plans détaillés de gros émetteurs du G20 comme l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Argentine, la Russie, le Brésil ou encore la Chine. Du côté des financements, une initiative positive est quand même venue du Fonds monétaire international, avec l’idée d’émettre des droits de tirage spéciaux (la monnaie du FMI) et d’en réallouer une partie aux pays moins développés pour gérer l’urgence sanitaire et de la transition énergétique. Mais on attend encore de nouveaux engagements de la Banque mondiale et des grandes banques multilatérales.

Cinq ans après l’Accord de Paris, le logiciel des États n’a pas évolué sur ces questions ?

Si, quand même. On le voit avec l’objectif de neutralité carbone en 2050. Les Européens ont été à l’initiative mais cet objectif est désormais de plus en plus partagé dans le reste du monde. Les États ont bien compris que le fonctionnement de leurs économies devait évoluer, et que les politiques incrémentales – faire un peu plus chaque année, par petit pas – ce n’était plus possible. Le fait que certains pays s’embarquent dans une vision de leur développement différente, y compris en Asie, ce n’était pas gagné. Cinq ans après, il faut que cette prise de conscience se traduise concrètement.

Parmi ces grands émetteurs, la Chine, qui représente 28 % des émissions globales, a annoncé la volonté d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2060, et son pic d’émissions avant 2030. Cette ambition est-elle crédible ?

Il faut prendre au sérieux cette annonce. Jusqu’à récemment, le sujet climatique était relégué au second plan en Chine. Mais la préoccupation environnementale monte ces dernières années dans le pays. Paradoxalement, le 14e plan quinquennal du Parti communiste chinois ne confirme pas cette prise de conscience, même s’il prévoit des choses intéressantes, notamment des investissements considérables dans les énergies renouvelables. En matière de renouvelables, d’électrification des transports, de réseaux intelligents, la Chine est, ou va devenir très bientôt, le premier investisseur au monde. Mais lorsqu’on regarde les émissions projetées sur les cinq prochaines années, c’est le même taux de croissance des émissions constatées depuis 5 ans. C’est incohérent avec la décarbonation de l’économie en 2060. Donc on peut faire deux hypothèses : soit les dirigeants chinois attendent de voir ce que les États-Unis vont annoncer, et viendront s’aligner avec un plan comparable pour 2030. Soit, et c’est un grand débat en Chine, le développement chinois va se poursuivre sur le même modèle. S’ils ne revoient pas leur plan d’ici octobre, la conférence de Glasgow sur le climat s’ouvrira sous de mauvais auspices.

 

Il n’y a jamais eu autant de milliards pour financer cette transition. On le voit avec le plan de 1 900 milliards de Biden, les 750 milliards de la Commission européenne ou les 100 milliards de la France. Mais à l’image du rapport du PNUE, une fraction encore maigre est dédiée à la transition…

Il y a eu un débat intéressant sur la façon dont ces milliards devaient être dépensés pendant la crise. Certains jugeaient qu’ils devaient aller vers la transition, d’autres dans le soutien à l’économie en crise pour maintenir l’activité telle qu’elle est. Globalement et quelques exceptions près, c’est la deuxième option qui a été choisie. Il y a encore trop peu d’économistes, qui voient dans la transition écologique le meilleur moyen de sortir de la crise. Dans cette période où l’argent est très bon marché, et où il est donc complètement rationnel d’investir, on pourrait orienter ces milliards vers la transition. Mais c’est un défi intellectuel et d’organisation considérable. Cela demande de refonder la pensée économique autour du long terme, ce qui n’était pas la tradition ces dernières décennies. La Banque Centrale Européenne pourrait aussi sortir de sa neutralité, dans le cadre de son mandat pour protéger l’intérêt public à long terme face au court-termisme des marchés.

Ce même rapport s’inquiète du décalage entre pays du nord et du sud sur la question climatique, et de l’insuffisance des investissements dans ces pays du sud. Comment faire pour que la transition ne soit pas qu’une affaire de riches ?

Il faut que les soutiens financiers attribués aux pays en développement soient bien dédiés à la transition. Dans une période où les aides au développement ont tendance à stagner voire se réduire, on ne peut pas demander aux pays en développement, déjà confrontés à une crise de leur dette, de financer en plus la transition énergétique. Ces pays ont beaucoup de potentiel pour développer du solaire, de l’hydraulique, de la biomasse. Mais quand on regarde du côté de l’Afrique par exemple, les pays trouvent plus facilement des capitaux pour construire des centrales à gaz et des pipelines que pour des panneaux photovoltaïques et des réseaux électriques… Il faudra associer capitaux privés et publics pour faire face aux besoins de financement, mais encore faut-il donner l’impulsion. Cette impulsion devrait venir des banques multilatérales de développement notamment de la Banque mondiale. Or sur les cinq dernières années, elle n’a consacré qu’un tiers de son action au climat. J’espère que la nouvelle administration américaine interviendra pour que la Banque Mondiale devienne 100 % alignée sur l’Accord de Paris. On a perdu 4 ans sous le mandat de Trump, aujourd’hui on attend beaucoup de Joe Biden et de John Kerry, autant en termes d’effort national que d’influence internationale.

En France, 30 milliards seront consacrés à la transition au travers du plan de relance. Il y aura quelques milliards de plus issus du plan de relance de l’Union européenne. Sommes-nous sur les bons ordres de grandeurs ?

C’est difficile de répondre à votre première question, car on ne sait pas comment va être utilisé le reste de l’enveloppe. Si 30% de l’enveloppe est consacrée au vert ce qui est très positif, mais qu’on maintient des activités polluantes dans les mêmes proportions, on n’avancera pas… Je note avec inquiétude qu’on voit refleurir de nombreux projets routiers en France. Certes, cela relance l’activité dans le BTP, qui en a certainement besoin. Mais il faut se rendre compte qu’on va se retrouver avec des infrastructures qui vont durer 50 ans ou plus, et générer du trafic automobile induit. Si les 70% alloués à la relance de l’économie ne sont pas colorés par la transition, nous ne serons pas au rendez-vous des objectifs.

Quel bilan faites-vous de l’action gouvernementale sous ce mandat ?

Il faut bien dire que la problématique climat n’était pas dans le logiciel initial, le programme d’Emmanuel Macron. Il ne suffisait pas de nommer Nicolas Hulot, car la nomination d’une personne, mais sans volonté politique collective ne peut pas remplacer cela. Cette majorité reste prisonnière d’une une vision trop incrémentale du sujet. Alors que les Français disent, sondage après sondage, qu’il faut en faire plus pour l’environnement, il est facile d’être catalogué comme Amish, voire comme ayatollah… L’idée de la Convention citoyenne était justement de produire un consensus pour des mesures vraiment structurantes. Les citoyens ont rempli leur part du contrat, mais le projet de loi du gouvernement, malgré certaines mesures très utiles, n’est pas à la hauteur. Globalement, il y a encore un manque de cohérence, comme le souligne régulièrement le Haut conseil pour le climat. La France est tout juste en train de réaliser, ministère par ministère, les feuilles de routes pour s’aligner sur l’objectif de -40% d’émissions en 2030. En 2021, alors que cet objectif a été fixé en 2014 au niveau européen…et que nous serons sûrement amenés à relever cet objectif pour 2030. Nous risquons de manquer l’échéance !

Si l’on parle maintenant des entreprises. On sent là encore une forme de frémissement, avec de nombreux engagements de neutralité carbone pris par certaines multinationales. Les entreprises ont-elles pris le pli de la transition ?

Il y a eu une prise de conscience depuis la COP21 en 2015, mais les efforts sont inégaux et encore nettement insuffisants. Les engagements qui sont pris reposent trop largement sur des compensations des émissions, dont on connaît les limites, et ne dessinent pas suffisamment les « transformations profondes » indispensables, comme nous le disent les scientifiques, pour préserver le climat et la biodiversité. Même en Europe, où les grandes entreprises sont plutôt en avance, leurs engagements actuels nous emmènent vers un réchauffement de 2,7 degrés à la fin du siècle, selon une étude récente de Carbon Disclosure Projet… on est encore loin des 1,5 °C à 2 °C visés par l’Accord de Paris. Et les grandes entreprises françaises sont à la traîne : les entreprises du CAC 40, seraient sur trajectoire moyenne de 3,5 °C, d’après un récent rapport d’Oxfam réalisé avec les données du cabinet Carbone 4, qui conseille ces mêmes entreprises.  .

Du côté des actionnaires et des investisseurs, on ressent une forme de prise de conscience. Les thématiques de l’investissement responsable et la finance durable montent. Comme les critères ESG de gouvernance, qui font leur chemin au sein des conseils d’administration des grands groupes. Rentabilité et durabilité sont donc compatibles ?

Je ne poserais pas la question comme ça. À long terme, il n’y a pas de rentabilité sans soutenabilité, et la plupart des grandes entreprises le comprennent désormais. Mais la prise de conscience ne suffit pas, il faut accélérer l’action, et les investisseurs et autres acteurs financiers ont un rôle clé à jouer pour pousser l’économie dans la bonne direction dès maintenant.

Lucas Mediavilla (envoyé par Laurence Tubiana ) 

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *